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Les Diables rouges ne sauveront sans doute pas la Belgique des séparatistes

Jacques Besnard, mis à jour le 17.06.2014 à 12 h 59

Si leur qualification pour le Mondial a déclenché un enthousiasme indéniable dans le pays, l'impact politique de celui-ci devrait être limité.

Des fans de l'équipe de Belgique sur le tarmac de l'aéroport international de Bruxelles avant le départ de l'équipe pour un match de qualification à la Coupe du monde à Zagreb, le 9 octobre 2013. REUTERS/Francois Lenoir

Des fans de l'équipe de Belgique sur le tarmac de l'aéroport international de Bruxelles avant le départ de l'équipe pour un match de qualification à la Coupe du monde à Zagreb, le 9 octobre 2013. REUTERS/Francois Lenoir

Quel emblème belge s'est forgé une belle réputation sur la scène internationale, est omniprésent dans les médias et remplit les stades comme une rock-star en moins d'un quart d'heure? Stromae? Raté. La sélection belge de football, pardi!

Depuis la qualification des Diables rouges de l'ancien Girondin Marc Wilmots, et même avant, une vague de soutien incroyable secoue le plat pays. Qu'ils soient wallons, bruxellois ou flamands, dans le stade et dans la rue, dans les bars ou les cours de récréation, pratiquement tout le pays s'unit derrière l'équipe, s'habillant en rouge, chantant l'hymne du pays à tue-tête, arborant fièrement le drapeau tricolore.

Il faut dire que l'équipe belge regorge de talents: Eden Hazard et Kevin De Bruyne (Chelsea), Thibaut Courtois (Atletico Madrid), Vincent Kompany (Manchester City), Dries Mertens (Naples), Romelu Lukaku (Everton), Adnan Januzaj (Manchester United) et bien d'autres. Et l'effervescence est d'autant plus forte que les supporters de l'équipe ont eu le temps de manger leur pain noir: douze ans de disette depuis le Mondial asiatique de 2002, dernière grande compétition à laquelle le pays a participé.

Jusqu'à 2002, les Belges étaient habitués des Coupes du monde et des Championnats d'Europe. Présente lors de la toute première édition du Mondial en 1930, elle compte pas moins de 12 participations, ce qui la place devant d'autres grands pays de foot européens comme le voisin néerlandais (10 participations), la Hongrie (9), la Pologne (7) ou le Portugal (6).

Campagne marketing

Mais l'arrêt Bosmann, qui a fait des joueurs de football des travailleurs comme les autres pouvant librement circuler dans les clubs européens, a coûté cher au petit pays. Le championnat belge n'a pas pu suivre les les plus riches.

«L'attente est énorme,mais chaque fois que le pays participe à la Coupe du monde, c'était l'euphorie, rappelle John Baete, ancien rédacteur en chef de Sport/Foot magazine et journaliste sportif depuis 30 ans. Je crois que l'engouement autour des Diables est aussi amplifié par le service com', de la fédération qui fait bien son travail.»

Le football est devenu un produit et l'Union belge l'a bien compris. Cartes postales à envoyer aux Diables, reportage dans l'intimité du vestiaire, drapeaux à accrocher à ses rétroviseurs, accueil des joueurs par des milliers de supporters sur le tarmac de l'aéroport, participation des enfants de la famille royale à un entraînement, vidéos avec Stromae et bien d'autres... La fédération multiplie les événements pour tisser un lien entre les Belges et leur sélection nationale.

Plus on donne l'impression que la Belgique se dispute, se déchire, plus

les gens s'habillent

en noir, jaune, rouge

Benjamin Goeders, responsable marketing
de l'Union belge

Olivier Mouton, journaliste au Vif/L'Express, estime lui aussi que la fédération a joué à fond la carte de la communication:

«Il y a des drapeaux partout. C'est presque politique. Par exemple, ils ont passé des partenariats avec des entreprises qui ont un savoir-faire familial, comme des marques de bière ou du fromage belge. Ils ont joué la carte belge à fond.»

Et ça marche plutôt bien à en croire Benjamin Goeders, responsable du marketing à l'Union belge:

«On a vendu entre 150.000 et 180.000 maillots depuis septembre 2012, l'équipe a joué neuf matchs d'affilée à guichets fermés. Les Diables Rouges font partie des valeurs qu'on a tous dans notre ADN, comme le chocolat ou les gaufres.

 

Les Belges ont besoin de ces valeurs partagées. On a unifié tout le monde: les germanophones, les francophones et les néerlandophones. On ne fait pas de politique, ce n'est pas notre rôle, mais c'est vrai que plus on donne l'impression que la Belgique se dispute, se déchire, plus les gens s'habillent en noir, jaune, rouge...»

Les Diables plus forts que les séparatistes?

A mesure que l'équipe remportait des matchs et grappillait des places au classement FIFA (les Diables ont même été 5es en octobre 2013), plusieurs analystes politiques du plat pays se sont interrogés sur l'éventuel effet que pourrait avoir cet engouement national sur l'électorat belge, et surtout sur le vote des sympathisants de la Nieuw-Vlaamse Alliantie (N-VA), le parti indépendantiste flamand de Bart De Wever.

Parmi eux, Luc Van der Kelen, ancien éditorialiste du Het Laatste Nieuws, quotidien flamand le plus lu, expliquait dans un billet que «le plus grand ennemi de Bart De Wever, c’est Vincent Kompany.» Après une victoire contre l'Ecosse en 2012, le capitaine belge n'avait, en effet, pas hésité à tacler le leader de la N-VA en détournant le message que le bourgmestre (maire) d'Anvers avait prononcé après son élection («Anvers est à tout le monde, mais ce soir surtout à nous»). Le défenseur avait twitté en néerlandais:

«La Belgique est à tout le monde mais ce soir surtout à nous».

Métisse, Bruxellois, bilingue, engagé socialement, le joueur de Manchester City incarne une nouvelle Belgique décomplexée qui réussit des deux côtés de la frontière et à l'étranger. Ca vous rappelle quelqu'un? Stromae évidemment... Autre personnage important: Marc Wilmots, sélectionneur charismatique et ancien sénateur, qui botte pourtant soigneusement en touche lorsque le sujet est abordé. Olivier Mouton explique:

«Kompany a créé un club de foot à Bruxelles axé sur le multiculturel. Lors des repas, Marc Wilmots a instauré une table unique alors qu'avant, en sélection, il y avait deux tables pour manger: celle des néerlandophones et celle des francophones. Tous les deux ont dit qu'ils ne souhaitaient pas s'engager sur ce terrain mais toutes leurs actions s'inscrivent là-dedans».

Durant toutes les qualifications pour le Mondial, la N-VA s'est fait discrète sur le sujet. Bart De Wever est d'abord loin d'être un passionné de football. Vous ne le verrez certainement pas vêtu d'une écharpe comme ont pu le faire le Premier ministre socialiste sortant Elio Di Rupo et d'autres figures politiques francophones lors des derniers matchs des Diables.

Et même si le député Jan Peumans (N-VA) a qualifié cette belgitude de ridicule, elle a bien embêté le parti pendant la campagne de qualifications. Anvers a d'ailleurs été la seule grande ville du pays à ne pas autoriser d'écran géant lors des matchs, officiellement par mesure de sécurité.

Un rôle dans les négociations?

Le lien entre

les Diables Rouges et le vote N-VA

est avant tout

dans la tête

des francophones.

Jean-Michel De Waele, politologue

Le 25 mai, la réalité des urnes a parlé. Et comme prévu, avec 30% des voix, la N-VA est sortie vainqueur des élections régionales et fédérales. Jean-Michel De Waele, politologue et doyen de la faculté de sciences sociales et politiques à l'Université Libre de Bruxelles, n'a de toute façon jamais cru à un impact des Diables sur le scrutin:

«Une petite partie de l'électorat de la N-VA est séparatiste. L'autre est populiste, ultralibérale, souhaite une baisse de l'aide sociale, une privatisation de la sécurité sociale. On peut soutenir Bart De Wever et s'enthousiasmer pour cette sélection. Ce lien entre les Diables Rouges et le vote N-VA est avant tout dans la tête des francophones.»

En Belgique, une fois les élections terminées, proportionnelle oblige, les partis doivent pouvoir s'entendre afin de former une coalition et donc un gouvernement. Pas une mince affaire quand on se rappelle de la crise politique qui avait bloqué le pays, sans gouvernement, pendant 541 jours, record du monde qui tient toujours.

Cette année, le jeu s'avère, en principe, moins compliqué. Deux grandes propositions (voire trois) tiennent la corde au fédéral: une coalition qui prendrait en compte la N-VA et une autre qui l'exclurait. Dès lors, est-ce qu'un bon parcours de la sélection nationale, voire un titre de champion du monde (sur un malentendu) pourrait avoir un effet sur ces tractations?

«Si la Belgique va en quart de finale et plus loin durant les négociations, les partis vont pouvoir plus facilement mettre de côté la N-VA et De Wever, pense Olivier Mouton. Cela créerait un climat propice pour se dire qu'on peut faire sans eux.»

Un avis que ne partage pas du tout Jean-Michel De Waele:

«Je trouve cela incroyable que l'on repose la question durant les négociations. Je pense que ces questions sont l'expression des angoisses des francophones. C'est symbolique pour eux, pas pour les néerlandophones. On n'en parle que dans la presse francophone.»

Le politologue établit un parallèle avec une autre équipe multiculturelle qui a conquis tout un pays:

«Des Bruxellois, des Wallons et des Flamands qui chantent tous la Brabançonne, c'est sans doute une première depuis la libération. Cela fait me penser à la France black-blanc-beur après la Coupe du monde 1998, et on a vu ce qui s'est passé après...»

L'exploit des Zidane, Desailly, Petit, Djorkaeff et autres n'avait pas empêché plus de 4,8 millions d'électeurs français de voter Front national, et permettre ainsi à Jean-Marie Le Pen d'accéder au second tour de la présidentielle, quatre ans plus tard.

Jacques Besnard
Jacques Besnard (65 articles)
Journaliste
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