Monde

Aux Etats-Unis, la défaite surprise du leader républicain Eric Cantor est un avertissement pour tous les siens

John Dickerson, mis à jour le 11.06.2014 à 17 h 21

Les républicains doivent comprendre que, face à une base chauffée à blanc, aucun n'est à l'abri de la défaite lors d'une primaire.

Eric Cantor, en février 2012. REUTERS/Larry Downing.

Eric Cantor, en février 2012. REUTERS/Larry Downing.

Ayez peur, très peur. En février, un des principaux conseillers du Parti républicain m'expliquait pourquoi la réforme de l'immigration n'allait jamais passer cette année:

«La Chambre [de commerce] et les lobbyistes de Washington la veulent, mais les primaires feront barrage.»

Ce retour de flamme des conservateurs de base était difficile à discerner avant que le chef de la majorité républicaine à la Chambre des représentants, Eric Cantor, n’enregistre une défaite historique dans la primaire du 7e district de Virginie, mardi 10 juin. Désormais, cette peur devient de plus en plus palpable.

L'immigration, question centrale

Plusieurs raisons expliquent pourquoi Cantor, candidat sortant briguant un huitième mandat, a pu perdre face à David Brat, un professeur d'économie de l'Université Randolph-Macon d'Ashland, en Virginie. Mais le point névralgique, c'est la crainte de beaucoup de Républicains qu'il ne soutienne une version de la réforme de l'immigration qui aurait permis une régularisation généralisée de clandestins.

«Dans cette élection, a déclaré Brat, c'est la question qui symbolise le plus mes désaccords avec Eric Cantor.» Pour l'animatrice de télévision conservatrice Laura Ingraham et d'autres grosses légumes du même bord, la victoire de Brat est à n'en pas douter un coup fatal porté à la régularisation. 

Mais les doutes planant sur les intentions de Cantor en matière d'immigration se sont aussi certainement mélangés à de la colère face à un candidat essayant d'avoir le beurre et l'argent du beurre, qui prétendait d'un côté être un conservateur pur jus, opposé à la régularisation, et de l'autre soutenait les idées du président de la Chambre des représentants John Boehner qui, selon ces mêmes conservateurs de base, mèneraient à une forme de régularisation susceptible de donner un statut juridique aux jeunes sans-papiers. 

En matière d'immigration, soit Cantor avait tort, soit, pire, il agissait en homme du système, flexible sur ses principes. Les électeurs de la primaire de Virginie voulaient voter pour un conservateur cohérent. C'est peut-être aussi parce qu'il a été vu comme le candidat des élites de Wall Street, pas celui des classes moyennes, qu'il a été battu. Ou parce que les gens ont été convaincus par l'argument de Brat voulant que Cantor ne se soit pas suffisamment battu contre Obama (l'ironie étant qu'Obama déteste cordialement Cantor).

Cohérence ou châtiment

Mais quelles qu'en soient les raisons, la leçon à tirer de cette défaite est évidente pour les autres candidats républicains: si vous n'êtes pas cohérent, le châtiment s'abattra sur vous, et plus vite et plus fort que tout ce que vous pourriez imaginer.

Lors de cette saison électorale, on a vu plusieurs représentants de l’establishment républicain battre à plates coutures des adversaires issus de mouvances proches du Tea Party. C'est le cas par exemple du leader de la minorité républicaine au Sénat, Mitch McConnell, dans le Kentucky, ou du sénateur du Texas John Cornyn. Et, le soir même de la défaite de Cantor, le sénateur Lindsey Graham l'a emporté en Caroline du Sud avec 59% des voix. Graham est un fervent soutien de la réforme de l'immigration en matière d'accession à la citoyenneté des clandestins, bien plus que ne l'est Cantor, et il a quand même réussi à survivre.

Pour les membres républicains du Congrès qui deviendraient soudainement nerveux, la leçon à assimiler pour rester en vie est celle-ci: ne vous faites pas bouder par les militants de base. Et si jamais vous vous embourbez, l'attirail traditionnel ne sera sans doute pas suffisant pour vous tirer d'affaire. En matière de frais de campagne, Cantor a déboursé des sommes vingt fois supérieures à son adversaire, et on le considérait comme le futur successeur de John Boehner au poste de speaker, ce qui aurait signifié encore davantage de pouvoir et de prestige pour sa circonscription.

C'est exactement la même leçon que celle dispensée dans le Mississippi au sénateur sortant Thad Cochran qui, malgré le carburant que représentent les dépenses fédérales liées à son mandat, n'a pas su se protéger contre un challenger du Tea Party. De même, ne croyez pas que des sondages dispendieux vous seront d'un quelconque secours: ceux commandés par Cantor le créditaient de 35 points d'avance.

Les électeurs décident

Au départ, les cadres républicains désormais apeurés ne débordaient certes pas de courage, mais avant mardi soir, restaient sur l'idée que John Boehner avait réussi à repousser les assauts des conservateurs les plus acharnés après le shutdown de 2013 et permis aux Républicains de la Chambre de respirer un peu.

Des conservateurs radicaux opposés à l'accord budgétaire post-shutdown avec les démocrates, qu'il considérait comme des arnaqueurs, Boehner avait dit:

«Ils utilisent nos membres comme ils utilisent le peuple américain pour servir uniquement leurs propres objectifs. C'est ridicule.»

Il désignait les groupes qui prétendent représenter la base conservatrice, à l'instar du Club for Growth and Heritage Action Fund. Une fois ces groupes échaudés, les Républicains de l’establishment espéraient que leurs collègues puissent garder leur sang-froid et suivre les consignes des leaders de la Chambre.

Haley Barbour, ancien président du Republican National Committee et ancien gouverneur du Mississippi, m'a dit que cette déclaration de Boehner avait été un tournant et avait permis aux Républicains traditionnels de reprendre réellement le contrôle du parti. C'est aussi l'avis de Steve LaTourette du Main Street Partnership, une organisation qui finance des Républicains modérés et qui est en conflit avec les groupes du Tea Party.

Si, lors d'un vote difficile, le leadership républicain de la Chambre des représentants avait eu besoin du soutien d'un élu, il aurait su immédiatement comment disperser ses craintes d'avoir à subir des représailles dans sa circonscription. Les Républicains n'avaient plus à se soucier de groupes aux moyens de communication quasi illimités et capables de galvaniser la colère des militants de base.

Le problème, c'est que la défaite de Cantor prouve le contraire, alors même que dans cette élection, ces groupes n'ont pas joué le rôle qu'ils ont endossé dans d'autres, qualifiés de combats du Tea Party contre l’establishment (cela ne les a pas empêché de revendiquer une part de responsabilité dans la victoire de Brat).

Le message le plus rafraîchissant de cette affaire, c'est que ce sont les électeurs qui, au final, décident de votre sort. La victoire de Brat encouragera d'autres tentatives, et qu'importe que la défaite de Cantor puisse être reproduite ailleurs. Désormais, tous les candidats officiels penseront qu'un monstre se cache sous leur lit –et, dans certains cas, ils auront tout à fait raison.

John Dickerson
John Dickerson (83 articles)
Journaliste
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