France

Affaire Halimi: Me Szpiner et les «bobos de gauche»

Alexandre Lévy, mis à jour le 06.08.2009 à 11 h 13

Le conseil de la famille Halimi ne décolère pas contre ses collègues de la défense et l'avocat général. Explication de textes.

«Connard », «bobos de gauche», «traître génétique»... La bordée d'injures lancée aux journalistes du Nouvel Observateur par l'avocat de la famille Halimi à la veille de la grande dispersion aoûtienne continue d'agiter les esprits, plusieurs jours après la fin du procès du «gang des barbares». On savait que Me Szpiner n'avait pas une très haute opinion de l'avocat général, qu'il avait accusé d'avoir «failli à sa mission» dans ce procès. Mais l'accuser de «traître génétique» était certainement de trop. Philippe Bilger avait publiquement révélé et commenté le fait que son père, qu'il n'a pratiquement pas connu, avait été collaborateur du régime nazi pendant la Deuxième guerre mondiale. Les enfants sont-ils pour autant responsables des actes de leurs parents?

Francis Szpiner a eu beau apporter des précisions, demander la publication d'un rectificatif, le mal semble être fait. «Je tiens à signifier ici le sentiment de malaise et d'indignation que j'ai éprouvé à la lecture d'un article publié dans les colonnes du Nouvel Observateur en date du 23 juillet 2009, et intitulé «Gang des barbares, la botte de Szpiner», sous la plume de Stéphane Arteta et Marie Guichoux», a réagi le secrétaire d'Etat à la justice, Jean-Marie Bockel. «Je tiens cependant solennellement ici à mettre en garde l'ensemble des protagonistes quant aux dangers que fait peser la surenchère polémique, dévastatrice pour la qualité et la sérénité du débat et pour la cohésion nationale», poursuit le secrétaire d'Etat. Si les propos attribués à Francis Szpiner, rapportés dans l'Obs sont exacts, reconnaissons que l'accusation de «traître génétique» - qualificatif particulièrement odieux et blessant utilisé pour désigner Philippe Bilger- ne va pas dans le sens de l'apaisement évoqué».

Et l'affaire ne s'arrête pas là. A la demande du parquet général, le bâtonnier de Paris, Me Christian Charrière-Bournazel, ouvre dans la foulée une enquête sur les agissements de l'avocat des parties civiles. «Nous allons tenter de savoir si notre confrère a bien tenu ces propos et ce qu'il a voulu dire», a expliqué le bâtonnier de Paris. «Ensuite, je déciderai d'éventuelles poursuites disciplinaires, a priori en septembre». En attendant, les propos de Me Szpiner ont fait le tour des médias où ils ont provoqué l'ire de nombreux chroniqueurs et éditorialistes qui, à l'instar d'un Philippe Cohen de Marianne, ont failli «tomber de leur chaise» à leur lecture.

Les principaux protagonistes de la polémique s'étant mis au vert, il est difficile aujourd'hui de reconstituer les échanges. L'article du Nouvel Obs consacré au «travail de sape» de Me Szpiner dans ce procès n'est certainement pas tendre avec cet avocat «franc-maçon et très politique». Difficile pour l'Obs, en effet, d'être sympathique avec un pénaliste, qualifié de «mercenaire de la raison d'Etat». «Il a porté haut son blason: «avocat de Chirac». Il a eu sa carte du RPR, celle de l'UMP, aurait même pu devenir député si les électeurs de Saône-et-Loire ne lui avaient préféré Arnaud Montebourg. Avant de se détourner de Dominique de Villepin, il faisait partie du «cabinet noir», la cellule juridique chargée de déminer pour le pouvoir les dossiers sensibles», détaillent les deux auteurs de l'article. La partie controversée n'arrive qu'à la fin, condensée en une seule phrase sur la «victoire» de Szpiner qui, en faisant pression sur les pouvoirs publics, a obtenu un nouveau procès.  Il a gagné contre Bilger, ce «traître génétique» (sic), contre ces «connards d'avocats bobos de gauche» qui regardent la banlieue «avec angélisme» ».

Dans un entretien à l'Express, l'intéressé s'est rapidement expliqué. Sur l'avocat général d'abord, il affirme que son propos a été sorti du contexte. Il ne faisait pas référence au passé de son père, mais au comportement de Philippe Bilger pendant le procès, qu'il estime «déloyal à répétition». «J'ai employé le terme de «trahison» vis-à-vis de la famille d'Ilan Halimi au lendemain de son réquisitoire. J'ai également parlé de «trahison' vis-à-vis du procureur général lorsque M. Bilger a dit publiquement qu'il ne fallait pas faire appel, rendant la décision du garde des Sceaux plus difficile», dit-il.

Mais peut-on imaginer un seul instant un ténor du barreau de l'acabit de Szpiner mal mesurer la portée de l'expression «traître génétique»? D'ailleurs, est-ce bien le mot qu'il a utilisé  Et là, c'est Philippe Cohen de Marianne, pourtant l'un des plus violents pourfendeurs des propos de Szpiner (et des agissements des associations juives en général dans cette affaire), qui instille le doute. Stéphane Arteta auteur, avec Marie Guichoux, de l'article publié par le Nouvel Observateur, nous a confirmé les propos de l'avocat et l'expression «traître générique», écrit-il. «Génétique» ou «générique»? Ce n'est pas la même chose...

Quant aux «connards» et «bobos de gauche», il s'agirait de «propos séparés», se défend Me Szpiner. Le premier terme s'appliquerait à ceux qui, pendant le procès ont tenu des propos qu'il a jugé «effrayants» sur l'affaire Halimi et la banlieue en général. «Je n'aurais jamais traité mes confrères de «connards»», dit-il. Connards non, mais «bobos de gauche», oui. En référence à un moment très précis du procès, se justifie Szpiner. Lorsque des avocats de la défense ont «raillé» un témoin qui affirmait avoir informé, en vain, la police que des trafics avaient eu lieu dans l'immeuble où était séquestré Ilan Halimi: «On n'aurait pas aimé être dans cet immeuble en 1940!», aurait dit l'un d'entre eux. «Une remarque basse comparée aux paroles de cette femme qui a fait preuve de courage pour témoigner d'une réalité», s'énerve Me Szpiner.

Le procès s'étant déroulé à huis-clos, on ne peut qu'imaginer ce face à face tendu entre une défense constituée de «bobos de gauche» d'un côté et un maître Szpiner encarté chez l'UMP de l'autre... Deux visions de la banlieue voire de l'antisémitisme - dont le rôle a été minimisé, voire nié, par la majorité des avocats de la défense (beaucoup d'entre eux sont d'origine juive, d'ailleurs) - , se sont affrontées dans le prétoire.

On peut pourtant difficilement reprocher à la gauche, du moins celle incarnée par le Parti socialiste d'avoir minimisé cette affaire. Bien au contraire: le PS s'était alors associé à la communauté juive pour exprimer son indignation et appelé à «manifester pour Ilan». Julien Dray a été même jusqu'à évoquer un «effet Dieudonné» dans l'affaire Ilan Halimi, accusant l'humoriste d'avoir crée par ses sketches un climat d'antisémitisme propice à ce meurtre. Il était alors le seul responsable politique à faire ce rapprochement, souvent défendu par Me Szpiner et les parties civiles.

Ce n'est pas à cette gauche-là que semble en vouloir l'avocat de la famille Halimi qui, est par ailleurs, un fervent admirateur de Mendès France. Mais à celle, naïve ou hypocrite mais dans tous les cas bien pensante, qu'il identifie certainement d'ailleurs à ceux qui font - et lisent - un magazine comme le Nouvel Observateur. On y retrouve pêle-mêle, la «gauche de la gauche», certains écologistes, des alter-mondialistes, des militants pro-palestiniens... Les fameuses alliances «vert-brun» ou «rouge-brun», vraies ou supposées, souvent dénoncées par les porte-paroles de la communauté juive. Outre leurs différences, ils partageraient tous une vision volontairement erronée de la société française. Et surtout, ils useraient aujourd'hui de tous les stratagèmes pour faire en sorte que le procès du «gang des barbares» ne soit pas celui de la banlieue, encore mois de l'antisémitisme. On peut dire qu'en retour, l'Obs lui a bien rendu la politesse.

Alexandre Lévy

Image de Une: Maître Francis Szpiner  Gonzalo Fuentes / Reuters

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