France

France cherche droite désespérément

Olivier Biffaud, mis à jour le 18.06.2014 à 7 h 09

Sauf à demeurer «la plus bête du monde», la première force de l'opposition parlementaire va bien être obligée de prendre à bras le corps le débat sur son projet politique.

François Fillon, en septembre 2013 à Nice. REUTERS/Eric Gaillard.

François Fillon, en septembre 2013 à Nice. REUTERS/Eric Gaillard.

Une belle victoire aux municipales, un cinglant échec aux européennes! En l'espace de deux consultations, l'électorat n'a pas seulement envoyé un message à François Hollande, il en a aussi expédié un à la droite française.

Coup sur coup, il a sanctionné le président de la République –ses choix et ses atermoiements– en faisant payer le prix fort au Parti socialiste: plus de 100 grandes villes perdues et une calamiteuse troisième place aux élections européennes. Mais il a également adressé un avertissement à l'opposition: il lui a certes donné les clés de nombreuses municipalités, mais c'était moins le résultat d'une adhésion au projet et aux hommes de la droite que d'un rejet de la gauche au pouvoir.

La confirmation en a été donnée aux européennes –une élection dont les Français se désintéressent car ils pensent, à tort, qu'elle est sans enjeu– où la droite, cette fois, a été dominée par l'extrême droite. Il est vrai que, lors de la campagne électorale, l'UMP avait développée une ligne incompréhensible dans laquelle il y avait à boire et à manger. Soumise à la pression de ses propres souverainistes, la direction du parti, c'est-à-dire son président de l'époque Jean-François Copé, n'avait pas su imposer un discours clair sur l'Europe.

Qu'a retenu l'électorat de cette campagne du premier parti de l'opposition parlementaire? Probablement rien sur le plan programmatique! Tout juste a-t-il noté que Henri Guaino, ancien conseiller spécial de Nicolas Sarkozy, clamait haut et fort qu'il n'allait pas voter pour Alain Lamassoure, chef de file de son parti en Île-de-France, que Laurent Wauquiez, ancien ministre, notamment des Affaires européennes, était un adepte du retour à l'Europe des six (les fondateurs de 1957) et que Nicolas Sarkozy lui-même prônait une remise en cause des accords de Schengen, en espérant un soutien de la chancelière Angela Merkel, qui n'est pas venu car les Allemands ne veulent pas en entendre parler.

En clair, la droite a fait ce qu'elle pratique depuis la défaite présidentielle de 2012, la prise du pouvoir interne, contestée puis anéantie, par Copé et la stérilisation volontaire de la réflexion sur un projet par les amis de Sarkozy: la politique du vide! De projet, que nenni; en revanche, des déclarations creuses sur le retour –ou le non-retour– de l'ancien président, des brassées.

Qui peut dire, aujourd'hui, quelle est la ligne dominante à l'UMP? Personne. Est-elle étatiste ou libérale? Quel est son fond de sauce économique? Que veut-elle sur le plan social? Est-elle pro-européenne ou anti-européenne? Quelle est sa position vis-à-vis de l'extrême droite?

Les dirigeants de la droite donnent l'impression de ne s'intéresser que de loin en loin à ces quelques interrogations secondaires. Non, ils sont obnubilés par une seule question: Sarkozy. Son fan-club, animé par Brice Hortefeux et Nadine Morano, rabâche qu'il est le messie. «Je souhaite que Sarkozy soit candidat à la présidence de l'UMP», dit le premier; «Sarkozy n'a pas le choix, il doit revenir», assure la seconde. A l'instar de François Fillon, les opposants de Sarkozy veulent eux privilégier une «image de rigueur morale»... qui n'est donc pas celle de l'ancien président.

Forces opposées

La définition de cette ligne interne est d'autant plus difficile à établir que des forces opposées tiraillent le parti, avec des oppositions qui se polarisent sur deux sujets qui sous-tendent le futur programme de l'UMP: l'attitude vis-à-vis du centre et les rapports avec le Front national.

Sur le premier point, le triumvirat qui dirige actuellement le parti (Fillon, Juppé, Raffarin) pousse à fond pour un rapprochement avec les centristes. C'est à ses yeux la garantie de tenir le FN à longueur de gaffe et de promouvoir une attitude pro-européenne. S'il s'agit d'une attitude constante pour le maire de Bordeaux, difficile d'être aussi affirmatif avec Fillon à cause de l'étrange péripétie sur le «sectarisme»: en septembre 2013, confronté au choix entre un candidat PS et un candidat FN, il conseillait à ses amis de «voter pour le moins sectaire».

Face à eux, les partisans de Sarkozy n'ont toujours pas digéré l'option prise par François Bayrou au second tour de la présidentielle, quand le président du MoDem avait choisi, publiquement, de voter pour Hollande. Une «trahison» que les sarkozystes ne lui ont jamais pardonnée.

Par voie de conséquence, tout rapprochement avec les centristes est impossible à leurs yeux, d'autant que le centre tente, tant bien que mal, de refaire son unité. Sans Jean-Louis Borloo, qui a quitté la vie politique... mais avec François Bayrou, toujours chef de file du MoDem. Ce refus d'alliance de la part des bataillons droitiers de l'UMP convient parfaitement, majoritairement, aux dirigeants centristes, qui justement n'en veulent pas. Ils ont sans doute été douchés par cinq années de sarkozysme marquées par une marginalisation de leur sensibilité politique et par une reprise insistante de certains thèmes du Front national en fin de quinquennat, pendant la campagne présidentielle.

Cette nette inflexion de Sarkozy, inspirée par un Patrick Buisson venu lui-même de l'extrême droite, n'a pas beaucoup servi le président-candidat. Alors qu'il avait siphonné, en 2007, une partie de l'électorat de Jean-Marie Le Pen au premier tour de l'élection (10,44% des voix seulement pour le leader frontiste), Marine Le Pen, en 2012, a refait le terrain perdu par son père, et même mieux, en atteignant 17,90% des suffrages exprimés.

À cette aune électorale, la thèse selon laquelle Sarkozy est le seul à même, à droite, de faire reculer le Front national ne se trouve pas particulièrement confirmée. A l'évidence, Fillon, et surtout Juppé, qui a toujours adopté une position extrêmement claire face à l'extrême droite –avec un réel succès électoral pour lui-même–, sauront ressortir l'argument au moment où il le faudra. C'est-à-dire quand les protagonistes entreront dans le vif du sujet en parlant «ligne» au lieu de se laisser tétaniser par les phrases creuses de ceux qui présentent l'ancien chef de l'Etat comme un demi-dieu de la politique.

Un camp anesthésié

La bataille pour la présidence de l'UMP se fera-t-elle uniquement autour de la personnalité des candidats, sur le mode bonapartiste cher au feu RPR, ou bien proposera-t-elle au peuple de droite une réflexion sur les valeurs et sur un projet?

Depuis mai 2012, l'UMP vit dans l'espoir ou dans la hantise du retour de Sarkozy, selon les acteurs qui s'expriment. Même Valéry Giscard d'Estaing n'avait pas provoqué une telle anesthésie de son camp après sa défaite de 1981 face à François Mitterrand, qui était pourtant la première de la droite dans un scrutin majeur sous la Ve République. Depuis le temps, elle a intégré l'alternance. En revanche, elle ne sait pas faire face –pas plus que la gauche, du reste– à l'émergence d'une extrême droite qui a flirté avec les 25% aux dernières européennes.

Mais à la différence de la droite et de la gauche, qui fonctionnent dans des systèmes d'alliance électorale, le Front national est isolé et sans allié. Ce n'est pas la construction d'un appendice –le Rassemblement Bleu Marine (RBM)–, façon compagnons de route du PCF, qui peut créer l'illusion d'une alliance.

Il n'en reste pas moins qu'une frange de l'UMP ne désespère pas de jeter des passerelles sur son flanc droit. L'ancien président de la République avait montré la voie, à la fin de sa campagne, en reprenant à son compte certaines thématiques développées par l'extrême droite. C'est autour de la capacité des tenants de cette stratégie de rapprochement et de la force de résistance de ceux qui s'y opposent que va se reconstruire la droite française. Il n'est pas certain que la compétition pour la présidence de l'UMP mette complètement en lumière cette sourde bataille idéologique.

Alors même que, depuis le 15 juin, Jean-François Copé n'est plus formellement la patron du parti, une nouvelle phase va s'ouvrir. Elle va sûrement être rythmée par les rebondissements de l'affaire Bygmalion, la découverte de la réalité des finances de l'UMP et l'agenda judiciaire des «affaires». Mais sauf à demeurer «la droite la plus bête du monde», la première force de l'opposition parlementaire va bien être obligée de prendre à bras le corps le débat sur son projet politique. Le peuple de droite, lui aussi, a le droit à son moment d'espoir.

Olivier Biffaud
Olivier Biffaud (28 articles)
Journaliste
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