Culture

Avec «Maléfique», Disney fait danser le bien et le mal

Etienne Augé, mis à jour le 18.06.2014 à 18 h 50

La dernière production du studio hollywoodien pourra surprendre les fans traditionnels. «Maléfique», en plus d’être un film plutôt féministe, est également un conte environnemental. Et dans lequel les notions de bien et de mal cohabitent en chacun des personnages.

Angelina Jolie dans «Maléfique» / Walt Disney

Angelina Jolie dans «Maléfique» / Walt Disney

Maléfique

de Robert Stromberg, avec Angelina Jolie, Elle Fanning, Sharlto Copley | Durée: 1h37

Séances

Difficile d’imaginer que le studio Walt Disney, emblème de l’américanisation du monde, puisse également produire des films révolutionnaires. Et pourtant, Maléfique, la dernière production du royaume de Mickey, représente une avancée, ou plutôt un retour, remarquable en termes de mythologies. Là où on attendait un nouveau remake d’une histoire à succès, une suite poussive pour scénaristes esclaves des codes du blockbuster, le studio le plus puissant du monde offre une relecture progressiste d’une histoire qu’on n’osait plus aimer de peur d’être traité de réactionnaire.

L’histoire de La Belle au Bois dormant, chacun la connaît. Une jeune princesse est la victime d’un maléfice jeté par une sorcière la condamnant à tomber dans un profond sommeil le jour de ses seize ans. Seul l’amour véritable pourra la tirer de sa léthargie et dans la version originale déjà produite par Walt Disney en 1959, c’est le baiser d’un prince qui sauve la belle dormeuse.

Maléfique donne une autre version du conte traditionnel, un peu comme dans Rashomon de Kurosawa où la même histoire est racontée de plusieurs points de vue différents.

On apprend d’abord la genèse de la méchante sorcière qui au fond n’est pas vraiment mauvaise, juste la victime de la folie des hommes. Le film prend alors une direction qu’on n’attendait pas forcément d’un film Disney. 

 

 

L'époque où les princesses Disney attendaient leurs princes charmants en soupirant à la fenêtre est révolue. Depuis que Mulan est partie à la guerre comme un homme en 1998, le statut des héroïnes Disney a sérieusement évolué, et elles ne sont plus les simples faire-valoir ou repos du guerrier des hommes. Mais ça, on commençait à le soupçonner.

En revanche, le personnage de Maléfique apparaît comme résolument nouveau tout en représentant un étonnant retour aux sources. Les racines du mal sont ici expliquées, comme étant une réaction de femme trahie qui va laisser sa colère frapper celui qui l’a blessée. Mais là où les cornes qu’elle arbore étaient représentée comme le symbole du Malin qu’elle sert nécessairement dans la version de 1959, elles ont ici une tout autre signification païenne, celle de protectrice de la Nature.

Maléfique s’inscrit dans la tradition des divinités naturelles cornues, que ce soit Faune, Pan ou encore Cernunnos. Lorsque l’Eglise chrétienne tente de détourner ses ouailles des cultes païens qu’ils pratiquaient jusqu’alors, elle utilise les mêmes symboles mais en détourne le sens. Les divinités cornues, alors symboles du lien entre la nature et les hommes, deviennent diaboliques et ne doivent pas être vénérées sous peine d’entretenir des liens avec le Malin. La divinité cornue positive devient alors le symbole du Mal ennemi de l’Humanité, la nature devient du même coup hostile à l’homme.

Les cornes de Maléfique changent donc de signification dans la nouvelle version de Disney. Elles retrouvent leur fonction originale de représentation du lien profond entre l’homme et la nature. Maléfique est une créature d’équilibre et d’harmonie qui peut également se montrer violente à la manière de la déesse mère.

On trouve une légende cinématographique similaire, peut-être une inspiration pour les scénaristes, dans le magnifique Princesse Mononoké, du studio japonais Ghibli, où un dieu de la forêt, portant des bois de cervidés, déclenche la furie de la nature lorsque des hommes tentent de lui couper la tête pour acquérir une fortune matérielle. Maléfique, en plus d’être un film plutôt féministe, est également un conte environnemental. On se rappelle alors du somptueux Wall-E, déjà co-produit et distribué par Walt Disney, qui racontait la possible histoire d’une Terre futuriste que les hommes auraient gâchée par leur sur-consommation. Alors, Mickey engagé politiquement dans la lutte pour sauvegarder la nature?

L’univers Disney divise profondément, certains y trouvant des références fascistes, d’autres au contraire appréciant de s’y réfugier comme dans un monde magique où le Bien protège du Mal. Le studio Walt Disney possède-t-il désormais une conscience féministe et environnementale maintenant que chacun s’accorde à défendre la planète entre deux voyages en avion? Difficile à évaluer, l’important restant l’extraordinaire capacité de Hollywood à évoluer et à s’adapter à son époque, parfois même à la devancer.

The Walt Disney Company a comme objectif premier de faire de l’argent. Cela implique d’être capable de raconter de bonnes histoires qui vont attirer des spectateurs et rapporter très gros. Dans le cas de Maléfique, on assiste à un relookage extrême et un retour aux sources inattendu, avec le risque de choquer les fidèles de la recette Disney qui a fait son succès.

Les amateurs d’histoires traditionnelles Disney pourront donc être déçus dans ce nouvel épisode. On est bien loin du Royaume enchanté où les notions de bien et de mal sont clairement identifiées. Dans Maléfique, Bien et Mal coexistent en chacun et, mieux encore, sont expliqués de façon quasiment psychologiques. On retrouve évidemment les thèmes chers au cinéma hollywoodien, comme la rédemption et le «happy ending», mais la production Walt Disney, en revisitant le mythe de la Belle au bois dormant, s’adresse à tous les publics, de tous les âges, en leur parlant presque comme à des adultes.

Des adultes capables de rêver mais aussi de réfléchir. Une notion pas commune dans les productions Walt Disney.

Etienne Augé
Etienne Augé (41 articles)
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