France

Pourquoi la guerre à l'UMP sera violente

Olivier Biffaud, mis à jour le 10.06.2014 à 21 h 50

Les sarkozystes jouent le tout pour le tout, le duo Fillon-Juppé peut compter sur la marche de la justice. Les crises passées prouvent que les protagonistes ne s'épargneront rien.

Le nouveau secrétaire général de l'UMP Luc Chatel entouré du triumvirat Juppé, Fillon and Raffarin, le 10 juin à Paris. REUTERS/Philippe Wojazer

Le nouveau secrétaire général de l'UMP Luc Chatel entouré du triumvirat Juppé, Fillon and Raffarin, le 10 juin à Paris. REUTERS/Philippe Wojazer

Le tourbillon et la ferveur des célébrations du 70e anniversaire du Débarquement du 6 juin 1944 passés, la politique française a repris ses droits. Cette parenthèse de mémoire avait mis au second plan l'emballement, aussi soudain que paradoxal, qui s'est emparé d'une partie de l'UMP autour de Nicolas Sarkozy.

Cette étrange séquence est intervenue dans la foulée du dernier épisode du feuilleton Bygmalion... pourtant pas très à l'avantage de l'intéressé. Elle a été orchestrée, comme d'habitude, par Brice Hortefeux, fidèle d'entre les fidèles de l'ancien président de la République. Et pour ne rien changer à un scénario dix fois répété, Nadine Morano, fraîchement recyclée au Parlement européen, est venue apporter sa touche de groupie inoxydable. Le premier estime que le retour de Sarkozy devient «une nécessité» alors que pour la seconde, il «n'a pas le choix, il doit revenir».

Cette offensive éclair a même reçu le soutien —inattendu, dit Le Figaro, dans un euphémisme— de Dominique de Villepin, qui s'est découvert une passion subite pour Nicolas Sarkozy. Il faut dire que cette volte-face ne manque pas de sel quand on se souvient que l'ancien Premier ministre dénonçait «l'acharnement» de l'ancien Président dans l'affaire Clearstream (et que vice versa ce dernier promettait de le «pendre à un croc de boucher».

Ces petits arrangements entre ennemis jurés doivent-ils forcément conduire à conclure qu'un actuel intérêt supérieur commun supplante largement les rivalités personnelles passées où l'on s'autorisait tous les coups? Mystère! A moins qu'il ne s'agisse plus prosaïquement pour Villepin de se remettre dans un jeu où il ne pèse plus grand-chose.

Le fond de l'affaire est effectivement de savoir qui pèse quoi dans cette pétaudière qu'est devenue l'UMP. Le feuilleton Bygmalion ayant mis au jour un financement occulte, au milieu d'autres choses qui viendront certainement égayer la série, Jean-François Copé a été contraint à la démission. Celle-ci est évidemment le résultat d'une faillite morale.

Copé, tête de gondole d’un gâchis politique

Mais derrière la faillite morale, il y a la faillite politique. Et celle-là atteint de plein fouet Copé. Sans épargner les autres dirigeants de l'UMP. Au premier chef, l'ex-président sort aussi mal qu'il avait été élu. Son bilan est catastrophique: pas de leadership, pas d'équipe, pas de ligne, pas d'alternative politique, pas d'image claire dans l'opinion. La large victoire de la droite aux élections municipales n'a même pas été mise à son crédit tant elle apparait d'abord comme une magistrale défaite de la gauche.

En revanche, la seconde place de l'UMP derrière le Front national a, toute entière, été mise à son débit —l'échec du PS était prévisible et annoncé—, tant elle est apparue comme un affront et une incapacité politique à s'imposer sur le terrain des idées. Alors, si l'on ajoute la faillite morale à la faillite politique, on imagine aisément le résultat que ça peut donner : un parti livré à lui même et privé de boussole... comme un canard sans tête qui court dans tous les sens.

Tête de gondole de ce gâchis, Copé a été le premier à prendre la vague. Mais en second rideau, les autres dirigeants ne sont pas beaucoup mieux lotis. Aucun d'entre eux n'affirme sa suprématie et les têtes d'affiche —Alain Juppé, François Fillon, Xavier Bertrand ainsi que les quadras— sont empêtrés dans une bataille sur deux fronts: tout faire pour empêcher le retour de Sarkozy et se neutraliser les uns les autres. Il leur a fallu trouver une solution de compromis pour ménager les susceptibilités et donner un semblant de gouvernance à l'UMP après l'annonce de sa démission par Copé, qui prendra effet le 15 juin.

D'ou l'invention du triumvirat provisoire Juppé-Fillon-Raffarin qui pourrait avoir pour devise: «A peine nommé, déjà contesté». Les copéistes et les sarkozystes ont immédiatement contesté la légitimité du trio d'anciens Premiers ministres, en s'appuyant sur les statuts. 

Selon eux, un seul était légitime pour assurer cet intérim jusqu'à un congrès extraordinaire à l'automne : le vice-président délégué, Luc Chatel. Finalement, à l'issue du bureau politique qui s'est tenu mardi soir, c'est un compromis qui émerge:  le triumvirat Fillon-Juppé-Raffarin est aux manettes, avec Luc Chatel comme secrétaire général. On répondra plus tard aux questions qui fâchent vraiment. 

Juppé et Fillon face au Blitzkrieg

Cette accélération politique subite et l'orientation soudaine de l'affaire Bygmalion vers le financement de la campagne présidentielle contraignent le camp sarkozyste à élaborer au plus vite un contre-feu, rapidement analysé comme une stratégie de prise du pouvoir interne.

Il fallait tout de suite extraire Sarkozy de l'imbroglio Bygmalion, présenter la démarche comme une opération de sauvetage du parti et mettre l'ex-chef de l'Etat sur une orbite présidentielle. D'ou l'offensive Hortefeux-Morano laissant entrevoir que le battu de 2012 va revenir en prenant la tête du parti, que cela vaudra primaire interne, qu'il sera donc incontestable pour être le candidat de l'UMP en 2017.

Face à ce Blitzkrieg qui voudrait tout écrabouiller sur son passage —affaire Bygmalion et toutes ses ramifications comprises—, la contre-attaque de Juppé sur l'interdiction faite au futur président du parti de concourir à la présidentielle apparaît un peu faible. Et manquer d'assise politique ou de légitimité juridique. 

Juppé et Fillon —Raffarin n'a, de son côté, exprimé aucune ambition présidentielle— ne vont certainement pas laisser se développer cette stratégie du rouleau-compresseur, sans réagir. Puisque l'essentiel devient maintenant la conquête de l'UMP —ce que Sarkozy, membre du Conseil constitutionnel, n'avait probablement prévu si tôt—, l'attention va se polariser sur son mode de fonctionnement, sa gestion, son financement... et sa grandeur d'âme pendant la campagne de 2012. Il est aisé d'imaginer que les opposants au retour de l'ancien Président ne vont pas dissuader la justice de faire son travail d'investigation dans les semaines et les mois qui viennent.

C'est donc une course contre la montre qui est engagée entre les deux camps. Les crises passées prouvent que les protagonistes ne s'épargnent rien: la guerre de 1995 entre chiraquiens et balladuriens —avec peu ou prou les mêmes acteurs— en a fourni quelques exemples. 

Olivier Biffaud
Olivier Biffaud (28 articles)
Journaliste
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