LGBTQ

Arcade Fire doit-il s'excuser d'avoir choisi Andrew Garfield pour interpréter un trans dans un clip?

Jérémie Maire, mis à jour le 15.06.2014 à 9 h 09

En choisissant la belle gueule de la star Andrew Garfield, le groupe a assuré une visibilté au mouvement, au risque, évidemment, d’en simplifier les contours et d’être caricaturé. Débat.

Le clip de We Exist d’Arcade Fire, mettant en scène Andrew Garfield dans le rôle d’un transgenre, passe mal auprès de la chanteuse trans d’Against Me!. Derrière ces différences de point de vue, le malaise à mettre des mots sur cette condition.

Dans un flou artistique, un jeune homme fait face à son miroir, la respiration haletante. Au son d’une tondeuse à cheveux, la caméra fait le point sur le visage de l’acteur Andrew Garfield, en train de se raser le crâne. Après avoir revêtu un soutien-gorge, une jupe et du maquillage, le jeune homme transformé en femme se rend dans un bar où il se heurte à une bande de transphobes qui le passe à tabac.

Le flou artistique duquel sort Andrew Garfield au début du dernier clip d’Arcade Fire, We Exist, est aussi celui qui entoure la question du transgenre, dont le groupe de Montréal a tenté de se faire porte-parole.

Mais le message et la métaphore du clip ont du mal à passer dans les communautés concernées, notamment auprès de Laura Jane Grace, chanteuse du groupe punk Against Me!, qui a chanté son « blues du transgenre » dans le nouvel album du groupe, sorti en février dernier.

Il y a deux ans, celle qui s’appelait alors Tom Gabel a annoncé à ses amis, sa femme, son public et le monde entier être trans. Il entame alors une thérapie hormonale qu’il live-tweete, s’habille en femme et demande à ce qu’on l’appelle Laura, du nom que sa mère lui aurait donné si Tom était née avec un sexe de fille.

Pour Laura Jane Grace, le choix d’Andrew Garfield dans le rôle de Sandy, le trans de We Exist, est contre-productif. Sur Twitter, le 22 mai dernier, elle prend à partie le groupe: «Cher Arcade Fire, peut-être auriez-vous pu engager un véritable acteur “trans” pour votre chanson We Exist, plutôt que de prendre Spider-man.»

Dans une interview au magazine The Advocate, Win Butler, chanteur d’Arcade Fire, et David Wilson, réalisateur du clip, justifient leur choix, en indiquant que la vidéo sans Andrew Garfield n’aurait pas eu le même sens:

«Pour un gay en Jamaïque (où la chanson a été composée, ndr), voir l’acteur de Spider-man dans le rôle d’un trans est sacrément puissant, à mon sens. Il y a eu tellement de réflexion et d’amour dans cette chanson que je ne vois pas où est l’aspect négatif là-dedans».

La chanson, introduite en concert avec un discours sur le mariage gay, met en scène un gamin qui parle à son père de son homosexualité et des choix, illustrés dans la vidéo par le fait de s’assumer. «C’est une des tendances les plus sombres de l’humanité de penser que tout le monde devrait se conformer à un moule», explique le chanteur.

Mais le clip est un coup d’épée dans l’eau selon Laura Jane Grace, qui en a remis une couche après les explications d’Arcade Fire. Elle soulève le décalage entre le message et sa justification et se pose des questions de cohérence:

«Comment un jeune sans-abri jamaïcain LGBT qui vit dans le caniveau pourrait-il se sentir concerné à propos d’un cisgenre (quelqu’un de non-trans, ndr) blanc, hétéro et acteur dans des films qu’il n’a pas les moyens de voir et qui joue dans un clip qu’il ne verra jamais? Pourquoi Andrew Garfield pleure-t-il en se coupant les cheveux? Quel besoin a-t-il d’aller danser dans un bar de rednecks? (...) La chanson s’appelle We Exist et il n’y a littéralement aucun signe d’une existence représentée. Ils auraient dû l’appeler “Ils existent”.»

Ressort ainsi ce problème de la représentation des transgenres. Faire jouer le rôle d’un transgenre par un cisgenre reviendrait-il au même que faire jouer le rôle d’un noir par un blanc (l’exemple des pièces blackface, comme Le Chanteur de jazz, en 1927), ou celui d’une femme par un homme, comme dans la tragédie grecque (ou à la Comédie Française)?

L’Oscar de Jared Leto pour son rôle de trans séropositif dans Dallas Buyers Club avait déjà été vivement critiqué par les communautés transgenres : «Peu importe ce qu’est ce film ou ce qu’il raconte. Le fait est qu’un homme déguisé joue le rôle d’un transgenre véhicule le stéréotype que nous sommes des hommes costumés», s’était emportée une blogueuse trans.

D’autant qu’une discussion avec la musicienne transgenre Our Lady J, qui a participé au clip en conseillant Andrew Garfield, a fait réviser son jugement, sans d’autres explications, à Laura Jane Grace.

« Je viens juste de discuter avec Our Lady J à propos de son travail sur la vidéo d’Arcade Fire. Son point de vue a fait changer le mien.»

Reste que la querelle artistique qui a confronté deux groupes de style et de visions différents soulève des questions plus profondes qui animent la communauté transgenre, mais aussi le reste de la société.

Car c’était aussi l’un des reproches de Grace à Butler: «Dans l’interview à The Advocate, Win utilise le pronom “il” tandis que Wilson, le réalisateur, utilise “elle”», a-t-elle fait remarquer.

Une mésentente sur le pronom qui révèle une méconnaissance du sujet, ou, tout du moins, la réelle difficulté à le cerner.

En interview en février dernier, soit bien avant cette mini-polémique, Laura Jane Grace a confessé être une voix représentative du transgenre, «la plus punk assurément». «C’est l’intérêt d’avoir un groupe et de faire des interviews : ça fait bouger les choses. Plus on en parle, plus cela devient un non-problème», a-t-elle analysé, se félicitant des nombreuses histoires positives de transgenres dans le milieu artistique, depuis Lana Wachowski (née Larry, réalisatrice de Matrix), Chaz Bono (né Chastity, écrivain et enfant de Sonny et Cher) ou encore Laverne Cox, actrice trans de la série Orange is the New Black.

Mais tout le monde, y compris dans la communauté trans, n’est pas forcément d’accord avec ces positions. En choisissant la belle gueule de la super-star Andrew Garfield, le groupe a assuré une tribune au mouvement, au risque, évidemment, d’en simplifier les contours et d’être caricaturé. «Spider-man en drag queen» ou «Andrew Garfield travesti pour Arcade Fire» avaient d’ailleurs titré de nombreux médias.

«Le Spider-man Andrew Garfield dans un clip d’Arcade Fire fera inévitablement les gros titres, les gens cliqueront et en parleront, a réagi, de son côté Laverne Cox. Si on m’avait demandé de faire cette vidéo d’Arcade Fire, je ne sais pas si elle aurait bénéficié de la même attention.»

«En tant qu’actrice, je n’insinuerai jamais qu’un comédien ne doit pas jouer tel ou tel rôle. Moi, j’aimerais jouer une variété de personnages, et je pense qu’un acteur cisgenre le veut aussi. C’est la nature même de l’acteur», ajoute-t-elle. Après tout, Robert de Niro n’a jamais été boxeur avant d’interpréter Jack «Raging Bull» LaMotta.

Dans le magazine LGBT Proud Queer Monthly, la journaliste Leela Ginelle fait remarquer que la représentation des trans dans les médias est toujours la même: 

«Cette vidéo n’est qu’une redite des clichés sur la transphobie : les transfemmes se détestent, désirent des hommes cisgenres qui ne les veulent pas et pire, attirent les attaques physiques comme des aimants. Le clip recrée l’image de transfemmes isolées, sans défense, victimisées, aimées seulement par des groupes de stade, inaccessibles mais tout de même empathiques, continue la journaliste. Les trans n’ont pas besoin de secours. Nous avons besoin d’égalité.»

Jérémie Maire
Jérémie Maire (2 articles)
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte