France

Pour Pascal Lamy à la tête de la Commission européenne

Eric Le Boucher, mis à jour le 15.06.2014 à 9 h 09

La France est l'âme organisationnelle de la construction européenne. François Hollande se grandirait en proposant un tournant qui passerait par une Commission renforcée, avec, à sa tête, un socialiste français respecté.

Pascal Lamy, en mai 2013 à l'Elysée. REUTERS/Benoit Tessier

Pascal Lamy, en mai 2013 à l'Elysée. REUTERS/Benoit Tessier

Il en est de l'Europe exactement comme de la France. Ou bien François Hollande attend que les choses s'arrangent par un regain de croissance venu des Etats-Unis, de Chine, du ciel, en 2015 ou au pire en 2016 pour, d'ici là, surtout ne rien brusquer; ou bien le président français considère qu'à ne rien engager d'audacieux, les choses s'aggraveront, les peuples se désespéreront toujours plus et l'Europe n'aura survécu à la crise des dettes que pour tomber dans la désaffection conduisant vite à sa désunion.

En France, le président a choisi le «tournant» et mis Manuel Valls à Matignon. Tout reste à prouver mais, à Bruxelles, il faut qu'il fasse pareil. Qu'il cesse d'attendre et propose un autre «tournant», une nouvelle aventure européenne, et, pour tenir cette narration, qu'il pousse un président de la Commission avec du souffle, une haute vision sociale-démocrate, des idées claires d'une relance générale de l'économie à «l'esprit» européen. Qui, mieux que Pascal Lamy?

Pourquoi François Hollande? Pourquoi lui, dont la voix paraît si diminuée par ses échecs électoraux et les délabrements intérieurs? Lui, encore chef d'un Parti socialiste pourri par l'anti-européanisme et la trouille populiste ? Lui, qui voit, impuissant, les deux autres grands, la chancelière de la République fédérale et le Premier ministre britannique, s'embarquer sur le lac Harpsund en Suède pour comploter? Oui, lui.

Lui, parce que la France est l'âme organisationnelle de la construction européenne. Ce n'est faire injure à personne, ni aux Allemands, ni aux Italiens, ni aux amis belgo-luxembourgeois, que de relire l'histoire et de le voir: quand la France n'est pas à la manoeuvre ou quand elle se trompe, l'Europe n'avance pas.

Quand la France n'est pas
à la manoeuvre ou quand elle se trompe, l'Europe n'avance pas

Or la France n'est pas là et elle s'est trompée, depuis 1995, avec Jacques Chirac, le fossoyeur. Le pire étant le désastreux traité de l'élargissement, négocié –on devrait dire perdu– à Nice, en 2001, par le couple Chirac-Jospin, qui a donné un commissaire par pays membre, le début de la fin. La Commission a été transformée en Diète des Etats, chaque membre y défendant son intérêt. Elle a perdu sa force, le pouvoir a été repris par le Conseil européen mais, pour que la division des 28 chefs de gouvernement y installe, également, l'immobilisme.

Les propos populistes qui accusent Bruxelles de «trop de pouvoir» sont absurdes: la réalité est qu'elle n'en a plus, ou pis, qu'il ne lui reste que les seuls petits droits de règlements d'autant plus pénibles qu'ils sont secondaires.

La France doit revenir sur cette absurdité, en place depuis vingt ans. C'est à elle de proposer de redonner du pouvoir, un pouvoir stratégique, à la Commission. On entend déjà les cris: «Vous êtes fous! Donner des pouvoirs à ces bureaucrates!»

Eh bien oui, il serait de l'honneur de François Hollande d'expliquer la vérité, d'avoir le courage de prendre l'opinion à rebours et de le faire. Il braverait un moment les sondages mais en serait remercié pour avoir redonné son crédit et sa force à la France. La chancelière n'est pas europhile et elle est prisonnière d'un sentiment grandissant d'isolationnisme germanique, Matteo Renzi est prêt à se battre, mais la crise italienne a rouillé son épée. A Hollande d'agir.

Comment? Un nouveau traité est hors s'atteinte. D'abord parce qu'on ne se mettrait pas d'accord à 28 et, ensuite, parce qu'aller à la ratification dans chacun des 28 pays membres, c'est s'exposer à un «non» –et un seul «non» suffirait à détruire tout le travail.

La solution existe, elle a été inventée à Francfort, par la Banque centrale européenne, sous Jean-Claude Trichet, et plus encore sous Mario Draghi: respecter le texte du mandat mais, dans la pratique, l'étirer bien au-delà. La BCE, temple de la règle, est devenue géniale dans la construction et la justification intellectuelle du hors-piste.

Il faut faire de même avec la Commission. Elle seule peut sortir «par le haut» l'Europe de son immobilisme Or ce qui est proposé avec les candidats actuels, notamment Jean-Claude Juncker, est l'inverse.

Au nom d'une factice «politisation» des élections européennes, le faux combat de «la droite» du Parti populaire européen contre «la gauche» du Parti socialiste européen (faux parce qu'ils proposent la même chose) a fait croire aux opinions qu'ils élisaient le président de la Commission. Les textes ne disent pas ça –et heureusement, puisque cela conduit à faire de la Commission le mandataire du Parlement. Voilà qui non seulement ne rendrait pas la Commission plus «populaire» pour une once, mais qui reviendrait à limiter le pouvoir en Europe à deux entités: le Parlement et le Conseil, lisez le Parlement contre le Conseil. L'immobilisme est assuré de perdurer.

Le devoir de la France est de proposer d'abord un programme de relance plus travaillé que le vague «Europe du progrès» du texte de François Hollande dans Le Monde. Ensuite, de dire pourquoi il faut renforcer la Commission. Et, enfin, de jouer d'habileté pour que Pascal Lamy, socialiste français, soit nommé. L'affaire est plus compliquée que de gagner le Mondial.

Que faire de Jean-Claude Juncker? De Martin Schulz? De Michel Barnier, autre candidat méritant? Comment distribuer les postes des pays membres? Comment, surtout, faire admettre le non-élu Pascal Lamy au Parlement, qui a cru l'affaire dans la poche? Avec tous, l'argument est simple et unique:  soit on considère qu'attendre la fin de la crise économique est le plus urgent à faire, soit on pense que le drame européen est beaucoup plus grave, plus spirituel, et que c'est la foi qu'il faut redonner. 

Quand la France s'éveillera

Pascal Lamy, éditions Odile Jacob

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Article également publié dans Les Echos

 

Eric Le Boucher
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Cofondateur de Slate.fr
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