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Si les djihadistes d'EIIL contrôlent l'Irak, c'est la faute de Nouri al-Maliki, pas des États-Unis

Fred Kaplan, traduit par Peggy Sastre, mis à jour le 14.06.2014 à 8 h 45

Un combattant de l'État islamique en Irak et au Levant à Mossoul, le 11 juin 2014. REUTERS/Stringer

Un combattant de l'État islamique en Irak et au Levant à Mossoul, le 11 juin 2014. REUTERS/Stringer

En 2008, le départ des Américains s'est amorcé sous l'égide d'un traité, signé par le Président américain de l'époque, George W. Bush et par Nouri al-Maliki, alors chef d'un parti chiite, et qui avait promis de mettre sur pied un gouvernement d'ouverture – avec des sunnites à certains ministères, d'autres, issus de la milice des «Fils de l'Irak», autorisés à rejoindre en nombre les rangs de l'armée nationale, des négociations pour régler les conflits territoriaux de Kirkouk ou pour partager les revenus pétroliers du pays avec les fiefs sunnites, entre autres et nombreuses garanties. 

Depuis, Maliki a fait marche arrière sur tous ces engagements et ses décisions politiques n'ont eu comme objectif que de renforcer le pouvoir des chiites, tout en marginalisant les sunnites. D'où la résurgence des violences inter-religieuses depuis quelques années. 

Les sunnites, plus que jamais exclus du processus politique, ont donc pris les armes pour se faire entendre et, par la même occasion, se sont alliés avec des groupes djihadistes sunnites – à l'instar de l'État islamique en Irak et au Levant (EIIL), qui n'a pas seulement fait main basse sur Mossoul, mais sur quasiment tout le nord de l'Irak –, selon le principe que l'ennemi de ton ennemi est ton ami. 

Une situation qui n'est pas inédite. Entre 2005 et des 2006, des djihadistes autoproclamés «Al-Qaïda en Irak», menés par Abou Moussab al-Zarqaoui, avaient pris le contrôle de la province Al-Anbâr, dans l'ouest du pays, en jouant sur les peurs de la population face aux campagnes de nettoyage ethnique anti-sunnites lancées par l'armée de Maliki.

Quand Mossoul était une ville de paix

L'EEIL, rejeton de l'organisation d'al-Zarqaoui, a suivi un mode d'emploi identique, en cherchant à s'allier avec l'une des principales milices sunnites du nord de l'Irak, la Jaysh Rijal al-Tariqah al-Naqshbandia (L'Armée des hommes de la Naqshbandiyya ou JRTN). La manœuvre est risquée pour un groupe comme la JRTN, qui ne partage ni les objectifs millénaristes de l'EIIL, ni son extrême violence (à noter que l'EIIL a été exclu d'Al-Qaïda sur décret de son actuel leader, Ayman al-Zawahiri, parce que même lui considère le groupe comme trop violent).

Pour autant, les chefs de la JRTN ont accepté de prendre ce risque et de l'intégrer à leur propre objectif de renverser Maliki. (Ils se targuent d'avoir combattu aux côtés de l'EIIL, mais réfutent toute implication dans le meurtre de civils).

La chute de Mossoul est particulièrement poignante, car, aux premiers jours de l'occupation américaine, cette ville était celle où la paix et la prospérité semblaient les plus probables. David Petraeus, à l'époque général trois étoiles et commandant de la 101e division aéroportée, avait appliqué ses théories de contre-insurrection dans toute la province de Ninawa, dont Mossoul était la capitale. Et, du moins pendant un certain temps, la stratégie a fonctionné.

Dans l'Irak post-Hussein, la plupart des commandants américains ordonnaient à leurs soldats de défoncer les portes des maisons et d'arrêter ou d'abattre tous les hommes qui semblaient être des insurgés, mais, avec son équipe, Petraeus, fit en sorte de créer un gouvernement.

Grâce à des fonds soustraits aux coffres de Saddam Hussein, ils recrutèrent des candidats pour une élection municipale (en s'adressant aux chefs de toutes les factions et tribus), lancèrent des journaux et des chaînes de télévision, coordonnèrent des livraisons de carburant en provenance de Turquie et rouvrirent des entreprises, des infrastructures de communication, sans oublier l'université. La règle du jeu relevait d'une «construction nationale» des plus classiques, une formule que Donald Rumsfeld, le secrétaire de la Défense de l'époque, et la plupart des généraux de l'armée américaine considéraient comme blasphématoire. L'idée, ce n'était pas que les habitants de Mossoul en viennent à adorer l'Amérique, mais qu'ils se sentent concernés par l'avenir d'un Irak nouveau.

La campagne de Petraeus ne relevait pas uniquement des problématiques civiles. Mossoul abritait de nombreux dignitaires du gouvernement Hussein et, au lendemain de sa chute, un creuset de jeunes milices sunnites qui allaient se lancer dans une guerre de résistance à la fois contre le gouvernement chiite et les occupants américains.

A la fin de son année de service, les progrès de Petraeus dans la transformation de Mossoul étaient remarquables, mais, rapidement, les premiers mouvements insurrectionnels firent leur apparition. Petraeus y répondit par une opération de contre-terrorisme et le conflit gagna en violence. Et c'est alors que la 101e division aéroportée (et, avec elle, les 120.000 soldats américains ayant pris part à l'invasion de l'Irak) reçut l'ordre de rentrer au bercail.

Lire Clausewitz

A Mossoul, Petraeus vit ses troupes remplacées par une seule brigade, comptant le tiers de ses effectifs, et dirigée par un commandant qui se souciait comme d'une guigne des projets de son prédécesseur et qui préféra revenir aux bonnes vieilles méthodes de la plupart de ses confrères – rafler, arrêter, et tirer sur tout ce qui avait une tête de méchant –, ce qui alimenta d'autant plus l'insurrection.   

L'année suivante, un nouveau commandant qui avait étudié le manuel de Petraeus prit ses fonctions à Mossoul et réussit à restaurer un semblant d'ordre dans la ville. Des opérations similaires furent menées dans d'autres régions irakiennes, notamment dans les provinces de Tall Afar d'Al-Anbâr. (Je détaille davantage ces opérations dans mon livre The Insurgents: David Petraeus and the Plot to Change the American Way of War).

Et voici ce qu'il faut en retenir: si ces campagnes ont relativement fonctionné, ce n'est pas uniquement grâce à la présence militaire. L'essentiel de ces succès, on les doit à des commandants qui avaient compris la fameuse citation de Clausewitz «La guerre est la continuation de la politique par d'autres moyens», traduisible dans l'Irak post-Hussein par la mise en place de structures gouvernementales locales incluant (ou acceptant) toutes les factions et tribus désireuses de participer à l'ordre nouveau.

Le problème, à un niveau national, c'est que Maliki n'a jamais eu et n'a toujours pas le plus petit intérêt pour de telles politiques de conciliation. D'où l'insurrection armée aussi monumentale que terrifiante à laquelle il doit aujourd'hui faire face. En outre, dans la province de Ninawa, si ses troupes ont été vaincues, ce n'est pas parce qu'elles étaient mal équipées ou mal formées, mais parce que, dans la plupart des cas, elles ne ressentaient aucun sentiment d'allégeance envers le gouvernement de Maliki: pour qu'il reste en place, les militaires n'avaient pas le moindre désir de risquer leur vie.

Ce qui aura permis aux soldats de l'EEIL se s'emparer des centaines d'armes et des dizaines de véhicules laissés par l'armée de Maliki en déroute. Ils ont aussi pillé des banques et fait main basse sur des centres de communication. Certains sont même retournés en Syrie pour ravitailler leurs camarades combattant dans ce pays. (Le but ultime de l'EEIL, comme son nom l'indique, est de créer un État islamique recouvrant l'Irak et la Syrie). D'autres encore, forts de leurs nouvelles ressources, ont pris la direction du sud.

Un espoir pour l'Irak? Que EIIL soit allé trop loin dans ses exactions

Ces djihadistes ont de très bonnes compétences militaires. Ils auraient réussi à s'emparer de Tikrit (ville natale de Saddam Hussein) en l'attaquant du nord, de l'est et de l'ouest. Maliki a rassemblé le reste de ses troupes à Taji, située à quelques kilomètres au nord de Bagdad, dans le but d'éviter ou de repousser un assaut contre la capitale. Une stratégie qui suscite l'optimisme de certains officiels américains. Compte-tenu de la guerre en Syrie, l'EEIL pourrait ne pas vouloir gâcher des hommes et des munitions pour une bataille susceptible d'être longue et incertaine (Jusqu'à présent, ses succès ont été globalement incontestables). Mais pour d'autres, les augures sont moins favorables. Dans tous les cas, sauf si Maliki réussit une contre-offensive, la moitié nord du pays sera désormais entre les mains des islamistes.

Par ailleurs, à un niveau politique personnel, Maliki est en bien mauvaise posture. Si son parti a remporté de nombreux sièges au cours de la récente élection, ce n'est pas assez pour crier victoire. A l'heure actuelle, Maliki passe une bonne partie de son temps à essayer de former des coalitions avec d'autres partis, plus petits, afin de rester aux affaires. 

La menace que représente l'EEIL – désormais terriblement réelle – pourrait inciter certaines factions à vouloir renforcer son pouvoir en tant que leader national ou, à l'inverse, à se détourner complètement de lui au profit de quelqu'un d'autre. Mais qui? (Un autre fantôme du passé: Ahmed Chalabi, le charlatan de l'ère George W. Bush, répète  à qui veut bien l'entendre qu'il est toujours disponible).

Un espoir pour l'Irak, c'est que l'EEIL soit allé trop loin dans ses exactions. En marchant sur Mossoul, une partie de ses soldats a mis le consulat turc à feu et à sang et a kidnappé des diplomates. En vertu du droit international, cela correspond à une attaque contre la Turquie, et il est très peu probable que les Turcs se contentent de hausser les épaules et de passer à autre chose.

Ensuite, l'Iran, qui est devenu l'un des principaux alliés de Maliki, n'a pas du tout envie de voir des sunnites – et encore moins des sunnites millénaristes – reprendre le pouvoir à Bagdad. Une étrange alliance entre ces trois acteurs pourrait alors voir le jour et contrer une insurrection tout aussi hétéroclite.

En un sens, on peut s'en réjouir. Les pays concernés ont à former ce genre d'alliances régionales s'ils veulent repousser les menaces extrémistes. Les États-Unis peuvent aider, mais hors de question qu'un politicien américain décide de renvoyer des dizaines de milliers, voire des centaines de milliers de soldats: par le passé, cette technique n'a pas réussi à forcer ni à convaincre Maliki d'adopter une politique plus censée, et elle ne le réussira pas à l'avenir.    

Mais il pourrait aussi s'agir d'un nouveau signe d'implosion du Moyen-Orient. La guerre en Syrie, qui peut être considérée comme l'apothéose du conflit que se livrent sunnites et chiites dans la région, est en train de s'étendre en Irak. La violence ira en s'intensifiant, et les pays limitrophes devront faire face à un afflux maximum de réfugiés (un demi-million de personnes a d'ores et déjà fui Mossoul) tout en ayant un minimum de ressources pour les nourrir ou les héberger.

Les événements des prochaines semaines, voire des prochains jours, nous diront si nous assistons aujourd'hui à l'avènement d'un nouvel ordre politique dans cette région ou si, au contraire, le bourbier géostratégique et le désastre humanitaire qui la caractérisent désormais vient de passer un nouveau et tragique palier.

Fred Kaplan
Fred Kaplan (133 articles)
Journaliste
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