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SNCF: les cheminots grévistes dévoient le droit de grève

Gilles Bridier, mis à jour le 14.06.2014 à 10 h 09

Les jusqu’au-boutistes du rail veulent rejouer le scénario des «bonnets rouges» en bloquant l’ouverture à la concurrence du transport ferroviaire programmée pour 2019. On n’est donc plus dans une approche syndicale pour améliorer les conditions de travail mais dans un bras-de-fer politique

Paris Saint-Lazare, le 11 juin 2014. REUTERS/Christian Hartmann

Paris Saint-Lazare, le 11 juin 2014. REUTERS/Christian Hartmann

Quand on voit des grévistes d’un service public applaudir à la reconduction d’une grève qui désorganise l’économie, et s’auto-congratuler quand les usagers du train n’y voient que des problèmes, on peut se demander si l’intérêt collectif demeure, en France, une valeur.

Il ne s’agit pas de remettre en question le droit de grève. Encore faut-il, pour que sa légitimité soit sans cesse réaffirmée, qu’il ne soit pas dévoyé mais utilisé lorsque la négociation n’a pas permis de dégager de compromis. Et que les motifs soient au moins compris par ceux qui subissent la grève, pour que le corps social ne se retourne pas contre les grévistes. Or, cette fois –ci, il y a de quoi ne rien comprendre.

Réunification de la SNCF et statut préservé: où sont les motifs?

Certains syndicats de cheminots de la SNCF sont opposés à la réforme du système ferroviaire français, avec en toile de fond l’ouverture généralisée à la concurrence fin 2019. Mais quels vont être les effets de cette réforme? La réunification au sein d’un même groupe de l’actuelle SNCF et du gestionnaire du réseau RFF, c'est-à-dire la réunion sous un même chapeau des cheminots affectés au transport et de ceux en charge de l’infrastructure.

C’est globalement ce que réclamaient les syndicats depuis que, en 1997, les deux entités avaient été séparées. Pas de privatisation à l’horizon comme pour Gaz de France par exemple, même pas d’ouverture de capital comme pour EDF. Les cheminots de la SNCF resteront sous la tutelle exclusive de l’Etat, comme ils le réclament. Pourquoi, dans ces conditions, faire grève contre la réforme?

On perçoit bien, compte tenu des revendications habituelles des syndicats de cheminots, que la défense de leur statut est bien présente dans le débat. Mais là encore,  la réforme n’implique aucune négociation sur les spécificités de ce statut, qui protège l’emploi (la SNCF réduit ses effectifs en ne remplaçant pas les départs, mais ne procède pas à des licenciements secs) et comprend un régime spécial de retraite (à la fois sur les questions d’âge et de pension).

Le statut n’est pas dans la réforme, insiste Guillaume Pépy, président de la SNCF. Frédéric Cuvillier, Secrétaire d’Etat aux Transports, le confirme. Il serait irresponsable de faire grève uniquement pour dissuader les pouvoirs publics de l’envisager. C’est pourtant ce qui semble se produire. Ce qui serait alors un véritable processus de dévoiement du droit de grève.

Une nouvelle convention collective, dans l’intérêt de la SNCF

Certes, la réforme en question s’accompagne d’une remise à plat de la convention collective des salariés du chemin de fer en France. C'est-à-dire d’une négociation sur les conditions de travail, ce qui est bien distinct des questions de statut. Or, les cheminots de la SNCF ont tout intérêt à mener ces discussions. 

Car cette convention sera applicable aussi bien à la SNCF qu’aux autres compagnies de chemin de fer opérant dans l’Hexagone après l’ouverture généralisée à la concurrence, alors que la concurrence sur les rails n’existe aujourd’hui que dans le fret et sur les relations internationales dans le transport de voyageurs.

On a vu, dans le fret, que sans une remise à plat, les services de la SNCF manquent de compétitivité: en huit ans seulement, les nouveaux entrants ont acquis près du tiers du marché. La SNCF elle-même a été obligée de se doter d’une filiale pour faire face à la concurrence.

Avec la libéralisation du transport ferroviaire de voyageurs sur les relations nationales et mêmes sur les dessertes régionales, la SNCF a donc besoin de pouvoir gagner en compétitivité. Elle a aussi tout intérêt à voir ses concurrents soumis à la même convention collective.

Certaines compagnies privées ne s’y sont pas trompées qui craignent de voir leur avantage compétitif s’estomper au cas où la convention en question devait se révéler plus restrictive que les conditions de travail qu’elles appliquent aujourd’hui.  Dans ces conditions, les cheminots ont aussi intérêt à voir aboutir cette négociation sur le cadre de travail.

Trois réunions ont déjà été organisées avec sept syndicats autour de la table, la prochaine est prévue en juillet. Certes, les amplitudes de travail seront peut-être modifiées. Mais on n’est plus cheminot aujourd’hui comme au siècle dernier. Et c’est l’avenir de la SNCF qui est en jeu, comme l’indique la CFDT pour qui une évolution est nécessaire afin de sauvegarder l’unité du groupe. Et qui n’a pas appelé à la grève. L’Unsa est sur la même ligne: le syndicat attendait la réunion avec le ministère des Transports avant de déclencher un mouvement, et il estime avoir obtenu satisfaction. Ce qui correspond à une pratique responsable du droit de grève.

En revanche, deux autres syndicats – SUD Rail et la CGT Cheminots – veulent figer la situation en «amplifiant» la grève, pour conserver les spécificités de leur cadre de travail en durcissant le rapport de forces. On est alors dans une revendication typiquement corporatiste, qui fait courir des risques à la SNCF même.

«Bonnets rouges» du chemin de fer?

Les grévistes les plus radicaux réclament le retrait de la réforme et donc de l’ouverture du trafic ferroviaire de voyageurs, décidée au niveau européen et en faveur de laquelle la France a engagé sa signature. Espèrent-ils rejouer, sur les rails, le scénario des «bonnets rouges» sur l’écotaxe en faisant reculer le gouvernement?

On voit mal Paris interrompre un processus engagé depuis deux décennies, poursuivi par les gouvernements de droite comme de gauche, sans se discréditer vis-à-vis de tous ses partenaires européens. On imagine mal la France rester à l’écart d’une libéralisation qui progresse dans tous les autres pays, sauf à laisser s’enrayer encore un peu plus le processus européen. L’enjeu n’est pas de s’y opposer, mais d’empêcher les dérives en contrôlant le processus.

La grève, néanmoins, vise à s’opposer à la politique qui a été décidée. On n’est donc plus dans une approche syndicale pour améliorer les conditions de travail des salariés du ferroviaire dans le cadre d’une mission de service public, mais dans un bras-de-fer politique pour remettre en question l’ouverture européenne et maintenir le monopole ferroviaire dans le trafic national de voyageurs.

S’agissant des voyageurs eux-mêmes qui pointent du doigt un mode de transport de plus en plus cher, il faudra leur expliquer que c’est pour leur bien qu’ils devront continuer à payer plus et à subir les désagréments des grèves sans pouvoir se tourner vers un autre opérateur. Plus les grèves sont dures et fondées sur de seules hypothèses corporatistes, plus elles détournent les principes d’un monopole théoriquement instauré au nom du service public. Et poussent à la concurrence, au nom du service au public.

Gilles Bridier
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Journaliste
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