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Et si le cinéma devenait un investissement sûr?

Charlotte Pudlowski, mis à jour le 22.06.2014 à 17 h 55

Un fonds d'investissement et Alain Goldman, PDG de la société de production Légende, ont mis en place un nouveau système de financement des films qui représente une mini-révolution à l'échelle du cinéma français.

Le cinéma français vit un moment particulier. Non qu'il soit vraiment en crise –il reste le loisir préféré des Français, un poste de dépenses conséquent et s'exporte toujours bien malgré un recul en 2013– mais la fréquentation des salles de cinéma a reculé de 4,9% l'an dernier, à un niveau légèrement inférieur à la moyenne de la dernière décennie. La part de marché des films français, en baisse de 6,7 points à 33%, est elle tombée au plus bas de la période.

Tout cela dans un contexte de réflexion sur le système de financement du cinéma français: des commissions évaluent actuellement le fonctionnement du CNC et cherchent à l'améliorer. Divers chantiers numériques pourraient aussi fragiliser la domination du marché par des acteurs essentiels comme Canal+, poumon du cinéma. Le secteur, s'il n'est pas branlant, est moins solide. Les producteurs ont donc tout intérêt à chercher de nouvelles sources de financement pour leurs films.

Alain Goldman s'y est attelé, et a trouvé une piste. Goldman, c'est le producteur à succès de Légende, société née au début des années 90, connue notamment pour La Môme mais qui se trouve derrière des films dont, si le niveau n'est pas toujours salué par la critique, le nombre d'entrées dépasse fréquemment le million: onze depuis le début des années 2000 (parmi lesquels La Rafle, Coco, Case Départ, Paulette, Vive la France...). 

«J'ai un taux de succès supérieur à la moyenne. Les trois quarts de nos films ont dépassé le million, sur plus de 25 films. Certains sont allés au-delà. Et les projets que nous avons devant nous montrent que, si les vingt premières années ont été bonnes, tout laisse penser que ça va continuer aussi bien.»

Ce taux de réussite fait de Goldman une sorte d'anomalie dans un secteur fui par le monde de la finance, parce que le cinéma est, selon l'expression consacrée, «une industrie de prototypes»: chaque film est une nouvelle prise de risques, un pari. Dangereux pour des investisseurs. D'où des sources d'investissement limitées: les professionnels, les Sofica... Pas de particuliers. 

Aux Etats-Unis, la jonction entre le monde de la finance et le monde du cinéma existe depuis longtemps

G.-O. Doré, OTC

Mais grâce à son impressionnant pedigree, Goldman a pu s'associer à un fonds d'investissement, OTC Agregator, pour créer un produit financier bénéficiant de l'agrément de l'AMF et déjà investi (il a commencé en avril) à hauteur de 5 millions d'euros. Un produit qui va permettre quelque chose qui n'existait pas jusqu'à présent en France: vous et moi (bon pas moi, il y aurait conflit d'intérêts) pourrons investir de mini-sommes dans le cinéma, 1.000 euros par exemple.

«Aux Etats-Unis, la jonction entre le monde de la finance et le monde du cinéma existe depuis longtemps», explique Guillaume-Olivier Doré, président d'OTC Agregator. «La France a un système de financement très efficace, mais qui augmente le niveau de risques et exclut les investissements des particuliers.»

Déduction fiscale et remboursements garantis

Ce nouveau produit financier, lui, les autorise, et tente même de les encourager fiscalement. «Les gens qui investissent dans notre produit peuvent déduire dans le cadre de la loi une proportion de leur ISF et de l’impôt sur le revenu [les deux réductions ne sont pas cumulables]. Tout cet argent est intégralement récupéré dès le jour où le film se fait. Dès que le film se tourne, qu’il marche ou non, l’investisseur sera gagnant», promet Alain Goldman. Ainsi, si vous avez 2.000 euros d'impôt sur le revenu à payer et que vous investissez 1.000 euros dans Légende, vous bénéficiez d'une déduction fiscale de 180 euros; pour l'ISF, la déduction est encore plus importante, de 500 euros pour 1.000 euros investis.

Si vous investissez dans Légende, vous n'investissez pas sur un film en particulier, mais sur tous. Et pas sur le tournage, mais sur la phase de développement du scénario. «Cette phase correspond à l'achat de droits sur des livres, à l'embauche de scénaristes. Trouver de nouvelles sources d'argent nous permet d'être ambitieux», remarque Goldman. A la fin du développement du scénario, soit il est viable, les acteurs ne sont pas trop chers, on arrive à monter le film, il se fait; soit il ne se fait pas.

«80% de nos films, depuis vingt ans, se sont faits», affirme Goldman. «C'est une statistique qui donne confiance. Puisque vous investissez, non pas dans un film, mais sur l'ensemble des projets, les risques sont mutualisés. Vous ne mettez pas tous vos oeufs dans le même panier.»

Si le film se fait, explique Guillaume-Olivier Doré, le fonds (donc, à terme, vous) est remboursé intégralement sur le budget de la production. Même s'il ne marche pas au moment de sa sortie, l'investisseur a de toute façon récupéré son capital hors frais de gestion, «et comme il bénéficie en plus d'un avantage fiscal, le taux de rentabilité est déjà très important»

Et si le film ne se fait pas, le fonds récupère la moitié de sa mise: Légende s'engage à rembourser 50% de l’argent investi dans des projets qui n’ont pas abouti. «Quand vous cumulez les statistiques des 80%, le fait que les investisseurs sont intéressés à tous les projets et pas seulement à un d’entre eux, et qu'isolément nous donnons une garantie de 50% sur chacun des projets, le risque de ne pas retrouver le capital est voisin de zéro», s'enthousiasme Alain Goldman. 

«Il reste structurellement un risque de perte en capital», tempère Guillaume-Olivier Doré. «Nous avons mis en place d'importants garde-fous, afin de limiter les risques liés à l'aspect artistique des choses, mais l'absence totale de risque n'existe pas.» Il y a toujours un risque de perte en capital, par exemple, dans des configurations extrêmes: l'écroulement du fonds, ou de Gaumont, actionnaire de Légende, etc. «Les investisseurs sont bloqués huit ans en contrepartie de la déduction fiscale. L’objectif est de réaliser 10% de rendement, qui sont reversés à l’investisseur à la fin de vie du fonds. Le fonds bénéficie donc bien sûr d’une partie des bénéfices réalisés, en fonction des succès des scénarios développés.»

Des investissements de plus en plus recherchés

Ce type d'investissement rentre dans une logique croissante de recherche de financements extérieurs qui permettraient de combler le ralentissement des investissements des télévisions. C'est ainsi qu'a été créé, en 2009, le label ISF Cinéma, qui regroupe des sociétés indépendantes ayant une même politique d'investissement dans le cinéma. Un label qui propose par exemple d'investir dans la société Chaocorp, qui aide à financer des films avec de plus gros producteurs.

C'est aussi dans cette logique de recherche de nouveaux financements que se placent les producteurs faisant appel depuis quelques années au participatif, moyen d'attirer des fonds privés qui ce cannibalisent pas les autres financements existants (dans ce système, les internautes sont davantage mécènes qu'investisseurs).

Le produit créé par Légende et OTC Agregator est très différent des Sofica, qui permettent depuis 1985 de collecter des fonds privés pour le cinéma mais qui sont réservées aux investisseurs avertis: la Sofica exige de la part de l’investisseur qu’il puisse appréhender le risque; elle ne finance que des producteurs indépendants (Légende est une mini-major, adossée à Gaumont). La Sofica doit diversifier ses investissements chez plusieurs producteurs, quand le produit développé par Goldman et OTC Agregator fonctionne à l'inverse: un seul producteur, plusieurs scénarios. 

Si l'intérêt pour Légende est clair (trouver des financements extérieurs, des relais de croissance pour une maison qui a désormais un pied aux Etats-Unis, où vit Goldman, et se tourne aussi vers les séries, avec par exemple Résistance), l'intérêt pour OTC Agregator est de proposer un nouveau produit à ses clients:

«Nous leur faisons bénéficier d'avantages fiscaux et leur proposons un nouveau produit attractif, magique, dont ils peuvent se sentir proches s'ils vont au cinéma. Ils peuvent ainsi soutenir ce secteur comme il existe des fonds dédiés au luxe ou aux régions dans nos gammes de fonds.»

Une objection essentielle peut être émise à l'encontre du produit: en faisant entrer la finance dans le monde du cinéma, et donc le désamour du risque, elle fait cohabiter deux notions fondamentalement contradictoires. Les risques sont essentiels pour la plupart des grands films. «C’est l’innovation qui tire un genre vers le haut et entraîne les plus grands succès. La tentation de refaire ce qui a déjà marché, dans toutes les industries culturelles, est très grande», nous faisait un jour remarquer Marc Nicolas, directeur de la Fémis. «Mais avant qu’il n’y ait la série des Star Wars et qu’on veuille multiplier  les suites, il y a eu le premier Star Wars. Et il a bien fallu que quelqu’un ose, prenne le risque.» Il ne faudrait pas que l'absence de prise de risque, ingrédient majeur de tellement de chefs d'œuvre, devienne la norme.

Charlotte Pudlowski
Charlotte Pudlowski (740 articles)
Rédactrice en chef de Slate.fr
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