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Merci Emmanuel Macron, merci Laurence Boone

Eric Le Boucher, mis à jour le 16.06.2014 à 10 h 51

Oui. Merci à ces deux jeunes talents français de s'engager pour l'Etat.

François Hollande et Emmanuel Macron, le 1er octobre 2013 à l'Elysée. REUTERS/Philippe Wojazer

François Hollande et Emmanuel Macron, le 1er octobre 2013 à l'Elysée. REUTERS/Philippe Wojazer

La gauche de la gauche n’aimait pas le conseiller économique de l’Elysée Emmanuel Macron, jugé coupable du tournant «libéral» de François Hollande. Sa remplaçante Laurence Boone est immédiatement mise sur la même charrette. Coupables de venir tous deux «de la finance», coupables d’être «libéraux», coupables d’entraîner la France dans une politique contre le peuple!

Les deux sont des amis, il me faut le dire d’emblée. Mais je veux ici non comme ami mais comme éditorialiste subjectif, prendre leur défense. Mieux, les remercier d’être là.

Au moment où tant de talents, et beaucoup de jeunes, se désespèrent et quittent le pays pour Londres ou Hong-Kong, au moment où tant de hauts fonctionnaires filent au plus vite dans le privé, Emmanuel Macron, 36 ans, et Laurence Boone, 45 ans, abandonnent une brillante et très rémunératrice carrière privée et internationale pour venir se mettre au service de leur pays.

Ils le font en sachant pertinemment qu’ils vont se faire huer par cette gauche de la gauche, donneuse de leçons et si puissante dans les têtes socialistes. Ils le font pour un président dont ils ne sont pas de vieux amis, qui se méfie des technos, qui place la politique devant l’économie, qu’ils connaissent solitaire et hésitant et, par ce caractère même, décevant et irritant. Mais ils sont persuadés de la gravité de la situation de la France, de son besoin de réformes profondes et claires et se disent, modestement l’un comme l’autre, qu’ils peuvent aider malgré les hésitations de l’un et les crachats des autres.

Je trouve, dans la situation gravissime de la France, que cela vaut un merci pour eux de la part de la France.

Merci Emmanuel Macron d’avoir poussé le président sur une bonne ligne politique. Merci à Laurence Boone de prendre le relai pour aider à réformer vite et «fermement», comme dit Valls. Il lui faudra de la résistance tant le pataquès est grand entre l’Elysée-Matignon qui ont une ligne, des ministres dont aucun ne veut faire ni réforme ni économie, l’Assemblée qui veut tout amender et le PS qui s’est perdu dans ses nœuds. La ligne devient sinueuse à tout moment, incertaine, ténue, remise en cause, et les Français, avec raison, continuent de s’interroger ou de ne pas y croire.

Les critiques contre Laurence Boone participent de cette continuelle et infernale confusion. Cette gauche de la gauche lui reproche d’avoir écrit que le gouvernement n’avait pas de politique économique. Quand on regarde les chiffres, les économies vraiment faites, les réformes vraiment engagées, comment ne pas lui donner raison?

François Hollande a la bonne ligne mais, s’il continue de tolérer cette soupe politique, il va échouer. Il est d’ailleurs en train d’échouer. Pourquoi?

Désolé camarades, c’est plus compliqué que cela

Auparavant, tordons le cou à cet argument de la «finance». Il est symbolique de cet amour des socialistes pour le blablabla moralisateur sans effet. Et, paroxistiquement, pour la gauche du parti de la joie incontrôlable de se prendre pour Saint-Just sitôt après avoir lu «Marx pour les nuls».

La finance est en effet responsable de la crise de subprimes. La finance n’est toujours pas revenue de ses «exubérances irrationnelles», comme disait Greenspan, on peut même penser qu’elle y retourne aussi vite que possible. Mais que peuvent les gouvernements? La réalité est la complexité du monde avec des Etats divisés face à des forces mondialisées. La réalité est que personne n’a la moindre idée théorique de ce que peut être une «bonne finance» au XXIe siècle,  au service de l’économie réelle, sauf à penser qu’il faut découper les banques en tout petits morceaux et les interdire d’innovations mathématiques, un schéma peu convaincant intellectuellement et qui de toutes façons n’a aucune chance de devenir réalité dans aucun pays.

Alors? François Hollande dans un discours électoral(iste) a promis beaucoup (quoique très vaguement) puis n’a rien fait. En effet, les régulations ne dépendent pas de lui mais de l’Europe et, simplifions, des Américains. Et, c’est Christie Lagarde du FMI qui le dit, la finance parvient à freiner ces régulations internationales contraignantes. François Hollande doit-il, Saint-Just, corseter les seules banques pour montrer l’exemple? Non, parce qu’en la matière donner l’exemple est se tirer une balle dans le pied inutilement, non surtout parce que les banques françaises ne sont pas les plus spéculatives, au contraire. Les imprévoyantes qui l’ont été et qui ont misés sur les subprimes sont KO, il ne reste que celles, BNP ou Crédit Agricole, qui, justement, font plutôt un boulot de «bonne banque». Alors pourquoi les pénaliser spécialement?

Le débat sur la finance mérite un investissement théorique et intellectuel qui n’est pas prêt. C’est la difficulté de la politique en 2014: les choses sont complexes et tous les idéologues vantards se font plaisir mais ne résolvent rien.

Venons-en  au «tournant libéral». La France va mal. Tout le monde est d’accord. La cause du mal est double, elle se diagnostique dans les deux déficits: le déficit budgétaire, qui montre que le pays a maintenu son système social à crédit, et le déficit commercial qui montre que le pays a perdu en compétitivité faute d’avoir des investissements suffisants, faute d’avoir des rentabilités suffisantes dans le secteur privé. Otez les résultats du CAC40 qui gagne ses profits à l’étranger et vous verrez une France en queue de peloton de la profitabilité. C’est pour cela qu’elle s’est désindustrailisée plus que les autres, c’est pour cela qu’elle souffre de faibles créations d’emplois.

Des deux maux, le premier, la dette, a fini par passer dans l’opinion, mais ce n’est pas le pire. Le pire est le second qui s’énonce en clair: les entreprises ne souffrent pas de trop de profit mais de pas assez.

C’est ce diagnostic qui évidemment n’a pas été fait avant l’élection qui prend la gauche à revers. Et la gauche de la gauche de pousser des cris d’orfraie. Le tort n’en revient pas à François Hollande qui le constate une fois arrivé au pouvoir mais au PS de ne pas l’avoir constaté avant! Le PS est un parti de paresseux qui n’a rien lu des productions des intellectuels français, qui n’a pas travaillé sur une réponse sérieuse à la mondialisation. Il s’est contenté du confort de décrire encore la réalité économique en termes de combat idéologique du capital contre le travail. Désolé camarades, c’est plus compliqué que cela...

C’est à ce diagnostic auquel s’est forcément rallié François Hollande une fois en mains les manettes du pouvoir. Ce ralliement à la réalité, on le doit à beaucoup de personnes comme Louis Gallois mais aussi, au premier rang,  à Emmanuel Macron. Merci à lui. Il a conduit au Pacte de responsabilité et à cette «politique de l’offre» en faveur du rétablissement des marges des entreprises.

L’autre déficit, celui la dette, doit aussi être combattu. En tant que tel, il ne faut pas laisser la dette aux générations suivantes, mais surtout parce que ce déficit montre un Etat-providence à bout de souffle: l’accroissement des dépenses ne fait plus régresser les misères. Il faut revoir un système social construit en 1945 qui ne porte pas sur les souffrances actuelles (pour résumer sur la précarité). Il faut veiller aussi, par leçon keynésienne, à ne pas trop réduire les dépenses publiques qui soutiennent la croissance, tant que ladite croissance est faible.

Voilà qui définit la nouvelle ligne de Hollande qu’on nomme sociale-démocrate ou libéral-sociale, c’est affaire de mots.

Mais c’est ici que commence le pataquès. Cette politique est contestée de deux façons. L’extrême gauche la rejette en bloc, aucun des déficits n’est important pour elle. Continuons à dépenser, il suffit de taxer les riches et les grandes entreprises. Comme disait déjà Georges Marchais, dans les années 1970, «il suffit de prendre l’argent là où elle est» (sic).

Les Français ont tout à perdre du départ des sièges sociaux du CAC40

Cette critique entretient l’utopie et ses faciles beautés, mais elle n’a pas de consistance réelle. Elle fait l’impasse de l’insuffisance rapidement atteinte du «prendre chez les riches». Il faut vite prendre chez les moins riches et cela conduit aux «bonnets rouges», au refus de l’impôt. Les rentrées fiscales diminuent d’ailleurs de façon alarmante actuellement en France. Cette critique fait aussi l’impasse sur la réalité des entreprises: les marges sont vraiment trop faibles, ce n’est pas une invention idéologique patronale. Celles du CAC sont bonnes mais le CAC 40 a, lui, la faculté «de se barrer».  On l’observe actuellement, dramatiquement. Les Français ont tout à perdre du départ des sièges sociaux du CAC40.

L’autre contestation est celles des 41 députés frondeurs devenus 100 parce que les médias les mettent en lumière et que cela semble, pour eux personnellement, très payant. Cette contestation-ci est mouvante, tournicotante, désunie. S’y mêle du n’importe quoi avec du semblant de keynésien.  Si on comprend, les opposants de l’intérieur du PS disent que le déficit important est le budgétaire. Ils veulent rester dans le cadre des économies avancées par le gouvernement. Ils se moquent de l’autre déficit, celui de la compétitivité, et contestent «le cadeau au patronat» du pacte de responsabilité. Ils veulent donner de l’argent plutôt aux ménages qu’aux entreprises. Ils pensent que le moteur de l’économie reste la consommation, tant pis pour l’investissement. Tant pis si la consommation débouche sur l’achat de produits étrangers, si tout pouvoir d’achat supplémentaire provoque des «fuites» vers les importations.

Les suivre, de mon point de vue,  n’aboutirait au mieux, qu’à une piètre amélioration conjoncturelle (petite croissance de court terme) tout en continuant d’abîmer les marges et donc la croissance à moyen terme. Le bilan global ne serait sûrement pas positif. Cette contestation a des éléments recevables en termes de conjoncture mais le gouvernement, en réalité, y veille déjà, sans qu’on ait besoin de lui dire. Il accepte aussi d’abaisser les impôts sur les plus démunis (preuve s’il en était besoin que la politique fiscale de «prendre aux riches» est allée bien bas et touche les plus pauvres...).

Reste un point délicat: le pacte de responsabilité va-t-il ou non déboucher sur des investissements et de l’emploi? Les entreprises seront-elles «responsables»? La réponse est aujourd’hui, je le crains, négative.

Les hausses fiscales passées ne sont pas oubliées et la défiance des chefs d’entreprises est nourrie en permanence par la soupe socialiste dont je parlais et par des lois nouvelles incessantes qui compliquent leur existence. Ainsi la loi sur la pénibilité qui impose aux chefs d’entreprise de peinture, par exemple, de noter les postures de chacun de leurs employés et le temps qu’ils passent avec leur buste penché de 30°. Et si c’est 40° c’est pas pareil... Truc de fou. Truc qui ruine toute bonne volonté patronale. Truc qu’ignorent les législateurs. Truc qui pousse à désinvestir et désembaucher. Truc dont les élus idéologues n’ont même pas idée.

Le pacte ne marchera pas en l’état. Il faut accélérer les réformes et surtout faire cesser le brouhaha qu’entendent les Français d’un PS qui critique, amende, défait ce que Hollande fait. Qui a commencé à contesté Hollande lui-même. 

Merci Laurence Boone d’être passée par-dessus toutes ces raisons objectives de ne plus y croire et de ne pas y aller et, en poste dans le  dernier carré de raison, d’essayer de contribuer à redonner à la France une cohérence et un espoir.

Eric Le Boucher
Eric Le Boucher (543 articles)
Cofondateur de Slate.fr
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