Culture

Le Dublin de James Joyce (et le mien) 100 ans après la publication des «Gens de Dublin»

Des comédiens jouent un chapitre d'«Ulysse» pour Bloomsday à Dublin, en 2000.

Des comédiens jouent un chapitre d'«Ulysse» pour Bloomsday à Dublin, en 2000.

Ou comment la ville et l'homme sont devenus indissociables, au point que Dublin, capitale d'un pays profondément chrétien, célèbre désormais chaque année, le 16 juin, une branlette furtive reçue par l'écrivain.

Mark O'Connell, traduit par Yann Champion, mis à jour le 15.06.2014 à 23 h 28

C’était un matin clair et venteux, en plein mois de février. Je suis sorti de chez moi et j’ai rejoint à pied la rive nord de la Liffey. Après le pont, je suis arrivé en face d’une maison sombre et lugubre sur Usher’s Island. Seule maison georgienne de briques rouges parmi une rangée de bâtiments plus humbles donnant sur le fleuve, elle se tenait un peu en arrière de la route, dans une sorte de retrait dédaigneux par rapport à ses environs. 

D’un côté, elle était flanquée par une petite entreprise de sellerie automobile et, de l’autre, par un gros immeuble d’habitation moderne. Résultat de la circulation intense qui règne sur les quais de la rive sud, les fenêtres de la petite maison lugubre étaient opaques, mais dans l’une des pièces mal éclairées du rez-de-chaussée, je parvins néanmoins à distinguer les contours d’une grande tête de papier mâché, haute de peut-être un mètre. La pente caractéristique du nez, s’achevant sur une moustache grise bien taillée, la noblesse presque comique du menton, le gigantesque chapeau mou recouvrant son front… je n’eus aucun mal à reconnaître celui que cette figure de papier était censée représenter. Écrit sur la vitre en éventail au-dessus de la porte d’entrée, on pouvait lire ces mots: James Joyce House et, immédiatement en dessous, «The Dead».

La maison était vide et fermée. Par-dessus la grille, j’observai l’entrée du sous-sol, où s’amoncelaient plusieurs débris: la carcasse en bois de ce qui semblait être un ancien buffet, un matelas détrempé, quelques sacs en plastique plein d’ordures. Je tirai mon téléphone de ma poche et pris quelques photos. Alors que je cadrai le bâtiment, un groupe de touristes scandinaves d’un certain âge passa à ma hauteur. Deux hommes à l’arrière du groupe me remarquèrent et, comme le font parfois les touristes, s’arrêtèrent pour observer ce que j’étais en train de photographier. «James Joyce’s house», prononça l’un d’eux en montrant du doigt ce qui était inscrit au-dessus de la porte, sans en comprendre véritablement le sens. Son ami émit un son guttural indiquant un semblant d’intérêt, puis ils poursuivirent leur chemin en direction de la brasserie Guinness. 

La James Joyce House. Photo: William Murphy/Flickr Creative Commons

Un moment, j’eus envie de les arrêter pour leur expliquer qu’il ne s’agissait pas, à vrai dire, de l’une des vingt et quelques adresses à Dublin où James Joyce avait vécu, mais de l’endroit où il situe «Les morts» («The Dead»), la plus réussie de ses nouvelles, qui clôt Gens de Dublin (Dubliners) et élève le livre au rang d’œuvre d’art suprême du XXe siècle. C’est la «maison sombre et lugubre de Usher’s Island», où vivent les vieilles tantes de Gabriel Conroy, Kate et Julia, et dans laquelle elles organisent la soirée de Noël qui donne lieu à l’une des plus brillantes démonstrations de talent narratif de toute la littérature. C’est derrière cette porte fermée que Gabriel reste «dans un coin sombre de l’entrée» regardant «vers le haut de l’escalier», où se tient sa femme, dont il admire «la grâce» et le «mystère» tandis qu’elle écoute un autre convive chanter «The Lass of Aughrim», sans savoir qu’elle pense à un ancien amour, mort pour elle avant qu’elle ne rencontre son mari.

Également mentionné dans Ulysse comme étant la maison des deux tantes de Stephen Dedalus, la maison du 15 Usher’s Island a été rachetée il y a quelques années par un entrepreneur féru de littérature qui l’a reconvertie en une sorte de centre culturel James Joyce baptisé du nom pittoresque de James Joyce House of the Dead («Maison James Joyce des morts», nom qui m’évoque une sorte de film d’horreur expérimental des studios Hammer, avec Vincent Price dans le rôle du terrifiant nécromancien irlandais s’exprimant au moyen d’allusions homériques alambiquées). La maison est disponible à la location pour toutes sortes de manifestations privées, notamment des veillées mortuaires. L’idée d’une veillée mortuaire à thématique joycienne peut sembler pour le moins bizarre, mais, quelque part, cela reflète bien cette réalité si particulière de Dublin, qui semble être fondamentalement devenue tout entière à thème joycien. Cela peut même être parfois exaspérant, comme si l’auteur, après sa mort à Zurich en 1941, loin de sa ville natale, s’était d’une certaine manière attribué sournoisement le titre de divinité municipale et avait désigné la ville tout entière comme un monument à son œuvre.

James Joyce, 1904. Photo: C.P. Curran

Cette année marquera le centième anniversaire de la publication de Gens de Dublin, recueil de nouvelles écrit par un Joyce âgé d’une vingtaine d’années à peine et que les novellistes du monde entier semblent s’être résignés à ne jamais pouvoir surpasser. Je l’ai lu plus souvent que n’importe quel autre livre; à ce stade, je dois avoir dépassé la dizaine de fois. 

La première, c’était à l’école. Ensuite, je l’ai lu alors que j’étais étudiant, pour écrire un mauvais devoir sur le thème de la paralysie dans ses histoires. Je l’ai encore relu plusieurs fois alors que je préparais mon doctorat, afin d’écrire encore d’autres papiers, toujours plus mauvais, sur le thème de la paralysie dans son œuvre. Depuis, je l’ai relu encore plusieurs fois, sans raison particulière, parce que le fait est que Gens de Dublin ne manque jamais de me transporter dans ses espaces narratifs confinés, avec leur précision cruelle et leur comédie pleine d’humanité, leur beauté et leur austérité, leur terrible évocation de l’ennui, du désespoir, de l’envie et de l’impossibilité de s’en sortir. Et lorsque vous habitez Dublin, lorsque vous faites vous-même partie de ces Gens de Dublin, vous pouvez relire le livre autant de fois que vous le souhaitez, il vous révèlera toujours quelque chose d’essentiel et de profond sur la ville et ses habitants que vous n’aviez pas encore découvert. D’une manière ou d’une autre, il finira toujours par toucher juste.

Si vous êtes de ces gens dont la perception du monde est façonnée par la littérature, Dublin risque de moins ressembler à une ville à propos de laquelle James Joyce a écrit qu’à une ville qui parle des écrits de James Joyce. La ville de ses fictions se superpose comme un fantôme sur la vraie ville, et chaque coin de rue, chaque monument, chaque passant entraperçu peut paraître hanté par un revenant joycien. Si vous arrivez à Dublin en pensant à Joyce, la ville vous offrira toutes les raisons valables de continuer à le faire. Vous ne pourrez pas lui échapper. Joyce est inhérent à la ville dans ce qu’elle a de plus intime.

1.Dublinoù flotte «une odeur de fosse aux cendres»

Au début de la décennie durant laquelle il n’a cessé de chercher à faire éditer Gens de Dublin, James Joyce a entretenu une correspondance remarquable avec l’éditeur londonien Grant Richards, dans laquelle il expliquait son refus de modifier son manuscrit en dépit des réticences de Richards face à la crudité du langage et aux références sexuelles.

Mon intention était d’écrire un chapitre de l’histoire morale de mon pays et j’ai choisi Dublin comme cadre parce que cette ville me semblait le centre de sa paralysie. J’ai essayé de la présenter au public indifférent sous quatre de ses aspects: enfance, adolescence, maturité et vie publique. Les nouvelles sont classées dans cet ordre. J’en ai écrit la plus grande partie dans un style d’une scrupuleuse platitude, avec la conviction qu’il faudrait être très audacieux pour oser transformer, et encore plus pour déformer, la présentation de ce que l’on a vu et entendu.

(…)

Ce n’est pas de ma faute si une odeur de fosse aux cendres, de vieilles herbes folles et de détritus flotte autour de mes histoires. Je crois sérieusement que vous retarderez le cours de la civilisation en Irlande si vous empêchez le peuple irlandais de bien se regarder dans le miroir que j’ai soigneusement poli pour lui.

De toutes les phrases jamais écrites par Joyce, je crois que cette dernière est, paradoxalement, celle que j’aime le plus. Un écrivain irlandais qui prévient son éditeur anglais que si ce dernier refuse de publier son premier recueil de nouvelles, il portera personnellement atteinte au pays de l’auteur de manière encore plus grave que des siècles d’oppression coloniale… À mes yeux, c’est à la fois le plus génial et le pire «elevator pitch» (argumentaire élcde toute l’histoire de la littérature: une sorte de chef d’œuvre éhonté du chantage affectif, qui traduit à merveille tout le côté arrogant, moralisateur et grandiloquent de Joyce, «qualités» que son talent exceptionnel n’a fait que renforcer.

Aussi soigneusement poli soit-il, le miroir de Joyce projette un bien sombre reflet de la vie à Dublin au début du siècle dernier. Le Dublin de Gens de Dublin (contrairement au cadre plus vivant et diversifié d’Ulysse) est un endroit oppressant, qui sent le piège, les déboires inéluctables, la frustration et les regrets. C’est une ville qui est petite dans tous les sens du terme. 

Il y a quelque chose de particulièrement pesant dans les trois histoires d’enfance qui ouvrent le recueil, une forte odeur de corruption qui semble envahir tous les espaces de la ville explorés par les nouvelles. «Il flottait un air de moisi et de renfermé dans toutes les pièces», nous explique le narrateur d’«Arabie». Sur la page d’ouverture du livre, le narrateur des «Sœurs» évoquant la crise de paralysie qui a tué un prêtre duquel il était particulièrement proche lorsqu’il était enfant, remarque: 

«Chaque soir, en levant les yeux vers la fenêtre, je me répétais à voix basse le mot «paralysie». Il avait toujours sonné étrange à mes oreilles, comme le mot «gnomon» chez Euclide ou «simonie» dans le catéchisme. Mais maintenant, il sonnait pour moi comme le nom d’un être malfaisant et diabolique. Il me remplissait de terreur et, pourtant, je brûlais d’envie de m’approcher et de contempler son œuvre de mort.»

Cette contemplation morbide est au cœur même du livre, qui ressemble souvent moins à un diagnostic qu’à une autopsie.

Tout le monde dans Gens de Dublin tente de s’en sortir ou, du moins, essaie de trouver un moyen de le faire; tout le monde rêve d’une meilleure version de soi, d’une vie meilleure, dans un meilleur endroit. Les nouvelles sont remplies d’allusions à ces ailleurs (le Far West dans «Une rencontre», l’Orient vaguement évoqué dans «Arabie», Buenos Aires dans «Eveline», Londres et Paris dans «Un petit nuage»), mais tout ce qui ressemble à une porte de sortie possible finit toujours par s’avérer être un passage vers un emprisonnement plus profond encore. Les garçons dans «Une rencontre» manquent l’école une journée pour finir par se faire accoster par un «un vieux bonhomme bizarre» qui les interroge sur les filles avant de s’absenter un instant, apparemment pour se masturber, puis revient faire un monologue délirant sur les plaisirs de la flagellation des jeunes garçons. Dans «Eveline», une jeune femme prise au piège d’une vie familiale misérable, avec un père alcoolique, voit se présenter à elle l’occasion de partir pour l’Argentine avec un prétendant, mais elle est soudain prise d’une peur irrépressible de se noyer – dans l’océan, dans ses propres incertitudes, dans les profondeurs inconnues de la liberté elle-même.

Capel Street, 2014. Photo: William Murphy/Flickr Creative Commons

Dans «Un petit nuage», un employé de bureau surnommé «Petit Chandler» s’en va rencontrer son vieil ami Gallagher, qui quelques années auparavant, a quitté Dublin pour devenir une figure brillante de la presse londonienne. À mesure qu’il avance vers le sud, il voit les rues et les bâtiments à travers le regard emprunté d’un Londonien: «Pour la première fois, son âme s’insurgeait contre la fade inélégance de Capel Street. Sans aucun doute, si l’on voulait réussir, il fallait partir. À Dublin, rien à faire. Comme il traversait Grattan Bridge, il jeta un coup d’œil en aval des quais et son cœur se serra à la vue des pauvres et chétives habitations». Il s’imagine devenir un poète célèbre, un poète typiquement irlandais, même s’il n’a encore jamais rien écrit pour l’instant. «Les critiques anglais le reconnaîtraient peut-être pour un adepte de l’école celte à cause du ton mélancolique de ses poèmes; en outre, il y glisserait des allusions

Grattan Bridge, vers 1900. Photo: Library of Congress

Quand l’âme d’un homme naît dans un pays, on lance sur elle des filets pour empêcher son essor

Stephen Dedalus

Joyce lui-même prit la fuite: en 1904, il quitta Dublin avec sa compagne Nora Barnacle, alors qu’il commençait à écrire les nouvelles qui allaient devenir Gens de Dublin. Alors qu’elle traite uniquement de sa ville d’origine, son œuvre majeure a  presque entièrement été écrite dans d’autres villes européennes (à Trieste, Rome, Zurich et Paris). Parce qu’il fallait partir pour réussir –surtout pour réussir à écrire sur cet endroit comme personne ne l’avait fait auparavant. Le récit préféré de Joyce, celui qui est devenu la version officielle, est un récit d’exil, l’histoire de sa fuite de Dublin, environnement trop contraignant sur le plan moral et intellectuel pour qu’il puisse poursuivre son œuvre sous les pressions combinées du nationalisme et du catholicisme, qui pesaient si fortement sur les épaules des artistes irlandais. «Quand l’âme d’un homme naît dans un pays, on lance sur elle des filets pour empêcher son essor», déclare Stephen Dedalus à un ami patriote dans Portrait de l’artiste en jeune homme. «Tu me parles de nationalité, de langue et de religion. J’essaierai d’échapper à ces filets.»

Le nom Dedalus en dit d’ailleurs long sur l’alter ego de Joyce: le symbolisme de la création et de la fuite étant central dans sa mythologie personnelle. Ce récit héroïque est compromis par certains facteurs plus prosaïques, comme le sont toujours les récits héroïques: la femme avec laquelle il choisit de passer sa vie était une femme de chambre sans éducation, d’un niveau social inférieur au sien, et s’il était resté à Dublin, il aurait été sérieusement contraint à trouver un emploi pour faire vivre sa famille.

Les ruines de la Dublin Bread Company au 6-7 Lower Sackville Street (aujourd’hui O'Connell Street) après l’insurrection de Pâques, en mai 1916. Photo: National Library of Ireland/Flickr Creative Commons

Joyce voulait vivre selon ses propres conditions. Et c’est ce qu’il fit, du moins tant qu’il lui fut possible de le faire, en empruntant autant d’argent que possible auprès d’amis, de connaissances ou de bienfaiteurs divers. Après son départ, à l’âge de 22 ans, il ne revint que quatre fois à Dublin, mais cela ne l’empêcha pas de se tenir informé, de manière quasi obsessive, des affaires de sa terre natale. Son avis sur la cause nationaliste était clairement mitigé. Tout en se réjouissant à l’idée de revenir avec son fils, Giorgio, dans une Irlande indépendante, il trouvait que l’insurrection de Pâques 1916 avait été un carnage inutile. D’après son biographe Richard Ellman, après qu’on lui eut demandé un jour s’il serait prêt à mourir pour l’Irlande, il répondit: «Je demanderais plutôt à l’Irlande de mourir pour moi».

Il fut toujours hors de question pour lui de retourner vivre en Irlande, mais cela ne l’empêcha jamais de ressentir une véritable nostalgie pour son pays d’origine. Une fois Gens de Dublin achevé, il avoua dans une lettre envoyée à son frère Stanislaus avoir été «inutilement dur» dans sa représentation de l’Irlande et admit:

 «Je ne me suis jamais senti bien dans aucune ville, sauf Paris, depuis que j’ai quitté Dublin. Je n’ai pas décrit son insularité candide ni son hospitalité. Cette dernière vertu, autant que je sache, n’existe nulle part ailleurs en Europe. Je n’ai pas rendu justice à sa beauté: car l’Irlande est plus naturellement belle, à mon avis, que ce que j’ai vu de l’Angleterre, de la Suisse, de la France, de l’Autriche ou de l’Italie.» 

Pour pouvoir écrire sur Dublin, il devait s’en tenir éloigné, mais il avait pleinement conscience de la nature paradoxale de cette distance et de ce besoin. Plus tard, alors qu’on lui demandait s’il retournerait un jour en Irlande, il fit cette réponse, sous forme de question: «L’ai-je jamais vraiment quittée?»

2.Dublin, ville post-coloniale, réorientéePas irlandaise

Toutes les villes sont des constructions humaines, des accumulations de résidus d’histoire, mais cela semble d’autant plus vrai pour Dublin. D’une certaine manière, étonnante, mais fondamentale, ce n’est pas une ville irlandaise. Elle fut fondée au Xe siècle par des Vikings, qui s’en servirent comme base, afin de mener leurs raids sanglants dans cette sombre région à l’ouest de l’Europe. 

Dans mon quartier, les noms des rues (Viking Road, Sigurd Road, Ostman Place, Olaf Road, Norseman Road) rappellent ce passé, mais il est essentiellement invisible aujourd’hui, profondément enterré sous l’œuvre des colonisateurs qui suivirent. Le principal rappel des origines nordiques de la ville aujourd’hui est sans doute le Viking Splash Tour, groupe de véhicules amphibies à toit ouvert, qui promène d’un site historique à l’autre des touristes en casques à cornes, qui sont exhortés à crier «cordialement» sur les passants. Il y a quelque chose de déconcertant à imaginer que des groupes de touristes scandinaves, comme ceux que j’avais croisés en face du 15 Usher’s Island, puissent participer à cette visite et caricaturer joyeusement leurs ancêtres les plus redoutables, coiffés de casques en plastique ridicules. L’histoire se répète. C’est juste que les conquêtes d’aujourd’hui sont commerciales.

St. Stephens Green, 2008 Photo: William Murphy/Flickr Creative Commons





 

Le Dublin d’aujourd’hui, qui physiquement parlant est encore celui dans lequel évoluent les personnages de Joyce, est néanmoins, et inextricablement, un produit de l’empire britannique. Presque tous nos bâtiments importants (le parlement, l’hôtel de ville, la résidence présidentielle, le Trinity College, le Dublin Castle, les grands musées, les salles de spectacles, les hôpitaux, les tribunaux et les hôtels) ont été construits dans le cadre du long processus d’édification du colonialisme. Dublin est une ville réorientée, requalifiée, de la même manière que toutes les capitales postcoloniales. Elle est hantée par le fait que les rues et les bâtiments dans lesquels nous vaquons à nos occupations quotidiennes furent bâtis à l’origine à des fins de dépossession. Une grande partie de la ville intra-muros, où j’habite, se caractérise par un air de grandeur interrompue, comme un endroit qui aurait été incapable de garder le style auquel il était autrefois habitué. On ne peut pas dire que nous vivions dans les ruines du XVIIIe siècle, mais parfois, à certains endroits, cela peut y ressembler.

St. Stephen's Green Park, Dublin, au début du XXe siècle.
Photo: Library of Congress

Géographiquement et économiquement, la ville est coupée en deux par la Liffey. Le sud du fleuve est l’endroit où s’est toujours trouvé l’argent et celui où le pouvoir s’est concentré. Lorsque l’on traverse Stephen’s Green, le beau parc fermé dans la partie sud de la ville, seuls les étages supérieurs des édifices georgiens environnants sont visibles, et l’on se prend facilement à imaginer à quoi cette partie de Dublin pouvait ressembler à l’époque de Joyce. Pour tout dire, il n’est même pas nécessaire d’avoir beaucoup d’imagination, car les rues elles-mêmes n’ont que très peu changé. C’est dans ces rues que l’histoire des «Deux galants» prend place. De toutes les nouvelles de Gens de Dublin, c’est celle dans laquelle Joyce démonte le plus efficacement les illusions contemporaines sur la noblesse de la pauvreté. Deux hommes, Corley et Lenehan (personnages qu’il revisite dans Ulysse) traversent la ville à pied, du nord au sud, avant de se séparer à Stephen’s Green, où Corley s’en va parce qu’il a rendez-vous avec une femme, qui travaille en tant que domestique dans une riche maison de cette partie de la ville. Lenehan erre alors dans les rues, seul, et s’arrête brièvement pour prendre ce qui doit être l’un des repas les moins somptueux de toute l’histoire de la littérature:

«C’est combien, l’assiette de petits pois? demanda-t-il.

- Trois demi-pence, Monsieur, dit la fille.

- Apportez-moi une assiette de petits pois, dit-il, et une bouteille de ginger beer».

Il retrouve finalement Corley et ils s’arrêtent à l’angle d’Ely Place et de Baggot Street, où l’on apprend que Corley a réussi à convaincre la fille de voler son employeur. 

«Corley s’arrêta au premier réverbère et d’un air renfrogné regarda droit devant lui. Alors d’un geste grave, il tendit une main sous la lumière et lentement, en souriant, l’ouvrit sous les yeux de son disciple. Une petite pièce d’or brillait dans sa paume

Photos: William Murphy/Flickr Creative Commons, Nelro2/Wikimedia Commons, Aapo Haapanen/Flickr Creative Commons, William Murphy/Flickr Creative Commons

Les mêmes  réverbères jalonnent aujourd’hui les rues, mais, à l’angle d’Ely Place et de Baggot Street, Corley a cédé la place à Bespoke Estate Agents, une agence immobilière qui prend leur or aux riches Dublinois de manière beaucoup plus efficace via des «solutions immobilières sur mesure».

Si vous vous tenez à ce coin de rue et que vous regardez vers le nord, vous pourrez embrasser du regard toute la longueur d’Upper Merrion Street, jusqu’au n°1 Merrion Square (1), la belle et grande maison où Oscar Wilde passa son enfance. C’est désormais un petit lycée privé, fréquenté principalement par des étudiants étrangers, que l’on voit traîner dans les environs, fumer ou flirter, ignorant, sans doute, qu’ils se tiennent là où, le soir du 14 juin 1904, James Joyce attendit Nora Barnacle pour leur premier rendez-vous. Elle ne vint pas, et ils remirent leur rendez-vous au 16 juin. En poursuivant vers cette maison et en tournant au coin de la rue, vous arriverez à la pharmacie Sweny’s (2), où Bloom achète une savonnette parfumée au citron dans Ulysse, avant de rejoindre les bains turcs pour s’adonner à la masturbation inaugurale de la journée. Ouverte en 1850, la pharmacie Sweny’s est restée en activité jusqu’en 2009, mais c’est désormais un véritable petit bazar où sont vendues toutes sortes de babioles consacrées à James Joyce. Néanmoins, en dehors du stock d’objets joyciens, l’endroit est plus ou moins exactement dans l’état dans lequel Bloom l’aurait trouvé. Suivez Westland Row et vous arriverez à Pearse Station (3), sur votre droite, la gare où le narrateur d’«Arabie» descend du train, trop tard pour la boutique où il avait prévu d’acheter un cadeau pour la grande sœur de son ami. Tournez à l’angle de Westland Row, traversez Pearse Street et vous verrez un grand immeuble de bureaux baptisé The Academy, qui ressemble exactement à la salle de concert qu’il fut jadis, sur la scène de laquelle Joyce se produisit en 1904 (en tant que ténor) et qui sert de cadre à la désastreuse série de concerts au cœur de la nouvelle «Une mère». Remontez le côté nord de Trinity College et vous arriverez au Mulligan’s, dans Poolbeg Street (4), le pub dans lequel Farrington, de «Contreparties», finit sa nuit de beuverie, dépensant les quelques pièces qu’il lui reste et perdant les dernières lors d’un bras de fer avec un Anglais. Chose fréquente pour un bar dublinois, le Mulligan’s n’a que très peu changé depuis le début du XXe siècle. Depuis 1962, néanmoins, il a été éclipsé par ce qui est sans doute le plus horrible bâtiment de toute la ville, la Hawkins House, édifice délabré de 12 étages, incarnant bien la ruine qu’est devenu le système irlandais de sécurité sociale. 

Tous les après-midi, lorsque je vais rechercher mon fils à la crèche, je remonte Constitution Hill, où je longe les jardins de la King’s Inns, que le petit Chandler regarde depuis son pupitre, lorsqu’une «douce mélancolie s’empare de lui». Si une incarnation contemporaine du petit Chandler devait regarder depuis ce pupitre aujourd’hui, cent ans plus tard, il verrait, juste en face, les gros blocs d’appartements devant lesquels, il y a quelques mois, un père de famille de 46 ans s’est fait attaquer par quatre jeunes, qui l’ont frappé avec des marteaux, des battes de baseball et des couteaux, lui faisant subir, Dieu sait pourquoi, un véritable calvaire de 10 minutes sous le regard d’un groupe d’enfants du bloc. Et s’il traversait la rue et qu’il regardait le sentier qui longe ce bloc, en plein en face de l’élégance georgienne de la King’s Inns, il pourrait deviner un message gravé dans le béton, comme avec la pointe d’un couteau: l’année 1992, les mots «We killed» («Nous avons tué») suivis de lettres passées et indéchiffrables puis du nom «Anto Gannon». Reste à savoir à qui le «nous» fait référence et si la revendication est vraie —rien de ce qui est visible ne permet de le savoir, mais lorsque je tombe sur ce message inscrit dans la matière brute de la rue, mon esprit s’assombrit toujours un instant et je pense à toute cette tristesse et cette douleur, à la fois obscures et flagrantes, incrustées dans la texture urbaine familière.

Patrick Street, près du site actuel du St. Patrick's Park, vers 1898. Photo: National Library of Ireland/Flickr Creative Commons

Portobello Road, 2012. Photo: William Murphy/Flickr Creative Commons

D’une façon un peu abstraite, tout cela (la présence palpable de la vie de Joyce autant que de son œuvre, le registre fantôme de la misère récente) peut être lu comme prenant part à une accumulation infinie de documents sur la ville. Mais je me demande ce qui relie Le Dublin d’aujourd’hui (le Dublin que j’habite, très différent du Dublin dans lequel habitent les gens qui vivent dans ces appartements) avec celui à propos duquel Joyce écrivit au début du siècle dernier. Bien entendu, comme partout, il y a encore de la misère et de la pauvreté, mais elles se manifestent peut-être ici de manière différente, pour des raisons différentes. La ville décrite par Joyce dans Gens de Dublin s’est estompée avec le temps tout en restant très visible. Dublin, comme toutes les villes, est une sorte de palimpseste, dans lequel le passé est toujours et partout lisible, sous la surface du présent. L’œuvre de Joyce y a ajouté une couche supplémentaire, qui est à mes yeux tout aussi réelle et visible que le véritable passé historique de la ville.

3.L'Irlande et l'Eglise, une relation contrariée«La majesté de l’eglise l’excitait et cela ne l’a jamais quitté»

Les conditions de vie en Irlande ont radicalement changé, principalement pour le mieux, durant le siècle qui a suivi la publication de Gens de Dublin. Avant tout, la ville n’est plus un trou perdu colonial. D’une certaine manière, on imagine bien Joyce se réjouir s’il pouvait voir ce que la ville est devenue (et pas uniquement en raison du pont portant son nom, des statues ou des célébrations annuelles à la gloire de son œuvre). À une certaine époque, durant le fameux «boom» du «tigre celtique» (années durant lesquelles je suis venu vivre ici en tant qu’étudiant), Dublin a été une ville vers laquelle les gens revenaient après l’avoir fuie durant la crise économique des années 80 et du début des années 90. La ville attirait même des étrangers, heureux de venir s’installer ici. 

Mais au fil des ans, l’argent a de nouveau commencé à manquer et la ville semble s’être ratatinée sur elle-même. À nouveau, on la ressent comme une petite ville, la ville irrémédiablement mineure qu’elle a toujours été. La plupart des amis que je m’étais faits au lycée et après ont fini par partir, le plus souvent parce qu’ils ne trouvaient pas de travail ici, mais parfois aussi parce qu’ils ne voulaient tout simplement plus rester là. L’attraction exercée par Londres est plus forte que jamais. Comme beaucoup de Dublinois entre 20 et 40 ans, j’ai l’impression d’avoir plus d’amis dans le seul quartier londonien de Hackney que dans ma propre ville.

Cela vient peut-être de moi, mais je n’arrive plus à voir la nouvelle «Après la course» autrement que comme une allégorie prophétique de la trajectoire de Dublin à travers la période du tigre celtique. Elle s’ouvre par une explosion de modernité, avec une course de voitures qui illumine le labyrinthe sombre des rues de Dublin: 

«Au sommet de la colline d’Inchicore, des spectateurs s’étaient massés pour voir passer les voitures, et le continent déversait sa richesse et son industrie à travers cette banlieue pauvre et paresseuse. De temps à autre, s’élevait des groupes le hourra des opprimés reconnaissants

Le personnage principal est un jeune homme répondant au nom de Jimmy Doyle. Son père s’étant enrichi grâce à sa boucherie l’a envoyé passer un trimestre à Cambridge «afin de voir un peu la vie». Doyle revient à Dublin pour prendre part à la course, accompagné de toute une flopée d’amis de tous pays, tous beaucoup plus riches que lui.

Les deux tiers de la nouvelle sont portés par l’entrain vaguement hystérique de Doyle, qui se ravit d’être vu dans sa ville natale en compagnie de ses riches amis européens. Mais il joue clairement un rôle subalterne dans ce groupe cosmopolite. Relégué sur la banquette arrière de la voiture, il doit se pencher en avant pour saisir les mots d’esprit des deux Français à l’avant. Nous voyons Dublin autant au travers de la fierté de Jimmy que de l’ironie de Joyce. «Cette nuit, la ville avait le visage d’une capitale. Les cinq jeunes gens déambulèrent le long du Green Stephen clans un léger nuage de tabac odorant. Ils bavardaient gaiement, bruyamment, et leurs pardessus flottaient sur leurs épaules. Les gens s’écartaient sur leur passage.» Il y a ensuite un bon dîner, on boit et un jeu de cartes est sorti dans la baie de Dublin, sur le yacht d’une connaissance américaine de l’un des membres du groupe. Le prestige de la journée et la proximité de toute cette richesse transatlantique montent à la tête du pauvre Jimmy, il boit plus que de raison et joue bien au-dessus de ses moyens. Quand vient l’aube, il doit plus d’argent à tous ses riches compagnons qu’il ne peut le calculer et l’ivresse commence à céder la place à un terrible mal de crâne: «Il savait qu’il regretterait ce qu’il avait fait le lendemain matin; mais pour l’instant il était heureux de ce repos, heureux de cette obscure stupeur qui s’abattait sur sa folie.» À la fin de la nouvelle, Jimmy prend consciemment possession de son patrimoine irlandais: une dette abyssale et une extraordinaire gueule de bois.

«Mais maintenant qu’elle était partie, il comprit à quel point sa vie avait dû être solitaire, assise nuit après nuit toute seule dans cette chambre. Sa vie à lui aussi serait solitaire jusqu’au jour où lui aussi mourrait, cesserait d’exister, deviendrait un souvenir – si quelqu’un se souvenait de lui.» Gens de Dublin, «Un pénible incident»

Photo: J J Clarke/National Library of Ireland

Dans presque toutes les nouvelles de Gens de Dublin, on trouve des gens qui boivent pour s’abrutir, pour calmer leur frustration de vivre dans de pauvres maisons délabrées, dans une ville où il n’y a rien à faire. Outre la fosse aux cendres, les vieilles herbes folles et les détritus, ce livre dégage une odeur d’alcool. L’alcool coule dans les veines et les artères de Dublin. Et bien que nous sommes conscients qu’il s’agit d’une maladie, nous le célébrons comme une sorte de particularité culturelle sympathique. S’il y a bien une figure emblématique de Dublin capable de rivaliser avec celle de Joyce, c’est Arthur Guinness, qui s’est même vu dernièrement octroyer une journée à son honneur par la maison-mère de l’entreprise, Diageo. 

Là où j’habite, de l’autre côté du fleuve par rapport à la brasserie Guinness, il est rare que je puisse marcher quelques mètres sans manquer de shooter dans une bouteille de vodka ou une canette de bière vide. À l’heure où j’écris ces lignes, je rentre d’un déjeuner au restaurant; durant mon repas, j’ai pu longuement observer par la vitrine un jeune homme passablement ivre tituber le long des rails du tramway sous le regard vigilant d’un policier en poste au feu rouge. J’ai pensé à «Un pénible incident», dans lequel M. James Duffy apprend dans le journal du soir le décès d’une ancienne amante, une femme mariée, renversée par un train alors qu’elle était apparemment en état d’ébriété.

Nous sommes une race infortunée, rongée par les prêtres, nous l’avons toujours été et nous le serons toujours.

James Joyce

Il est notoire que Joyce avait une relation compliquée avec un autre aspect fondamental de la culture irlandaise: la religion catholique. Il détestait l’influence que pouvait avoir l’église sur la société irlandaise, l’insistance terrible avec laquelle elle étouffait ces forces vitales que sont l’art, la sexualité et l’indépendance intellectuelle. Il y a quelque chose qui met mal à l’aise chez ce vieux prêtre dans «Les Sœurs», dans sa relation avec ce jeune garçon. Quelque chose de vicié, décourageant. Mais l’on ne met jamais vraiment le doigt sur ce qui cloche exactement, ce qui rend le texte encore plus évocateur de l’influence paralysante et corruptrice de l’église catholique sur la société irlandaise dans son ensemble. Pourtant, à bien des égards, Joyce était un écrivain catholique, car son œuvre, tant dans ses thématiques que dans sa philosophie, est indissociable de son éducation jésuite. Comme l’a dit son biographe Ellmann: «La majesté de l’Église l’excitait et cela ne l’a jamais quitté».

Un siècle plus tard, la relation contrariée qu’entretient l’Irlande avec sa religion dominante ressemble un peu à celle de Joyce. En tant que pays, il semble que nous nous soyons libérés de l’influence débilitante du catholicisme autoritaire qui pervertissait la culture irlandaise depuis la naissance de l’État. La hausse du niveau de vie, l’éducation, l’influence de l’Union européenne et, par-dessus tout, le torrent de révélations au sujet d’attouchements sexuels sur enfants mettant en cause des membres du clergé n’ont fait qu’affaiblir l’emprise de l’église sur ce qui fut plus ou moins jadis une théocratie. Le taux de fréquentation des églises en Irlande a fait une chute vertigineuse depuis les années 1990, et en 2012, un sondage international réalisé par Gallup avait classé l’Irlande parmi les pays les moins religieux du monde. Pourtant, la structure est toujours là, à la base de tout l’édifice de la vie publique. 

À la fin 2012, lorsque les rues de Dublin se sont remplies de manifestants protestant contre l’échec du gouvernement à légiférer clairement sur l’avortement lorsque la vie de la mère est mise en danger, j’ai souvent pensé à James Joyce et à tout ce qu’il avait écrit sur ce pays. Cette colère généralisée avait été causée par le décès de Savita Halappanavar, une femme indienne qui été morte dans un hôpital de Galway (hôpital qui était, comme la plupart de nos hôpitaux publics, explicitement catholique dans sa philosophie). Alors qu’elle était en train de faire une fausse couche et alors qu’elle et son mari avaient à plusieurs reprises demandé un avortement, elle se vit opposer un refus catégorique. «Vous êtes dans un pays catholique», lui expliqua une sage-femme. Cette phrase, assassine au sens propre, semble avoir longtemps hanté l’Irlande. Et encore aujourd’hui, je ne peux l’entendre sans penser à ce que dit Simon Dedalus dans «Portrait de l’artiste en jeune homme»: «Nous sommes une race infortunée, rongée par les prêtres, nous l’avons toujours été et nous le serons toujours». 

Aussi moderne et libérée soit l’Irlande aujourd’hui, il arrive parfois que l’œuvre implacable de la vieille paralysie soit encore visible et que le reflet offert par le miroir soigneusement poli par Joyce n’ait rien perdu de sa sinistre justesse.

4.BloomsdayLe jour de Joyce

J’ai dit qu’il était parfois exaspérant de voir à quel point Joyce avait laissé son empreinte sur Dublin, mais il est difficile d’imaginer ce qu’aurait été la ville sans lui. 

Bloomsday, 16 juin 2011. Photo: Office of the Lord Mayor of Dublin

Le 16 juin de chaque année, pour Bloomsday, la ville organise toute une série de lectures, promenades et manifestations diverses en son honneur. Vous pouvez tenter d’éviter Joyce les autres jours de l’année, mais c’est totalement impossible ce jour-là. On y voit des femmes vêtues de volumineuses robes édouardiennes, des hommes d’âge mûr en canotier et costume blanc en seersucker trop serré, des groupes d’Ulysse enthousiastes grignotant des sandwiches au gorgonzola (hommage aux préférences gustatives de M. Leopold Bloom). À travers toute la ville, dans les lieux où se déroule le roman (la National Library, Sandymount Strand, le Glasnevin Cemetery, qui n’ont que très peu changé depuis l’époque de Joyce), on lit les passages concernés. 

Si tout ce tralala a lieu le 16 juin, c’est que Joyce n’a pas situé l’intrigue d’Ulysse un simple «jour d’été», mais précisément à cette date. Et il l’a fait afin de commémorer son premier rendez-vous avec Nora, celui du 14 juin, remis à deux jours plus tard, durant lequel ils avaient marché ensemble jusqu’à Ringsend et où, comme il avait tenu à le lui rappeler dans l’une de ses lettres:

«C’est toi qui as glissé ta main lentement à l’intérieur de mon pantalon et qui as sorti ma chemise et as touché ma bite de tes longs doigts qui me chatouillaient et qui l’as entièrement sortie, toute grosse et raide qu’elle était, dans ta main et m’as branlé lentement jusqu’à ce qu’elle gicle à travers tes doigts, et pendant tout ce temps tu étais penchée sur moi et tu me contemplais de tes calmes yeux de sainte».

Et voilà qu’aujourd’hui, tous les 16 juin, la ville de Dublin, capitale de l’État infortuné et rongé par les prêtres qui refusa de rapatrier le corps profane de Joyce après sa mort, célèbre avec toute la pompe d’une fête religieuse ou d’une reconstitution historique, la branlette furtive qu’il assimila plus tard à un sacrement. Difficile de ne pas y voir une manifestation supplémentaire du génie immoral de celui que les dames de Zurich surnommèrent plus tard «Herr Satan».

Et je ne peux vous dire à quel point je trouve étrange et beau à la fois que la ville où j’habite (et avec laquelle j’entretiens, comme la plupart des Dublinois, une relation d’amour-haine qui fait que je ne cesse de penser à elle et que je ne sais comment écrire à son propos) organise tous les ans une fête pour célébrer, qu’elle l’admette ou non, une éjaculation. À mes yeux, cela incarne de manière rêvée la relation qui unit Dublin et son enfant terrible le plus célèbre: un amour frustré. Joyce a fait un cadeau inestimable à Dublin: il a péché contre elle, il a transgressé l’étroitesse et la piété de ses pauvres maisons délabrées. Il a montré Dublin à elle-même et au monde, mais il en a aussi fait ce qu’elle est aujourd’hui, pour le meilleur ou le pire: la ville de James Joyce.

Mark O'Connell
Mark O'Connell (3 articles)
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