France

Le «remaniement» de l'Elysée est la preuve que voter ne sert à rien

Eric Dupin, mis à jour le 12.06.2014 à 18 h 05

Avec la nouvelle conseillère économique du chef de l'Etat, Laurence Boone, arrivent à l'Elysée des idées qui n’ont jamais été proposées à l’électeur, ni de près ni de loin, par François Hollande.

François Hollande, le 26 mai 2014 à l'Élysée. REUTERS/Philippe Wojazer.

François Hollande, le 26 mai 2014 à l'Élysée. REUTERS/Philippe Wojazer.

Il est des événements mineurs qui en disent long sur la vérité d’une époque. La nomination de Laurence Boone, chef économiste Europe de Bank of America Merrill Lynch, comme conseillère économique de François Hollande à l’Elysée est de ceux-ci.

Cette brillante femme de 45 ans, qui fut chercheuse au Centre d’études prospectives et d'informations internationales (Cepii) et économiste au département des Affaires économiques de l'OCDE, a certes toutes les qualités requises pour suivre les questions macro-économiques à la présidence de la République. Mais son profil comme ses convictions sont révélateurs d’un cruel divorce entre le système de pouvoir et la délibération démocratique.

L’œil de la finance

Diplômée de l'université Paris X-Nanterre et de la London Business School, Laurence Boone a fait carrière dans la banque. Elle a débuté comme analyste chez Merrill Lynch Asset Management (U.K.), où elle s’occupait notamment de «modélisation financière d’allocation des actifs pour les stratégies de gestion de patrimoine».

A partir de 2004, elle fut chef économiste au sein de la banque d’investissement britannique Barclays Capital, puis chef économiste Europe de Bank of America Merrill Lynch, la deuxième banque américaine. A ces deux postes, elle s’occupait à la fois d’analyse économique et des activités financières.

Ces expériences lui seront sans doute utiles à l’Elysée. Mais elles éclairent d’un jour étrange la célèbre tirade du candidat François Hollande, au Bourget, en janvier 2012:

«Mon véritable adversaire, il n'a pas de nom, pas de visage, pas de parti, il ne présentera jamais sa candidature, il ne sera jamais élu et pourtant il gouverne. Cet adversaire, c'est le monde de la finance

Pince sans rire, le futur président socialiste annonçait la couleur. La banquière Laurence Boone ne s’est jamais présentée au suffrage universel, elle n’a nulle part été élue. Et pourtant, elle gouverne... Bien plus que ces pauvres députés socialistes, demeurés à l’heure du «changement» promis lors de la campagne présidentielle et qui tentent désespérément d’amender la politique gouvernementale.

«Elle vient du milieu bancaire, donc elle est forcément sensibilisée au monde de la finance», euphémise Karine Berger, économiste mais aussi député PS des Hautes-Alpes. Administratrice de Kering (ex-PPR) depuis 2010, Laurence Boone n’est pas un pur esprit perdu dans la contemplation macro-économique. C’est une représentante de l’oligarchie financière, habituée à raisonner du point de vue des «investisseurs» et de «marchés», qui va conseiller économiquement un chef d’Etat choisi par des électeurs socialistes, écologistes ou communistes.

L’osmose entre la finance et l’Etat se complète, en l’espèce, par une sorte de mouvement inverse qui devrait voir le directeur général de l'Agence des participations de l'Etat (APE), David Azéma, prendre la direction générale... de Bank of America-Merrill Lynch en France, si jamais la Commission de déontologie chargée de contrôler le départ des agents publics vers le privé l’y autorise.

Une libérale assumée

Admirativement qualifiée de «forte tête» par Le Figaro, Laurence Boone ne dissimule pas ses convictions libérales. Elle les a vigoureusement défendues aussi bien dans L’Opinion, le quotidien de Nicolas Beytout, que sur BFM TV. Son libéralisme est même si affirmé qu’il lui a fait juger très sévèrement la politique gouvernementale.

«Arrêtons le massacre», écrivait-elle dans « L’Opinion » le 26 mai, jugeant le «bilan économique désastreux» et trouvant les choix de Manuel Valls «quasiment inexistants». Dans une autre chronique intitulée «Valls vu des marchés», le même auteur déplorait leur indifférence à la prose du nouveau Premier ministre et se faisait leur porte-parole.

«Qu’attendent donc les marchés?» Que la France décide enfin de se «moderniser». Qu’elle en finisse avec «l’inefficacité» de «notre système social» ou encore qu’elle adopte une «réforme du marché du travail qui viserait à accroître l’employabilité». Dans le même esprit, Laurence Boone souhaite que «les transferts sociaux» soient réservés aux plus «démunis». Que voulez-vous, «notre système de protection sociale construit dans les années 1950 est devenu trop coûteux».

Ces idées sont peut-être bonnes et justes. Elles circulent dans des milieux de droite qui n’ont d’ailleurs pas toujours le courage de les proclamer aussi ouvertement. La seule chose un peu gênante est qu’elles n’ont jamais été proposées à l’électeur, ni de près ni de loin, par François Hollande. Pis, l’actuel président jurait encore ses grands dieux, aux lendemains de la débâcle municipale, qu’il entendait «préserver notre modèle social» en faisant miroiter un «pacte de solidarité».

L’impuissance du politique

Ces contradictions criantes entre les belles paroles servies aux téléspectateurs et les pensées qui nourrissent la décision publique minent le principe démocratique lui-même. On peut évidemment demander au PS et à l’UMP de gouverner ensemble et d’assumer «l’UMPS» au nom de la seule politique économique souhaitable. Après tout, le secrétaire général de l’Elysée sous François Hollande, Jean-Pierre Jouyet, a été ministre sous Nicolas Sarkozy.

Mais qu’on ne vienne pas alors se plaindre de voir le Front national se transformer en principal opposant et vecteur politique des souffrances sociales. Il n’est pas absolument certain que c’est en écoutant les bons conseils de Laurence Boone que François Hollande retrouvera l’oreille de l’électorat populaire qui s’est laissé séduire par les sirènes lepénistes.

Rien ne dit non plus que la nouvelle championne de la macro-économie à l’Elysée fera triompher ses vues sulfureuses. Hollande a trop de prudence et pas assez de convictions pour se lancer dans une quelconque opération de chirurgie libérale. Et il restera bien quelques socialistes à l’ancienne pour remettre Laurence Boone à sa place:

«Tu es bien gentille, mais tu as l’habitude de clients riches ; nous, on a des électeurs pauvres sur le dos!»

Eric Dupin
Eric Dupin (207 articles)
Journaliste
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