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La disparition de Jimmy Scott, le troubadour des freaks

Didier Lestrade, mis à jour le 17.06.2014 à 9 h 39

Le chanteur, disparu samedi à 88 ans, était un géant de l’underground et le public l’aimait aussi pour ça.

Jimmy Scott au Lincoln Center de New York, en 2008. REUTERS/Shannon Stapleton

Jimmy Scott au Lincoln Center de New York, en 2008. REUTERS/Shannon Stapleton

Décédé pendant son sommeil à Las Vegas samedi dernier, Jimmy Scott a eu la fin paisible qu’il méritait, à 88 ans, après une longue vie difficile qu’il a sublimée à travers un répertoire plaintif mais luxuriant. Il fait partie de ces grands chanteurs de jazz et de blues avec qui le succès et la gloire ont joué comme un hochet cassé, ce qui l’a rapproché de tous les perdus de la société, les malades, les freaks, les gens vraiment trop différents pour le mainstream.

Je me rappellerai toujours le jour où j’ai reçu le CD de son album résurrection, All The Way, en 1992. C’était une de ces journées consacrées à écouter les piles de CDs envoyés par les maisons de disques. Je me trouvais dans la cuisine, faisant machinalement la vaisselle. Au bout du deuxième morceau, j’ai senti qu’il se passait quelque chose. Les mains mouillées, le torchon à la main, je me suis approché de la chaine Hi-Fi. Je ne connaissais pas Jimmy Scott, je n’avais jamais entendu parler de lui. Et tout d’un coup, j’ai reçu une des plus grandes baffes de ma «carrière».

J’étais là, transi, comme un con, sans même oser regarder la pochette, les crédits, la feuille promo de la maison de disques. J’étais un journaliste de house, pas de jazz. J’ai chialé, juste un peu, et une minute après, je suis devenu dingue. Je me suis mis à parler de ce disque à tout le monde. Les gens autour de moi étaient aussi exaltés. Libération en a parlé.

Cet album, ce fut une de ces rares entreprises musicales qui font qu’à un moment, les grands producteurs se penchent vers un artiste damné et décident d’un commun accord: « OK, On va s’occuper de lui, c’est plus possible que Jimmy Scott vive dans la misère». Seymour Stein de Sire Records l’a remis en studio pour All The Way et plusieurs albums ont suivi.

Pourtant les belles fées s’étaient penchées sur sa carrière hésitante. Billie Holiday, Dinah Washington, Frankie Valli l’aimaient au point de le considérer comme leur égal. Il a travaillé avec Charlie Parker, Ray Charles a produit son album Falling Is Love Is Wonderful qui ne fut jamais commercialisé, comme Vulnerable de Marvin Gaye. Atteint par une maladie génétique, le syndrome de Kallman, Jimmy Scott n’a jamais grandi et sa voix n’a pas mué. Interprète de classiques, ses codes vocales étaient puissantes mais donnaient au timbre de sa voix une texture ambivalente, féminine, que l’on pourrait qualifier aujourd’hui de transgenre.

Jimmy Scott n’était pas gay, au contraire, c’était un grand amoureux des femmes. Mais sa petitesse et sa différence n’en faisaient pas un sex symbol pour autant et le rejet est le sujet lyrique de son répertoire. Jamais plaintif sur sa condition ou même sur l’évolution de sa carrière, c’était un artiste qui a souffert presque toute sa vie.

Dans ce sens, il est le représentant de la partie misérable du jazz, celle qui souffre et qui ne perce jamais (pendant 22 ans, entre 1970 et 1992, il n’est pas parvenu à enregistrer). Mais il est aussi un vrai grand du jazz dans le sens où ce style musical a toujours été un pont culturel entre la minorité noire et le reste de la société, des Blancs aisés aux paumés de toute sorte. Jimmy Scott était un géant de l’underground et le public l’aimait aussi pour ça. Il représentait l’injustice et le racisme sous toutes ses formes, racial et médical.

Pendant des décennies, il a chanté dans les petits clubs misérables de Manhattan. Il y côtoyait les freaks de son époque qui le protégeaient et le soutenaient : les putes, les travelos, les amateurs de Torch Song, les toxicos, tous les laissés pour compte de l’île.

Sa réapparition miraculeuse lui a procuré le plaisir de jouer à nouveau dans des conditions correctes avec un groupe toujours réduit (batterie, basse, piano). Quand le public applaudissait Jimmy Scott, c’était avec ferveur, souvent debout. Ce n’est pas seulement sa musique, sa voix, son talent qu’ils reconnaissaient enfin.

C’était aussi l’existence de tous les marginaux, les perdus et les outcasts, dont le blues et le jazz ont fait les ménestrels du XXe siècle. Et ses plus belles chansons étaient celles qui racontaient l’amour enfin trouvé, après toutes les souffrances de l’attente et des années perdues, comme At Last.

Didier Lestrade
Didier Lestrade (71 articles)
Journaliste et écrivain
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