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Ce qu'il reste de l'expérience Sócrates au Brésil, et dans le football? Rien, à part le mythe

Séance d'étirements entre Junior (G) et Sócrates (D), en 1985, avant un match qualificatif pour la Coupe du Monde au Mexique. REUTERS/Vanderlei Almeida

Séance d'étirements entre Junior (G) et Sócrates (D), en 1985, avant un match qualificatif pour la Coupe du Monde au Mexique. REUTERS/Vanderlei Almeida

L’attaquant virtuose reste une icône. Son nom est lié à la «démocratie corinthiane», expérience qui semblait impensable sous la dictature, mais qui le serait encore plus dans le foot mondialisé d’aujourd’hui.

Sócrates Sampaio de Souza Vieira de Oliveira est mort à 57 ans, d’un abus d’alcool et de cigarettes, il y a un peu plus de deux ans. La nouvelle a soulevé une émotion immense dans le pays et plus encore au stade de São Paulo où, l’après-midi même, son équipe mythique des «Corinthians» remportait le championnat du Brésil.

Trente mois après, l’évocation du nom de Sócrates, dit «le docteur» ou «le barbu», suscite encore, chez les fans de foot assez vieux pour avoir regardé les Coupes du monde des années 1980, un souvenir ébloui: celui d’un très grand type élancé, voire maigre, aux cheveux noirs bouclés, portant barbe et parfois bandana. Un milieu de terrain évoluant comme personne, avec souplesse et élégance: la classe absolue. Pourtant, s’il reste adulé au Brésil, pays du Joga Bonito, ce n’est pas seulement pour l’intelligence de son jeu, mais aussi pour son engagement politique.

Cultivé et responsable, Sócrates symbolise une courte mais incroyable parenthèse dans l’histoire des joueurs de football professionnels, entre leur ancienne condition de quasi esclave de leur club et leur statut actuel, certes plus enviable, de salarié (très) bien payé, mais assisté.

Un ovni du foot, même au Brésil

Atypique, Sócrates l’était d’abord par son physique relativement fragile qui, pour compenser son manque de puissance, l’a poussé à développer une technique basée sur la créativité, la feinte et l’originalité des passes. «Cela n’avait rien à voir le jeu physique qui commençait à se mettre en place au Brésil, pour contrer les Européens», explique Michel Raspaud,  sociologue du sport à l’université Joseph-Fourier de Grenoble[1].

Sócrates débute au Botafogo de São Paulo et se hisse rapidement au meilleur niveau, passant chez les célèbres Corinthians, l’autre grand club pauliste, dont il devient capitaine. Il sera aussi capitaine de la Seleçao en 1982 et 1986, vaincue les deux fois —par l’Italie et par la France— mais considérée par beaucoup comme la meilleure équipe du Brésil de tous les temps, comptant dans ses rangs, outre son capitaine, d’autres légendes comme Zico ou Falcao, et emmenée par l’entraineur Telê Santana et son «football samba».

Atypique, il l’est aussi par sa formation: il a fait des études de médecine et n’est passé professionnel qu’après avoir décroché son doctorat (en pédiatrie), conformément aux vœux de son père. Un père passionné de philosophie grecque –d’où son nom et ceux de deux de ses frères, Sophocle et Sosthène[2]– qui le fait baigner dans un milieu intellectuel et éveille sa conscience politique. «Ce terreau a façonné sa personnalité et déterminé la suite», estime Michel Raspaud .

Autogestion et beau jeu    

Au début des années 1980, le président paternaliste des Corinthians, ne pouvant se représenter mais souhaitant garder la haute main sur le club, installe à sa tête un homme de paille. Mais celui-ci s’émancipe, choisit son vice-président qui, lui-même nomme son fils directeur. Sociologue, ex-leader étudiant des années 1970, ce dernier n’y connait strictement rien en foot.

Brésil - Pologne, juin 1986. REUTERS/Herbert Knosowski/Landov 

Il demande donc aux joueurs leur avis sur la meilleure façon de gérer le club. Une démarche totalement insolite à une époque où le football est sous la coupe de la dictature et où les joueurs, assujettis à leur club, souvent très mal payés, n’ont aucune maitrise de leur destin.

Elle rencontre un écho immédiat auprès d’un Sócrates déjà politisé et de deux de ses camarades, Wladimir et Casagrande (qui adhèreront au Parti des Travailleurs de Lula dès sa création). «C’est  ainsi qu’a germé cette idée d’autogestion, du moins pour l’équipe première du club, faisant  naitre un jeu plus libéré, plus créatif, plus joyeux et surtout plus solidaire», raconte Michel Raspaud.

Toutes les décisions sont prises par consensus: choix de l’entraineur, suppression des mises au vert avant les matchs pour rester en famille, techniques de jeu, rémunérations basée sur les recettes etc. «La décision de faire ou non partir à Tokyo (où les Corinthians devaient disputer un match) un joueur venant de se fiancer, a même été mise aux votes», se souvient Jean-Michel Blanquer, président de l’Institut des Amériques.

Le football antitotalitaire des Corinthians

«Cette logique de démocratie interne est entrée en résonance avec la  forte effervescence politique qui agitait alors la société brésilienne. La junte militaire, affaiblie, avait programmé le retour progressif à la démocratie et faisait face à de grandes manifestations», poursuit Michel Raspaud. Les Corinthians, «avec une grande intelligence marketing»,  participent à ce mouvement.

En 1982, ils jouent vêtus d’un maillot sur lequel est inscrit: «le 15, votez !» (sous-entendu, votez le 15 novembre pour la première élection démocratique des gouverneurs). Lors d’un match important, «le barbu» n’hésite pas à lever le poing façon Black Panthers ou à porter sur son bandana une inscription réclamant la justice.

En 1983, avant la finale du championnat de l’Etat de São Paulo, les joueurs du Corinthians entrent sur le terrain avec une immense banderole proclamant: «Gagner ou perdre, mais toujours en démocratie», puis Sócrates marque le but de la victoire. «Très médiatisée, la politisation de l’équipe des Corinthians a fortement influencé les Brésiliens, qui étaient presque tous des supporters de foot.»

De cette période, Sócrates lui-même parlait très bien:

«Nous exercions notre métier avec plus de liberté, de joie et de responsabilité. Nous étions une grande famille, avec les épouses et les enfants des joueurs. Chaque match se disputait dans un climat de fête (...) Sur le terrain, on luttait pour la liberté, pour changer le pays. Le climat qui s’est créé nous a donné plus de confiance pour exprimer notre art.»[3]

Mais l’expérience fut de courte durée. En 1984, Sócrates militait au mouvement «Diretas Ja» qui avait rassemblé près d’un million de personnes dans tout le pays. L’enjeu était  d’obtenir que la première élection présidentielle  démocratique se fasse au suffrage universel, et non via le Parlement.

Sollicité par plusieurs clubs européens, il avait promis de rester au Brésil si le suffrage universel était adopté. Ce ne fut pas le cas: à 30 ans, Socrates partit donc jouer en Italie à l’AC Fiorentina. Et, privée de son principal inspirateur, la démocratie corinthiane s’étiola, avant de disparaître en 1985, avec la fin de la dictature au Brésil.

L’impossible héritage

Que reste-t-il de l’expérience? Pour Michel Raspaud, rien, à part le mythe Sócrates, entretenu aussi, sans doute, par ce destin de joueur génial mais maudit (il n’a gagné ni la Coupe du monde, ni la Copa America, ni la Copa Libertadores, ni le championnat du Brésil). Ce modèle unique paraît impossible à imaginer aujourd’hui.

L'ancien Président brésilien Lula et Sócrates, en mars 2005. REUTERS/Jamil Bittar 

Certes, d’autres stars du foot ont occupé des fonctions politiques (Pelé fut ministre des Sports et Romario, aujourd’hui député, dénonce régulièrement la corruption au sein de la fédération brésilienne de football et de la Fifa).

Mais aucun n’a su, comme Sócrates, mettre son jeu au service d’un engagement politique collectif, sans la moindre ambition personnelle.

Rapidement rentré jouer au Brésil, il a mis fin à sa carrière à 35 ans, avant de devenir consultant et éditorialiste, s’exprimant librement, côtoyant artistes et intellectuels, mais sans jamais briguer de poste politique.

De plus, «le profil des joueurs a beaucoup changé. Avec leur exode massif vers les clubs européens, leur lien avec le peuple s’est affaibli, on leur confie moins ce sentiment collectif d’appartenance», estime Michel Raspaud.

Quant à imaginer d’instaurer l’autogestion dans un grand club, «ça paraît difficile, au regard des conditions contractuelles et économiques du foot d’aujourd’hui». On s’en doutait, hélas.

1 — Auteur de L'histoire du football au Brésil, 2010 Retourner à l'article

2 — Son plus jeune frère, Rai, est très connu en France pour avoir joué au PSG dans les années 1990. Retourner à l'article

3 — Citation issue de France Football en 1998, reprise par Les Cahiers du football en 2004 Retourner à l'article

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