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Pourquoi ne réagissons-nous pas tous de la même manière au cannabis?

Seattle, avril 2013. REUTERS/Nick Adams

Seattle, avril 2013. REUTERS/Nick Adams

La plupart des gens (qui en consomment) disent que le cannabis les calme. Néanmoins, nous avons tous en tête l'exemple d'un ami pris de paranoïa.

Maureen Dowd, 62 ans, lauréate du prix Pulitzer, est éditorialiste au New York Times. Au début de l’année, elle a été victime d’un bad trip sous cannabis. L’Etat du Colorado avait peu auparavant légalisé l’usage récréatif de cette drogue, et elle avait décidé de faire des recherches sur place. Recherches qui l’ont conduite à goûter une barre chocolatée imprégnée d’herbe. Quelques bouchées de trop, visiblement: elle dit être entrée dans un «état hallucinatoire».

Elle dit aussi avoir passé huit heures recroquevillée sur le lit de sa chambre d’hôtel, paralysée par la paranoïa.

L’éditorialiste s’est appuyée sur cette expérience pour lancer un débat sur les dangers de l’overdose à la marijuana comestible –problème majeur dans les Etats américains pro-cannabis.

Il est toutefois possible que Maureen Dowd fasse partie des personnes qui supportent mal le cannabis. Car si l’herbe apaise la plupart de ses consommateurs, nous avons tous en tête quelques exemples du contraire; un copain de fac qui s’est barricadé dans sa chambre après avoir inhalé quelques bouffées sur un bang, par exemple (cela vous est peut-être même arrivé). Comment se fait-il qu’une même drogue puisse avoir des effets aussi différents? 

Cette question est en elle-même problématique. Le cannabis n’est pas une seule et même drogue: il contient des dizaines de composés chimiques, qui semblent avoir des effets variés –et parfois même opposés– sur le cerveau. Le tetrahydrocannabinol (THC) et le cannabidiol (CBD) ont fait l’objet d’études fort intéressantes. En 2010, des chercheurs ont montré que le fait de prétraiter une personne avec une dose de CBD permettait de la protéger contre les effets les plus déplaisants du THC, la paranoïa par exemple.

Dans une étude similaire publiée en 2012, les participants ont ingéré des comprimés comprenant une seule de ces deux molécules (qui sont combinées dans le cannabis). Les volontaires qui avaient pris les comprimés au THC avaient plus tendance à souffrir de paranoïa et d’hallucinations que ceux qui avaient ingéré du CBD.

Les chercheurs sont allés plus loin: ils ont cherché à savoir quels effets cognitifs spécifiques du THC sont susceptibles de provoquer la paranoïa –entre autres symptômes psychotiques. Après avoir ingéré du THC ou du CBD, les participants ont été installés face à un écran où apparaissait une série de flèches; on leur a demandé d’indiquer la direction de chacune d’entre elles. La plupart des flèches pointaient directement vers la gauche ou la droite, mais certaines d’entre elles étaient légèrement inclinées (ces dernières étaient surnommées «excentriques» par les chercheurs).

Les participants à qui l’on avait donné du CBD jouissaient d’une activité cérébrale accrue, et remarquait donc les flèches excentriques plus facilement. C’est là le comportement habituel d’une personne qui n’est pas droguée: la répétition d’un même stimulus ne nous intéresse pas, mais le moindre changement soudain nous saute aux yeux.

Les participants qui avaient pris du THC n’ont pas réagi de manière normale. Les flèches pointant vers la gauche et la droite (qui constituaient la quasi-totalité des images) étaient pour eux plus intéressantes que les excentriques. Les chercheurs estiment ainsi possible que le THC sape notre capacité à mettre la routine en arrière-plan.

Savoir ne pas prêter une attention démesurée aux choses ordinaires est pourtant une compétence des plus importantes. Si nous étions fascinés par le moindre gazouillis d’oiseau, par la moindre affiche, notre vie deviendrait impossible. Cette tendance à se focaliser de manière obsessionnelle sur le moindre détail de leur environnement contribue peut-être au sentiment de paranoïa qui gagne certains consommateurs de cannabis.

Cette différence d’effets entre le THC et le CBD explique en partie pourquoi les connaisseurs considèrent que certaines variétés de cannabis (qui ne contiennent pas toutes les mêmes proportions et  les mêmes doses de THC et de CBD) provoquent des pics d’excitation et d’euphorie, tandis que d’autres ont tendance à procurer un sentiment d’apaisement –et ce quel que soit le profil neuropsychologique du consommateur.

Le cannabis contient du THC et du CBD, mais il se peut que votre cerveau soit plus réceptif à l’une de ces deux molécules. Ainsi, le cerveau de Maureen Down a peut-être une forte affinité pour le THC; inversement, peut-être que les fumeurs plus tranquilles assimilent mieux le CBD.

Il existe sans doute aussi un facteur psychologique en plus de l’explication neurochimique.

Prenez les effets de l’alcool: il y a les buveurs qui ont l’alcool mauvais, les buveurs tapageurs, ceux qui se lancent dans des tirades enflammées, ceux qui se mettent à pleurer... la liste et longue. Ici, le produit reste le même: contrairement au cannabis, l’alcool ne contient qu’une substance psychotrope. Il doit donc exister une autre explication.

Il existe des tonnes d’études consacrées aux différents effets de l’alcool; la plupart d’entre elles s’intéressent aux variations dans les agressions liées à l’ébriété. Malheureusement, aucune d’entre elles n’est entièrement satisfaisante –ce qui est le cas de beaucoup de travaux de recherche en psychologie (ceci n’est pas un attaque contre les psychologues et les psychiatres; c’est un domaine de recherche particulièrement complexe, voilà tout).

Il existe une théorie selon laquelle certaines personnes ne s’intéressent pas vraiment aux conséquences de leurs actes, et ce même quand elles sont sobres. Lorsque ces personnes boivent, elles ont l’alcool mauvais –et comme elles manquent de recul sur elles-mêmes, elles ne modèrent pas leurs pulsions agressives. Des chercheurs de l’université d’Etat de l’Ohio ont consacré une étude à la question en 2012.

Les résultats ont montré que les participants qui se moquaient des conséquences de leurs actes étaient particulièrement excités, sous l’effet de l’alcool, à l’idée d’administrer un choc électrique à leurs adversaires dans une épreuve de réflexe. L’étude a fait grand bruit; toutefois, il y a une différence entre un choc électrique administré en laboratoire et un coup de poing administré dans un bar.

Par ailleurs, les conséquences de la –tristement– célèbre expérience de Milgram sont aujourd’hui connues: toute personne participant à une expérience de psychologie ayant recours à des chocs électriques est en mesure de savoir que la douleur est entièrement simulée.

D’autres traits de personnalité, comme le niveau d’anxiété, ont été évoqués pour expliquer le comportement des personnes en état d’ébriété. La plupart de ces études sont fondées sur des scénarios organisés en laboratoire, peu semblables aux situations rencontrées par les buveurs d’alcool dans la vie de tous les jours.

Les différences de comportement face à l’alcool pourraient aussi dépendre de facteurs génétiques. Selon les conclusions d’une étude de jumeaux réalisée en 2010, un tiers des variations du niveau d’agressivité des personnes en état d’ébriété serait lié au patrimoine héréditaire. Notons tout de même que cette enquête a été réalisée par auto-évaluation, et que la capacité à évaluer sa propre colère et sa propre agressivité peut nettement varier d’une personne à l’autre.

Le monde de la recherche n’est pas encore parvenu à un consensus, mais il est clair que la façon dont nous réagissons face aux produits stupéfiants dépend d’une série de facteurs (traits de personnalité, génétique, expérience). On ne peut pas tout mettre sur le dos de la substance en question.

Pourquoi Maureen Dowd a-t-elle passé la nuit à angoisser dans son hôtel, à Denver? Parce qu’elle a consommé une certaine dose et une certaine variété d’herbe, et aussi parce que son cerveau réagit d’une certaine manière quand il est face à des molécules psychotropes. Mais son profil psychologique a sans doute également joué un rôle dans l’histoire.

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