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Regards croisés sur le football

Thomas Fourquet et Nonfiction, mis à jour le 13.06.2014 à 18 h 07

Sport «roi» dans le monde, le football commence enfin à bénéficier d'analyses sociologiques pertinentes.

Etats-Unis contre Jamaïque, 11 avril 2006 IMG_0628 / wjarrettc via FlickrCC

Etats-Unis contre Jamaïque, 11 avril 2006 IMG_0628 / wjarrettc via FlickrCC


FOOTBALL ET IDENTITES
de Jean-Michel De Waele Alexandre Husting
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Au cours du XXe siècle, le football s’est imposé comme le sport par excellence, définissant un langage simple et accessible, repris et adapté dans le monde entier, à l’exception notable de l’Amérique du Nord. Pourtant, ce phénomène de masse est demeuré un champ largement inexploré des sciences sociales. Il véhicule pourtant des enjeux capitaux, notamment au regard de la notion de Nation ou d’identité – des questions traitées notamment par Eric Hobsbawm, Benedict Anderson ou Ernst Gellner. C’est ce point aveugle que cet ouvrage collectif entend explorer. En effet, précisent les éditeurs, «peu nombreuses sont encore les études portant sur le concept en lui-même et pourtant fondamental d’ "identité sportive" et sur ce que recouvre l’ambiguïté du concept». L’attachement à un club ou à une équipe nationale, leur capacité à créer un «Nous» subsumant les «Je», met en jeu des processus plus complexes qu’il n’y paraît, dont il sera question dans cet ouvrage.  

Le concept ambigu d’identification

On peut diviser les articles en deux groupes. Les premiers, plus théoriques, explorent la dialectique du singulier et du collectif. Paul Yonnet précise ainsi les mécanismes de l’identification, par lesquels un collectif de onze joueurs matérialise cette entité imaginaire qu’est la Nation. Incarnation de l’invisible, le sport revêt bien dans ces occasions une fonction sacrée. L’auteur relève également que l’évolution économique du football, le développement des transferts, amène aujourd’hui le sportif professionnel à remplir le rôle de «voyageur de l’identité» dans les différents clubs au sein desquels il est amené à évoluer, apportant avec lui son propre bagage d’identité (par exemple, les origines kabyles de Zidane). De là des contraintes nouvelles liés au «dépatriement» subi par le joueur, voire au conflit entre les exigences de son employeur, le club, et de son équipe nationale.

Sur la question de l’identité, William Nuytens met en valeur la multiplicité des pratiques supportéristes, de la présence occasionnelle au stade au soutien exclusif et systématique, impliquant une sociabilité en dehors du stade. En réalité, l’opposition entre le «Je» et le «Nous» recouvre un tissu plus complexe, une tension entre la volonté de distinction et l’appartenance au groupe. Dès lors, le supportérisme peut s’assimiler à «un culte que l’on bricolerait», non exempt d’une certaine distance, auquel les individus donneraient des formes très variables.

Dans une perspective plus quantitative, Filip Boen et Norbert Vanbeselaere présentent les résultats d’une étude consacrée au FC Zulte-Waregem, équipe belge de seconde division issue de la fusion entre le Zultse VV et le SV Waregem. Ils mettent en évidence la nécessité d’une conservation des éléments identificatoires (couleur des maillots, blason, etc.) des équipes originelles pour garantir une identification des supporters au nouveau club. Enfin, Alexandre Husting s’interroge sur l’échec de la constitution d’équipes européennes de football, relevant néanmoins que l’arrêt Bosman a permis, en levant le plafond de trois joueurs étrangers au sein des clubs, de substituer dans une certaine mesure l’identité sportive à l’identité nationale. 

Formes de l’identification, du Portugal à l’Algérie

Le deuxième groupe d’articles présente un caractère plus descriptif. Centrées sur un pays ou un club, ces contributions mettent en évidence les diverses modalités d’expression de l’identification. Ainsi, Emmanuel Salesse montre qu’au Portugal, le choix de soutenir l’un des trois grands clubs –le FC Porto, le Benfica Lisbonne ou le Sporting Portugal– relève presque de l’arbitraire, aucun «marqueur» identitaire social, territorial ou autre n’étant associé à ces équipes. Ainsi se dessine une adhésion qui ne doit que peu à la passion, mais s’avère d’autant plus intangible. Faiblement conflictuelle, l’identification sportive au Portugal s’est construite en dehors des champs sociaux, politiques et religieux enserrés dans la gangue étroite de la dictature salazariste.

Bien différent est l’exemple du football corse, où Didier Rey et Thierry Dominici ont pu voir un reflet de l’intégration problématique de l’île à l’ensemble français. La stigmatisation des équipes de Bastia et Ajaccio, vues comme particulièrement violentes et tricheuses par la presse sportive, et le recours massif aux clichés faisaient un écho direct aux problématiques politiques. Par la suite, le mouvement nationaliste, après une période de désintérêt, a tenté d’investir ces clubs pour évincer la bourgeoisie traditionnelle et cristalliser un sentiment national autour d’un football identitaire. Cependant, les divisions entre nationalistes et autonomistes ainsi qu’au sein même de la mouvance autonomiste, l’imprécision du projet politique ont eu raison de ces tentatives. On retrouve ces problématiques identitaires dans l’histoire du sport post-colonial algérien, retracée par Youcef Fatès. La prise de contrôle des clubs, autrefois liés aux communes, par l’Etat algérien, dans le cadre d’un projet de société socialisante, s’est heurtée à la persistance des processus d’identification, parfois ethnique ou religieuse, antérieurs à l’indépendance.

Nicolas Hourcade s’intéresse quant à lui au phénomène des ultras, groupes de supporters constitués en France sur le modèle italien au cours des années 70. Ceux-ci prétendent incarner une identité du club qui les conduit parfois à s’opposer aux instances dirigeantes, au contraire des supporters «officiels». De là le recours à une rhétorique régionale, dans le cas des ultras rennais ou niçois, ou locale, dans le cas des marseillais, qui implique l’invention d’une tradition, parfois au mépris de la réalité historique. Les ultras participent ainsi d’un phénomène mondial consistant dans l’affirmation des particularismes et identités locaux, alors même que le recrutement des clubs tend à s’internationaliser au détriment de l’enracinement local.

Phénomène en quelque sorte parallèle, le supportérisme à distance, étudié par Ludovic Lesterlin, relève d’une véritable «construction de l’authenticité» : le supporter à distance se doit de redoubler d’engagement afin de compenser son statut d’«étranger». Il a recours à une dialectique de distinction (à l’égard de son entourage immédiat) et d’intégration (aux supporters de son club d’élection), tout en veillant à ne pas «surjouer» l’identification.

Une voie à explorer 

La nécessité d’un tel ouvrage se faisait particulièrement sentir dans un contexte où l’accent est mis sur la violence –physique ou symbolique– dans les stades. La complexité des mécanismes d’identification qui s’en dégage fait justice de l’image souvent véhiculée du supporter «beauf», primaire, raciste et, à l’occasion, violent. L’activité du supporter présente divers degrés d’engagement, de socialisation, de distance à l’égard de son objet.

Bien davantage, le processus d’identification fait le lien entre le domaine purement sportif et les tensions qui travaillent le corps social. Football et identités, ce faisant, ouvre un vaste champ à l’étude ethno-sociologique. Le soutien au club de quartier, la structuration des groupes de supporters, le rôle du football dans la constitution ou l’entretien d’une identité nationale, pour ne prendre que quelques exemples, demeurent des questions encore largement inexplorées.

L’ouvrage souffre également de son caractère pionnier : les références théoriques demeurent trop limitées dans ce domaine, de là les renvois très nombreux vers les travaux de Christian Bromberger et de Norbert Elias[1]. La disparité méthodologique des enquêtes –les unes tendant vers l’analyse quantitative «dure», tandis que d’autres mettent l’accent sur la description– ne contribue pas à clarifier les enjeux. Si un choix doit être effectué, la rigidité des approches théoriques et abstraites ne nous semble pas appropriée à la description de réalités par essence mouvantes.

Enfin, un aspect particulier du sujet, qui apparaît en creux dans la plupart des articles, aurait mérité qu’un texte entier lui soit consacré: les rapports entre football et politique. De l’Algérie à la Corse, en passant par les groupes d’ultras et les tentatives de constitution de sélections européennes, il semble que l’ensemble des éléments converge vers un constat: la très grande difficulté d’instrumentaliser le football à des fins politiques, en raison des résistances multiformes opposées par les supporters. L’exemple du Portugal est éclairant: dans une société où l’expression politique était muselée, le football s’est structuré comme un champ pour ainsi dire vierge d’échos politiques ou sociaux. Parallèlement, l’idée souvent exprimée dans cet ouvrage que le football est le lieu d’expression d’un besoin identitaire d’autant plus fort que les instances traditionnelles (Eglise, syndicat, partis, etc.) connaissent un déclin prononcé en Europe ouvre sans aucun doute la voie la plus intéressante à une véritable sociologie du football.

1 — En particulier BROMBERGER Christian, Le match de football, ethnologie d’une passion partisane à Marseille, Naples et Turin, Paris, MSH, 1995 et ELIAS Norbert, DUNNING Eric, Sport et civilisation, la violence maîtrisée, Paris, Fayard, 1994.  Retourner à l'article

 

Thomas Fourquet
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