Monde

Comment les talibans pakistanais se nourrissent de la paralysie du pouvoir

Françoise Chipaux, mis à jour le 11.06.2014 à 17 h 22

L'armée ne veut pas prendre seule la responsabilité d'une opération aux retombées incertaines et aux effets meurtriers, le Premier ministre cherche un impossible dialogue...

Un policier devant l'aéroport international Jinnah de Karachi, lors de l'attaque du 9 juin. REUTERS/Athar Hussain

Un policier devant l'aéroport international Jinnah de Karachi, lors de l'attaque du 9 juin. REUTERS/Athar Hussain

Deux attaques en deux jours visant le plus grand aéroport du pays vont-elles enfin sortir le gouvernement pakistanais de sa torpeur? Depuis un an qu'il est revenu au pouvoir, Nawaz Sharif n'a eu de cesse de projeter un dialogue avec les talibans comme seule solution à la grave crise sécuritaire que connaît le pays. Un dialogue illusoire dans la mesure où le but avoué des talibans est la destruction de l'état tel qu'il est.

Le résultat de ces tergiversations entre réunions infructueuses, cessez le feu violé puis dénoncé et opérations militaires ponctuelles de bombardements des talibans ont abouti au renforcement des extrémistes. Les deux dernières opérations contre l'aéroport de Karachi font suite à des attaques spectaculaires contre la principale base navale du pays, également à Karachi et contre le siège de l'état-major de l'armée à Rawalpindi.

Depuis de long mois, il est clair que les talibans renforcent leur présence à Karachi, mégapole de 20 millions d'habitants, poumon économique du pays mais aussi poudrière ethnique aux mains de mafias sans scrupules. Pendant longtemps les talibans l’avaient épargné, trouvant dans la ville à la fois des sources de financement non négligeables et un refuge de bon aloi.

On n'en n'est plus là. Les extrémistes, profitant du vide créé par la paralysie du gouvernement, imposent de plus en plus leur empreinte sur la société. Obsédée par le traditionnel ennemi indien, inquiète du futur de l'Afghanistan, l'armée hésite toujours à en finir avec la fausse distinction entre «bons» et «mauvais» talibans, au risque de se miner de l'intérieur. Car comment expliquer nombre d'opérations des extrémistes visant le cœur des institutions de sécurité sans s'interroger sur le degré d'infiltration en leur sein?

En se livrant à ce type d'opérations à grande valeur médiatique, les talibans poursuivent plusieurs objectifs. Ils augmentent le sentiment d'impuissance et d'insécurité qui règne dans la population devenue otage d'un gouvernement paralysé, d'une armée hésitante et de militants déterminés.

Ils veulent aussi montrer au pouvoir qu'en cas d'opération militaire de grande envergure contre eux, évoquée sans suite depuis plusieurs mois, ils ont les moyens de mettre le pays à feu et à sang.  

Une telle opération nécessite toutefois un accord total entre le gouvernement et l'armée, or la tension règne entre ces deux piliers de l'état. Méfiante face à un dialogue auquel elle ne croit guère pour s'y être brûlée les doigts dans un passé récent, l'armée ne veut pas prendre seule la responsabilité d'une opération aux retombées incertaines et aux effets meurtriers.

Nawaz Sharif de son côté sait qu'il n'y a pas de consensus politique sur une telle opération qui risque de plus de remettre en cause la paix qu'il s'efforce à tout prix de sauvegarder dans la province du Pendjab, son fief, dirigée par son frère. Sa marge de manœuvre se réduit toutefois de jour en jour et la situation ne peut se poursuivre longtemps comme cela.

Françoise Chipaux
Françoise Chipaux (84 articles)
Journaliste
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