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Arrêtez de parler de la philo au bac comme d'une épreuve reine: elle n'est importante que pour 1 candidat sur 15

Louise Tourret, mis à jour le 14.06.2016 à 11 h 46

L’intérêt pour le bac philo est totalement déconnecté de son importance réelle et donne l’illusion de la continuité alors que le bac a beaucoup changé.

Epreuve de philo au lycée Livet de Nantes, le 16 juin 2014. REUTERS/Stephane Mahe

Epreuve de philo au lycée Livet de Nantes, le 16 juin 2014. REUTERS/Stephane Mahe

Les élèves français passent ce mercredi 15 juin la première épreuve du bac: celle de philosophie. Nous republions à cette occasion cet article.  

Dans la catégorie marronnier des marronniers, je demande l’épreuve philo du bac.  Pourquoi cette épreuve est-elle la reine des médias?

1. C’est avec la philo que s’ouvrent les hostilités. En fait ce n’est le cas que depuis 1970 ainsi que nous l’apprend l’historien Claude Lelièvre dans Libération...  Et il donne une raison.  A cette époque, le nombre de bacheliers augmentant considérablement, il a fallu laisser davantage de temps aux professeurs de philo (moins nombreux puisque n’enseignant seulement qu’en terminale) pour corriger les copies des candidats. L’épreuve a été organisée jusqu’à 15 jours avant les autres! Aujourd’hui, elle garde simplement la première place, celle du lundi.

2. Les sujets sont faciles à reprendre dans des articles, à citer à la radio ou dans les JT, comme ceux de la session de ce lundi 16 juin:

«Les œuvres d'art éduquent-elles notre perception?» / «Doit-on tout faire pour être heureux?» / «Suffit-il d'avoir le choix pour être libre?» / «Pourquoi chercher à se connaître soi-même»? / «Vivons-nous pour être heureux?» / «L'artiste est-il maître de son œuvre»?

On se sent plus intelligent rien qu’en les répétant! Un petit supplément d’âme en quelques mots, d’ailleurs dans la plupart des journaux télé et radio, c’est l’occasion annuelle et unique de prononcer le mot philosophie. Et puis il demeure franchement plus difficile de parler d’un sujet de maths.

3. Beaucoup de journalistes sont des littéraires. Pour ce sociologue, enseignant de Sciences économiques qui surveille actuellement les épreuves, «il y a un tropisme notable des journalistes à s’intéresser à la discipline qui a marqué leur vie lycéenne».

Mais cette attention disproportionnée donne l’illusion que l’épreuve est hyper importante, alors qu’en réalité la place de la philo est toute relative. Et surtout... en baisse. Parmi les bacheliers qui entamaient les épreuves ce 16 juin, une quantité non négligeable, un tiers, commençaient l’après-midi par l’Histoire-Géographie. Ce sont les bacs pro. Ils ne passent pas d’épreuve de philo.

8%

Le nombre d'inscrits au bac L, pour qui la philo compte «vraiment»: coefficient 7.

Pour les autres filières, générales et technologies, en y regardant de plus près, la discipline est au coefficient 4 pour les bacheliers des série ES et 3 pour les séries S. La série scientifique représente à elle seule plus de la majorité des bacheliers de la filière générale et (40% toutes filières confondues). Coefficient trois également pour la filière technologique. C’est évidemment en série L que le coefficient de la discipline est le plus élevé, soit un coefficient 7. Soit 8% des candidats qui passent le bac cette année…

A titre de comparaison, en série ES, les sciences économiques et sociales c’est aussi «coeff» 7 et même «coeff» 9 si la discipline est prise en spécialité, idem pour les maths en série S... donc davantage que la philo pour les littéraires et pour davantage de bacheliers.

Ce graphique résume très bien l’évolution proportionnelle de la filière littéraire par rapport aux autres entre 1920 et 2009:

source : http://enseignement-latin.hypotheses.org/1027

La série littéraire décroche depuis la réforme du bac de 1995 –l’année où les A sont devenus des L, les B des ES et les C et les D des S. Aujourd’hui, certains s’inquiètent carrément de sa disparition, et de fait, les classes L ne sont pas, plus, considérées comme des bonnes classes. La réalité du lycée aujourd’hui, c’est que, pour un bon élève, choisir de faire beaucoup de français et beaucoup de philo, c’est choisir d’être moins bien considéré dans la hiérarchie scolaire.

Donner les sempiternels sujets de philo permet de faire croire que le Bac est un monument immobile. Cela maintient l’illusion que les humanités sont encore au cœur des programmes et de l’enseignement, alors que ce sont les maths qui sélectionnent, ouvrent et ferment les portes des filières sélectives.

Louise Tourret
Louise Tourret (167 articles)
Journaliste
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