Coupe du monde 2014Sports

La marchandisation du football l'a rendu plus offensif, merci la Fifa

Simon Kuper, traduit par Jean-Marie Pottier, mis à jour le 17.06.2014 à 7 h 24

Cette Coupe du monde annoncée comme la plus suivie de l'histoire est aussi une des plus offensives et agréables à regarder depuis longtemps.

L'Allemand Hummels célèbre son but contre le Portugal, lundi 16 juin. REUTERS/Fabrizio Bensch.

L'Allemand Hummels célèbre son but contre le Portugal, lundi 16 juin. REUTERS/Fabrizio Bensch.

Salvador (Brésil)

Manaus n'est pas le genre d'endroit où l'on devrait s'attendre à voir du bon football. Cette ville de l'Amazonie est si chaude et humide qu'il faut prendre une douche après une simple balade dans la rue. Samedi soir, nous autres spectateurs avons perdu du poids en regardant Angleterre-Italie.

Ce match aurait dû être d'un ennui terminal, il s'est révélé être un classique. Dans le lexique de la Coupe du monde, cela signifie deux équipes de gros calibre et de niveau comparable qui produisent toutes les deux leur meilleur jeu d'attaque. Dit comme ça, cela paraît simple, mais le dernier classique auquel j'avais assisté dans les tribunes était Angleterre-Argentine à Saint-Étienne, il y a 16 ans.

J'ai atterri au Brésil en m'attendant à m'ennuyer. La moyenne de buts par match en Coupe du monde a lentement fondu, de 2,71 en 1994 à seulement 2,27 en 2010. Je me suis déjà rendu à six Mondiaux et me suis souvent retrouvé à penser, assis en tribunes: «Comment quelqu'un peut-il regarder ça?» Notamment à Cologne en 2006 lors de Suisse-Ukraine, le nadir de 10.000 ans de civilisation humaine.

Pourtant, pour l'instant, cette Coupe du monde a été un délice. Les douze premiers matchs ont produit 41 buts, 3,42 par rencontre. Avouons-le, il s'agit d'un échantillon plutôt faible, mais ce n'est pas qu'une question de chiffres: beaucoup d'équipes ont changé d'attitude. L'attaque semble de retour, et nous le devons à la marchandisation du football.

Les stades ne sont qu'une scène

Vous pouvez faire le tour du Brésil en pensant que le pays accueille la Coupe du monde, mais il s'agit d'une illusion. Les stades ne constituent qu'une scène; le vrai lieu, dans l'esprit de la Fifa, ce sont les salons du monde entier.

Depuis le début des années 90, les revenus tirés des diffusions télévisées ont continué à exploser. La Fifa est maintenant, dans les faits, un producteur de télé qui possède les droits du contenu le plus valorisé au monde. 

Cette Coupe du monde sera l'évènement le plus regardé de l'histoire, les quatre pays les plus peuplés (Chine, Inde, États-Unis, Indonésie) s'y mettant de plus en plus. Le football tire maintenant l'essentiel de ses revenus de la satisfaction du téléspectateur.

Le but de Messi contre la Bosnie-Herzégovine

Nous savons quels sont ses désirs: des vedettes jouant un football offensif. C'est pourquoi, alors que Pelé et Diego Maradona ont été évincés des Coupes du monde 1966 et 1982 par des défenseurs brutaux, les stars d'aujourd'hui, comme Neymar, Arjen Robben et Lionel Messi, sont protégées par les arbitres.

Les téléspectateurs n'aiment pas les joueurs qui plongent ou perdent du temps, et les arbitres ne les tolèrent pas non plus. Lors d'une réunion de préparation avant le tournoi, les sélectionneurs se sont vus projeter une vidéo de plongeons et ont été prévenus que les arbitres ne s'y laisseraient pas prendre. 

Alors, bien sûr, le brésilien Fred a obtenu un penalty grâce à un plongeon contre la Croatie, mais il est des règles qui ne s'appliquent pas au pays hôte. Les Grecs, entre autres, sont tombés sans discontinuer dans la surface colombienne sans en être «récompensés».

Le football de clubs, lui aussi, est devenu plus offensif à cause de la télévision. Avant le début des années 90, très peu de rencontres de clubs étaient diffusées en direct: les entraîneurs pouvaient se permettre de jouer ennuyeux. Aujourd'hui, les fans, les médias comme les sponsors se plaignent d'un jeu trop défensif, ce qui signifie que la plupart des joueurs qui participent à cette Coupe du monde sont habitués à jouer l'offensive avec leurs clubs.

Les sélectionneurs nationaux, comme me l'a expliqué le Belge Marc Wilmots, n'ont simplement pas le temps de «reprogrammer» leurs joueurs. Quand le coach argentin Alejandro Sabadella a demandé à Messi comment ce dernier voulait jouer, celui-ci a répondu: avec beaucoup de joueurs offensifs, comme à Barcelone. Cela a été le cas lors de la seconde mi-temps contre la Bosnie, et Messi en a profité.

Le tiki-taka n'est pas mort

L'attaque toute en passes de Barcelone est le style dominant de l'ère télévisuelle. Plusieurs versions existent, et si le tiki-taka espagnol a été démantibulé à Salvador par le jeu de contre-attaque foudroyant des cousins néerlandais, plusieurs pays s'appuient aujourd'hui essentiellement sur l'attaque à base de passes rapides, notamment l'Allemagne, le Chili et même des nations autrefois jugées ennuyeuses comme l'Italie et la Belgique. «Il faut tenter, ne pas se comporter comme de petits Belges. Oser prendre le match en main», dit Wilmots.

Le troisième but du Costa Rica contre l'Uruguay

Le tiki-taka n'est pas mort: il est juste mieux pratiqué désormais par l'Italie que par l'Espagne. Pour certain, ce style n'en est pas seulement un, c'est aussi une idéologie. «Seul celui qui pratique un beau jeu remporte des titres», a déclaré le sélectionneur allemand Joachim Löw. Beaucoup d'équipes ont continué à aller de l'avant même après avoir pris l'avantage: rappelez-vous du troisième but du Costa Rica contre l'Uruguay, celui du triomphe.

Les entraîneurs se sentent davantage libres de pratiquer un beau football car les fans acceptent de mieux en mieux la défaite. Les caméras de télévision et les publicités, avec leur insistance sur les spectateurs peinturlurés et vêtus de drôles de couvre-chefs, ont contribué à diffuser l'idée de la Coupe du monde comme fête. Celle-ci est en train de cesser d'être une guerre par procuration pour le prestige national.

La plupart des fans qu'on rencontre ici sont juste venus pour le plaisir. J'ai regardé Suisse-Équateur dans un bar de bord de mer à Salvador, rempli de Chinois, de Canadiens et d'Américains assis côte à côte et prêts à supporter n'importe qui, et quand l'Équateur a perdu, je ne crois pas que quiconque s'est jeté du haut des rochers dans l'Atlantique. Un Américain m'a résumé sa philosophie de la Coupe du monde en quatre mots: «Les plages. Des matches.»

Cette fois, ne pas ennuyer

Le but de l'Anglais Sturridge contre l'Italie

On a pu observer cette nouvelle façon de penser à Manaus. Autrefois, après un revers anglais, les tabloïds britanniques exigeaient la démission du sélectionneur: «In the name of God, go!» Quand l'adversaire était un pays musulman, le gros titre devenait même: «In the name of Allah, go!» 

Mais après la défaite contre l'Italie, personne n'a invoqué les dieux de la pluie amazoniens pour demander le départ de Roy Hodgson. Au contraire, les journalistes étaient en sueur mais magnanimes au point presse d'après-match. Hodgson avait perdu, mais au moins l'Angleterre n'avait elle pas enlaidi le tournoi comme en 2010.

De nombreux autres pays ont tiré une leçon similaire de la dernière compétition: les Suisses, les Japonais, les Brésiliens et les Néerlandais avaient ennuyé tout le monde, puis perdu. Ils ne veulent pas la même chose cette fois-ci. Même s'il est un pragmatique, le coach brésilien Felipe Scolari sait que ses compatriotes ne toléreront pas une prudence excessive. Et comme l'a un jour dit Johan Cruyff, avec le temps, les gens se souviennent seulement des belles équipes, même quand elles ont perdu.

Pour ceux qui suivent la caravane du Mondial à travers le Brésil, malgré les nuits sans sommeil à traverser en avion ce pays de la taille d'un continent, l'ambiance est donc à la réjouissance. Pour l'instant, c'est un Mondial de la joie, pas de la peur. Joga bonito, le beau jeu, se révèle ne pas être juste un slogan marketing.

Simon Kuper
Simon Kuper (7 articles)
Chroniqueur au Financial Times
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