Histoire

Au-delà des mouvements sociaux: la politique du conflit

Nonfiction et Lilian Mathieu, mis à jour le 17.06.2014 à 17 h 21

La politique ne se fait pas seulement par le vote ou au sein des institutions, mais aussi via le conflit ou la mobilisation.

Manifestation parisienne du 10 juin 2008 / Roman Bonnefoy via WikimediaCommons CC

Manifestation parisienne du 10 juin 2008 / Roman Bonnefoy via WikimediaCommons CC

Politique(s) du conflit : De la grève à la révolution
Sidney Tarrow
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C’est une heureuse initiative que la traduction rapide (l’édition américaine date de 2006) de cet ouvrage. Ses auteurs sont de longue date reconnus parmi les plus éminents analystes de ce qu’eux-mêmes désignent comme la «politique du conflit», une notion qui constitue un dépassement de leurs propres travaux et réflexions antérieurs. Charles Tilly, décédé au mois d’avril 2008, était un historien et sociologue dont les recherches portaient tant sur la construction de l’État (dont il rapprochait le mode d’imposition du racket mafieux) que sur les entreprises collectives visant à lui résister (mouvements sociaux) ou à s’en saisir (révolutions). Sidney Tarrow est un sociologue spécialiste de différents mouvements sociaux (l’altermondialisme, en particulier), dont il s’attache spécialement à étudier les rapports avec le politique. Tous deux avaient déjà en 2001 -en compagnie de cet autre spécialiste américain des mouvements sociaux qu’est Doug McAdam- proposé dans Dynamics of Contention (Cambridge University Press) une première formulation de leur approche de la politique du conflit, mais celle-ci les avait laissés insatisfaits. Le présent ouvrage reprend, et expose de manière davantage systématique, les principaux attendus de leur démarche d’analyse.

La politique du conflit : définition

Mais tout d’abord, qu’est-ce que la politique du conflit? Tilly et Tarrow la définissent à partir de ses composantes fondamentales que sont le conflit, l’action collective et le politique. Plus précisément, ils l’envisagent comme «faite d’interactions où des acteurs élèvent des revendications touchant aux intérêts d’autres acteurs, ce qui conduit à la coordination des efforts au nom d’intérêts ou de programmes partagés; et où l’État se trouve impliqué, soit en tant que destinataire de la revendication, soit comme son instigateur, soit comme tierce partie». Une telle définition peut paraître sommaire ou indigeste, elle n’en présente pas moins l’avantage de rapprocher des phénomènes que les routines intellectuelles amènent le plus souvent à distinguer, tels que mouvements sociaux, émeutes, guerres civiles, conflits ethniques ou encore révolutions.

Le postulat central du livre est que tous ces phénomènes, quelle que soit leur gravité ou leur ampleur, ne présentent pas de différences de nature: tous sont le produit de mécanismes et processus identiques, et peuvent donc être analysés au moyen d’un appareil conceptuel commun. Le bénéfice ne réside pas seulement dans un dépassement des frontières entre spécialités disciplinaires; il est bien davantage dans la possibilité de penser les basculements d’un ordre de phénomène à un autre, par exemple d’un mouvement social à une révolution, ou d’une émeute à une guerre civile. L’approche, et c’est l’un de ses grands mérites, se veut résolument dynamique, à même de penser les logiques d’engendrement et de développement des différents types de conflits politiques.

Le conflit politique: une combinaison de différents mécanismes

L’ouvrage, véritable boîte à outils conceptuelle, se présente sous la forme d’une identification systématique des différents mécanismes et processus qui trament et organisent ce que les auteurs appellent les épisodes contestataires. Tout conflit politique, tel que défini par Tilly et Tarrow, est ainsi le produit de la combinaison, plus ou moins variable, de ces différents mécanismes que sont la mobilisation d’un groupe de conflit, pouvant l’amener à un changement d’identité (comme lorsque le mouvement noir américain proclame que «black is beautiful») et à une redéfinition de ses frontières (à l’exemple des conflits ethniques). Un tel groupe n’agit pas de manière isolée, mais est affecté par un contexte politique plus ou moins favorable à sa mobilisation, dont rend compte le concept de structure des opportunités politiques. Sa contestation peut tourner court (et être victime d’une démobilisation), mais aussi se diffuser par intermédiation (qui désigne la mise en relation d’unités contestataires antérieurement déconnectées) et produire un changement d’échelle lorsque d’autres groupes se rallient à lui pour constituer un front commun.

Ses revendications, exprimées par le recours à un répertoire de formes d’action plus ou moins radicales, peuvent rencontrer une forme de reconnaissance par certification (celle que peut accorder l’ONU à des mouvements indépendantistes, par exemple), mais aussi exacerber un antagonisme par voie de polarisation. L’intention pédagogique des auteurs (le livre est à bien des égards un manuel d’analyse des conflits politiques) s’exprime à la fois dans la systématisation des définitions et dans leur ancrage empirique: tout processus et type de phénomène abordé est illustré par un épisode concret, que Tilly et Tarrow ont pris soin de choisir dans des contextes historiques et géographiques les plus variés (campagne de la fin du XVIIIe siècle pour l’abolition de l’esclavage, «mai rampant» italien des années 1970, féminisme américain contemporain, guerres civiles soudanaise ou irlandaise, conflit israélo-palestinien, "révolution orange" ukrainienne, etc.).

Un ouvrage dans l’air du temps

L’étendue des connaissances des auteurs tout comme leur rigueur et leur subtilité théoriques font indéniablement de Politique(s) du conflit une contribution importante à l’intelligibilité, par-delà leur hétérogénéité, des dynamiques conflictuelles qui agitent notre époque. Pour remarquable que soit l’ouvrage, il n’est pas pour autant à l’abri de réserves. La principale tient à la dimension désincarnée d’une approche en termes de mécanismes et de processus, en grande partie inattentive à ce que sont les acteurs des épisodes conflictuels étudiés, c’est-à-dire à leur localisation historique et sociale, aux ressorts de leurs engagements, à leurs référents culturels ou encore à leurs préférences idéologiques.

Une seconde réserve tient à certains choix de traduction malheureux. Traduire performance par un terme aussi polysémique que «représentation» était d’autant plus inutile que performance est déjà utilisé en français dans un sens proche de celui que lui accordent Tilly et Tarrow ; rendre frame par «motif» risque de son côté d’égarer le lecteur habitué à voir ce concept traduit par «cadre», et pour qui  «motif» relève d’un univers conceptuel (celui de C. Wright Mills) distinct.

La publication en français de Politique(s) du conflit vient à point nommé, alors que la sociologie des mouvements sociaux a ces dernières années connues un fort développement dans notre pays. Les spécialistes francophones des mobilisations contestataires ont depuis le début des années 1990 mis fin à une longue et stérilisante hégémonie de la sociologie des mouvements sociaux d’Alain Touraine, et contribué, via notamment l’importation et l’appropriation de modèles et concepts américains, à un complet renouvellement de leur domaine de recherche.

Contre le risque de l’enfermement théorique et de la surdité aux avancées des autres domaines de recherche auquel s’expose toute logique de spécialisation, Politique(s) du conflit vient opportunément rappeler l’utilité qu’il y a à désenclaver les objets d’analyse et à opérer des rapprochements entre phénomènes apparemment très éloignés. Mais plus encore, cet ouvrage se signale par sa conception élargie de la politique. Contre la tendance à séparer la «vraie» politique, celle des institutions et des élections, de ses formes marginales ou déviantes que seraient les mouvements sociaux, les émeutes ou les révolutions, Tilly et Tarrow nous rappellent que l’action collective conflictuelle est aussi une des manières, et pas forcément la plus illégitime ou inefficace, de participer à la vie de la cité.

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