Culture

«Game of Thrones» est l'anti-«The Wire», et c'est pour ça que c'est génial

Jack Hamilton, traduit par Catherine Rüttimann, mis à jour le 16.06.2014 à 17 h 41

Cette série bouleverse notre façon d'envisager la télévision.

Un des épisodes de la saison 4 de Game of Thrones. HBO

Un des épisodes de la saison 4 de Game of Thrones. HBO

Cet article contient quelques spoilers.

Notre «âge d'or» actuel de la fiction télévisée a largement été marqué par une obsession d'authenticité. Tout est toujours le reflet de quelque chose d'autre et cette autre chose c'est nous, tels que nous étions et tels que nous sommes. Des séries telles que Deadwood et Mad Men sont des merveilles obsessionnelles du détail historique, tandis que Les Sopranos et Breaking Bad proposent des études de familles américaines si nuancées que nous avons l'impression d'être assis dans leur salon.

Même des objets emblématiques du passé comme Battlestar Galactica sont ré-imaginés pour en faire des allégories géopolitiques de pointe. The Wire –à mon avis la meilleure série de l'histoire– constitue l'apogée de cette tendance, un travail si rigoureux d'un point de vue journalistique qu'il est enseigné dans les cours de sociologie d'universités renommées. 

Game of Thrones, la série fantastique de HBO basée sur la saga encore inachevée Le Trône de fer de l'auteur George R.R. Martin, n'appartient pas à la même catégorie. Elle parle de sabres, de sceaux, de dragons et de zombies férus de bébés gelés et elle n'a décidément pas l'ambition de transcender ces attributs ou d'en faire une critique ironique. En tant que telle, elle représente une étrange convergence de hiérarchies, un travail de genre (le fantastique) que l'on n'associe pas traditionnellement à quelque chose de prestigieux, dans une forme (télévisuelle) récemment devenue prestigieuse, sur la chaîne (HBO) associée à cette transition de la façon la plus iconique qui soit.

Game of Thrones est une série follement distrayante et immensément populaire, mais est-il possible qu'une production dont le manque d'authenticité est si flagrant soit réellement de la bonne télévision?

La réponse est oui, et précisément pour son manque d'authenticité, son hostilité joyeuse envers tout ce qui tient de l'allégorie, du commentaire ou de la pertinence sociale. Tout comme La Guerre des Etoiles, Poudlard et autres Neverlands géniaux, Game of Thrones ne reflète aucune réalité. Elle est énergiquement fausse, un travail d'imagination tiré par les cheveux de façon tellement complexe et avec tant de finesse qu'elle en devient convaincante selon ses propres termes, nous désorientant et nous émerveillant de façon telle que seul le meilleur des conteurs peut le faire.

Voilà une série où nous applaudissons à la transformation d'une adolescente précoce en tueuse en série; voilà une série dans laquelle le désir d'un personnage de libérer les peuples de l'esclavage est présenté de façon convaincante comme une énigme. Un épisode récent s'est une fois de plus terminé sur une mort révoltante, un personnage que l'on s'est mis à détester tue un personnage dont on s'est mis à avoir pitié, pour sauver la vie d'un personnage que l'on s'est mis à adorer. Comment doit-on se sentir, si ce n'est qu'une fois de plus on se trouve totalement scotchés?

Quand on dit de l'art qu'il est une forme d'évasion, on entend souvent le terme dans un sens passif, une diversion anesthésiante et palliative. Game of Thrones est de l'évasion qui transporte de façon active, avec une intensité virtuose et inégalée. La séquence des Noces Pourpres dans la saison dernière est l'un des moments les plus célèbres de l'histoire de la télévision et malgré toute l'angoisse qu'elle comporte, c'est un micro chef d'œuvre de narration cinématique.

Alors que The Wire est construite verticalement,
GOT s'étend horizontalement

La claustrophobie montante quand les portes sont closes, l'étrange peur évoquée par les implications inventées d'une chanson inventée et bien sûr le zoom froid et cinglant de son ultime scène, un carnage de poupées russes.

Le monde de Game of Thrones est vaste et en termes de portée narrative pure, la seule rivale de la série est The Wire elle-même. Mais alors que The Wire est construite verticalement, chaque saison se focalisant sur une dimension nouvelle de Baltimore, Game of Thrones s'étend horizontalement, les personnages et les lieux dérivant de part et d'autre alors que des pans entiers d'intrigue sont laissés de côté plusieurs épisodes durant.

Pour une série qui entretient une relation aussi notoirement sadique avec les émotions de son public, Game of Thrones consacre une révérence extraordinaire à notre capacité d'attention: l'une des raisons pour lesquelles les séismes de la série sont aussi efficaces réside dans leur patiente élaboration. 

Et le sadisme est exagéré, ou du moins mal compris. A la fin de la première saison, Game of Thrones a pris le parti rageant de se débarrasser de son protagoniste, un personnage dont on nous avait fait croire qu'il était au centre de la série. Malgré tout le carnage qui s'ensuit, l'exécution de Ned Stark est le moment le plus formateur, le moment où la série prend vraiment son envol et fait naître une relation agréablement perverse de type syndrome de Stockholm entre l'univers de la série et son public.

Après tout, lorsque rien n'est sûr, tout est possible. Ce sens du possible –si vaste, si fantastique– donne à la série son âme, bien plus que toutes ses titillations charnelles (surévaluées, comme le sont en général ces choses-là). 

Il est tentant d'attribuer une grande partie de ce succès à son matériel d'origine, mais à mesure qu'elle s'écarte de la structure des livres de Martin, Game of Thrones se bonifie en tant que produit télévisé. D'une part grâce à sa fantastique distribution, qui a réussi à donner une troisième dimension à des personnages qui n'en auraient sinon eu qu'une ou deux et d'autre part grâce à une écriture de scénario et une réalisation parmi les meilleures qui aient cours à l'heure actuelle.

«Blackwater», l'épisode climatique de la deuxième saison et la meilleure heure de la série jusqu'ici, a été écrit par Martin lui-même et est peut-être la représentation guerrière la plus ambitieuse jamais vue à la télévision, un summum de chaos sombre et déchirant. A vrai dire, l'un des aspects les plus innovants de Game of Thrones est le tour de force que constitue son adaptation, laquelle a exigé de négocier des milliers de pages de texte pour en faire un film à épisodes.

Andy Greenwald du magazine en ligne Grantland a écrit l'année dernière:

« Il est possible que ce qu'on croyait être un exercice de transformation d'un livre en télévision ait en fait contribué à faire un livre à base de télévision. »

L'authenticité est une qualité surévaluée et qui a ses limites. J'ai entendu un peu trop souvent la maladroite politique raciale de Mad Men être justifiée par des blancs nés dans les années 1980 comme «juste comment c'était vraiment» et la fiction historique Boardwalk Empire, dotée de luxueux attributs, a maintenant couvert la moitié des années 1920 et elle est tellement ennuyeuse qu'on dirait qu'elle est diffusée en temps réel.

Pourquoi aime-t-on Tony Soprano, Walter White et Tywin Lannister?

Tony Soprano et Walter White ont plus en commun avec Tywin Lannister qu'avec le vrai père ou mari ou patron de quiconque et c'est pour ça qu'on les aime, même si on devrait probablement les détester. 

On ne regarde pas la télé pour se voir dans le miroir, on la regarde pour voir quelqu'un d'autre, quelque chose de plus beau ou de plus fou ou de juste complètement différent. Game of Thrones crée une rupture d'incrédulité qui est tellement prenante qu'elle nous fait presque retomber en enfance, c'est une géniale histoire culturelle avant d'aller au lit pour ceux qui pensaient qu'ils étaient trop vieux pour ce genre de chose. Si The Wire est importante pour ce qu'elle nous dit de l'Amérique urbaine, des institutions sociales et de l'échec moral du capitalisme de ces dernières années, Game of Thrones est importante parce qu'elle ne nous dit pas tout cela.

Elle nous dit que pendant une heure chaque semaine nous pouvons être à nouveau comme des gosses, et pour une série accompagnée chaque dimanche de pictogrammes indiquant la présence de contenus pour «adultes», ce n'est pas un mince exploit.

Jack Hamilton
Jack Hamilton (8 articles)
Journaliste
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