Monde

Les Etats-Unis n’auraient jamais dû quitter l’Irak

Reihan Salam, traduit par Bérengère Viennot, mis à jour le 17.06.2014 à 7 h 15

Une présence militaire américaine aurait calmé les sunnites et empêché la guerre civile.

Un membre des forces de sécurité irakienne devant le flot des réfugiés de Mossoul arrivant à Erbil, dans le Kurdistan irakien, le 14 juin. REUTERS/Jacob Russell

Un membre des forces de sécurité irakienne devant le flot des réfugiés de Mossoul arrivant à Erbil, dans le Kurdistan irakien, le 14 juin. REUTERS/Jacob Russell

Les Etats-Unis ont commis une grave erreur en envahissant l’Irak en 2003. Et ils en ont commis une autre en retirant leurs soldats en 2011.

Pour beaucoup, le fait que nous ayons eu tort à la fois d’y aller et d’en repartir est compliqué à comprendre. Une fois que nous, les Américains, avons collectivement admis que la guerre en Irak était un désastre, il était peut-être inévitable que nous choisissions de nous laver les mains du chaos qui s’ensuivrait.

C’est exactement l’impression qu’a donnée le président Obama en déclarant en décembre 2011: «Nous laissons derrière nous un Irak souverain, stable et autonome» tout en sachant pertinemment qu'il n'en était rien. Le désastre de la guerre en Irak ne s’est pas terminé avec le départ du dernier convoi de soldats américains il y a plus de trois ans, comme nombre d’entre nous sont en train de l’apprendre à mesure que le fragile Etat irakien perd du terrain au profit des extrémistes sunnites.

Rares sont ceux à avoir vu juste dès le début à propos de l’Irak. Brent Scowcroft, conseiller à la sécurité nationale sous la première administration Bush, est l’un d’eux. Nous avons eu à deux reprises l’occasion d’écouter ce que Scowcroft avait à dire sur l’Irak. Les deux fois, nous l’avons laissée filer.

En août 2002, tandis que George W. Bush et ses alliés peaufinaient leurs arguments pour justifier un changement de régime en Irak, Scowcroft avertissait dans un éditorial du Wall Street Journal qu’attaquer l’Irak «mettrait sérieusement en danger, voire détruirait la campagne anti-terroriste mondiale que nous avons entreprise.» Si Scowcroft ne doutait pas que les Etats-Unis puissent réussir à renverser le régime de Saddam Hussein, il était également conscient qu’une intervention militaire coûterait cher, tant financièrement qu’en vies humaines, et qu’elle «devrait très probablement être suivie par une occupation militaire à grande échelle et sur le long terme.» Comme nul ne l’ignore, la Maison Blanche du président Bush n’a tenu aucun compte des avertissements de Scowcroft.

Imposer une domination

Scowcroft a lancé un deuxième avertissement dans L'Amérique face au monde, recueil de conversations entre lui et Zbigniew Brzezinski, autre ponte de la politique étrangère, publié en 2008 et largement ignoré. Voyant que l’Irak restait déchiré par des conflits communautaires, Scowcroft y expliquait que le pays aurait encore besoin de la présence de l’armée américaine pendant quelques années.

Sous le règne de Saddam Hussein, la majorité chiite irakienne était dominée par la minorité sunnite. Les sunnites ont longtemps craint que lorsque les chiites accèderaient à leur tour au pouvoir, ils deviendraient les victimes de toutes sortes de représailles. Le même genre de dynamique a longtemps joué en Syrie, où le régime d’Assad, qui entretient des liens étroits avec la minorité alaouite, règne sur une majorité sunnite.

Il a également joué un rôle dans la guerre civile en Bosnie, où divers groupes ethniques se sont désespérément battus pour éviter le statut de minorité qui aux yeux de beaucoup équivalait à un arrêt de mort.

Cette volonté d’échapper à la sujétion est au cœur des multiples insurrections sunnites qui secouent l’Irak depuis plus de dix ans. Certains militants sunnites ne cherchent pas uniquement à se soustraire à l’oppression et aux violences que leur infligent les chiites mais également à imposer à nouveau leur domination, souvent en se basant sur le principe que les chiites sont des déviants ou des apostats.

Ceux-là sont les vrais jusqu’au-boutistes, pour qui aucun compromis n’est envisageable. La plupart des sunnites irakiens, cependant, s’estiment plutôt en position de défense et accepteraient de déposer les armes si on leur garantissait le droit de vivre en paix. Ce n’est que lorsque les responsables américains ont compris que la crise irakienne était une guerre civile communautariste qu’ils ont su ce qu’il fallait faire pour la maîtriser: assurer aux sunnites que les chiites ne leur feraient pas de mal, ne serait-ce que parce que les soldats américains tiendraient le sectarisme chiite en bride.

«Des compromis sont probablement plus faciles à réaliser dans le giron d’une présence américaine»

Comme l'expliquait Scowcroft à Voice of America News en janvier 2012, quelques semaines à peine après la fin du retrait des troupes américaines, les dirigeants irakiens avaient encore besoin d’apprendre à organiser des compromis entre les diverses factions ethniques, sectaires et idéologiques. Et à ses yeux, «ces compromis sont probablement plus faciles à réaliser dans le giron d’une présence américaine.» Le retrait des Américains diminuait la probabilité que ces compromis voient le jour et augmentait celle d’une guerre de tous contre tous.

Il faut souligner que Scowcroft ne préconisait pas une présence américaine permanente en Irak. En réalité, il pensait que l’Etat irakien post-Saddam Hussein aurait besoin de temps pour retomber sur ses pieds, et qu’il faudrait du temps et du champ à ses nouveaux dirigeants élus pour rétablir la confiance entre des communautés qui s’étaient battues pendant tant d’années.

Alors pourquoi les Etats-Unis ont-ils quitté l’Irak fin 2011? En partie parce que beaucoup de membres de l’administration Obama pensaient tout simplement que la présence de l’armée américaine ne changerait rien à l’avenir politique du pays.

Ben Rhodes, vice-conseiller à la sécurité nationale du président Obama, a confié à Dexter Filkins de The New Yorker qu’il existait selon lui «un risque d’exagération de l’influence des troupes américaines sur la politique intérieure de l’Irak» et qu’une présence militaire américaine «ne nous permettait pas de dicter les alliance sectaires».

Rhodes pèse ses mots, car nul en effet n’oserait affirmer qu’une présence militaire pût avoir la moindre possibilité de mettre les Etats-Unis en position de dicter des alliances sectaires. Il ne fait aucun doute en revanche qu’une présence militaire puisse donner aux Etats-Unis le pouvoir d’influencer les issues politiques.

La question fondamentale est de savoir si un contingent de soldats américains, aussi petit fût-il, aurait pu rassurer les membres des communautés minoritaires irakiennes en les protégeant des pires excès d’un gouvernement dominé par les chiites, sapant ainsi les tentatives de ceux qui appellent à le renverser dans le sang.

Le temps n'est pas au compromis

Sans présence américaine, le gouvernement du Premier Ministre irakien Nouri al-Maliki est libre de s’adonner aux pires exactions, y compris de lâcher les forces de sécurités irakiennes contre ses rivaux politiques. Et comme il fallait s’y attendre, la brutalité de Maliki a déclenché un retour de bâton.

Ce qui nous mène tout naturellement à l’autre raison expliquant le retrait des forces américaines: beaucoup d’Irakiens, et en particulier beaucoup de chiites, voulaient que les soldats américains quittent le pays. Or, comme l’ont expliqué Kimberly et Frederick Kagan, l’administration Obama aurait pu en faire bien plus pour arriver à un accord avec les dirigeants irakiens.

En effet, Michael R. Gordon, du New York Times, rapportait en 2012 que les législateurs irakiens discernaient les sentiments pour le moins ambivalents du président américain à l’idée de s’impliquer en Irak, ce qui les rendait bien moins enclins à payer le prix politique d’un éventuel et laborieux accord.

Il n’y a pas de solution facile quant à l’attitude que les Etats-Unis devraient dorénavant adopter vis-à-vis de l’Irak. Ils ont pour l’instant refusé de lancer des frappes de drones pour soutenir le gouvernement irakien, mais l’administration Obama peut encore changer d’avis. Les militants sunnites sont toujours sur le pied de guerre, et j’imagine que les chiites irakiens ne vont pas être d’humeur à faire des compromis dans les semaines et les mois à venir.

Kenneth Pollack, chercheur à la Brookings Institution réputé pour son argumentaire aussi prudent qu’évasif en faveur d'une invasion de l'Irak, préconise que le gouvernement américain tire parti du désespoir de Maliki en promettant à l’Irak le soutien militaire dont il a besoin en échange d’une vaste réforme politique visant à créer un gouvernement irakien plus inclusif.

Mais on ne peut s’empêcher de se demander comment les choses auraient tourné si l’on avait écouté Scowcroft dès le départ—si l’on avait maintenu une force militaire résiduelle en Irak pour empêcher ce cauchemar de se produire.

Reihan Salam
Reihan Salam (9 articles)
Chroniqueur pour Slate.com
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