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Une Ecosse qui sort de la Grande-Bretagne qui sort de l’UE: 2015, année critique pour l'influence britannique

Andrew Hammond, traduit par Bérengère Viennot, mis à jour le 12.06.2014 à 14 h 41

L’influence internationale de la Grande-Bretagne pâtirait sévèrement de ces divisions. Qui pourrait ne pas s'arrêter là: l’union entre l’Angleterre, l’Irlande du Nord et le pays de Galles pourrait elle aussi se retrouver compromise.

L'événement caritatif Tough Guy, une course et des obstacles, en janvier 2014. REUTERS/Darren Staples

L'événement caritatif Tough Guy, une course et des obstacles, en janvier 2014. REUTERS/Darren Staples

Les commémorations du débarquement de la semaine dernière évoquent une époque où la Grande-Bretagne était encore largement considérée comme une grande puissance. Malgré un relatif déclin, le pays a conservé une influence politique, militaire et économique considérable sur la scène internationale quelque 70 ans après la fin de la Seconde Guerre mondiale.

L’ancien ministre conservateur des Affaires étrangères Douglas Hurd affirmait en 1993 que la Grande-Bretagne avait su «boxer au-dessus de sa catégorie.» Si cette constatation est encore valable aujourd’hui, la menace qui pèse sur le pays pourrait avoir des conséquences susceptibles de saper à la fois l’influence politique et la prospérité économique du Royaume-Uni.

Les bases du succès de la Grande-Bretagne sur la scène internationale sont menacées par deux choses: la fragilité de son implication dans l’Union européenne et l’incertitude quant à l’engagement de l’Ecosse dans le Royaume-Uni.

En partie inspiré par l’euroscepticisme croissant du pays, le parti conservateur au pouvoir a promis de tenir un référendum sur le maintien du Royaume-Uni dans l’UE s’il remportait une écrasante majorité lors des élections de mai 2015. Comme on l’a vu lors des récentes élections européennes, un tel scrutin pourrait très bien déboucher sur un vote en faveur de la sortie de l’Europe. 

Etonnamment, le mois dernier le United Kingdom Independence Party (UKIP)—parti construit autour d’une politique de retrait de l’UE—est devenu le premier parti autre que ceux des conservateurs et des travaillistes à remporter une élection nationale depuis plus d’un siècle, soulignant d’autant plus crûment l’intensification du sentiment anti-européen de la Grande-Bretagne.

Le deuxième séisme potentiel, plus immédiat, est la perspective de l’éclatement du Royaume-Uni à la fin de l’année si l’Ecosse vote en faveur de l’indépendance en septembre. Si les sondages indiquent que le nombre d’électeurs écossais désireux de rester dans l’union dépasse celui de ceux qui souhaitent en sortir, les enquêtes de ces derniers mois révèlent un soutien croissant en faveur de l'indépendance.

Si l’Ecosse devait faire sécession ou les eurosceptiques britanniques avoir le dernier mot dans un éventuel référendum sur l’appartenance à l’UE, l’influence internationale de la Grande-Bretagne en pâtirait sévèrement. En outre, il se pourrait bien que la division ne s’arrête pas là: l’union entre l’Angleterre, l’Irlande du Nord et le pays de Galles pourrait elle aussi se retrouver compromise.

Les deux questions sont d’ailleurs liées. Les Ecossais sont en général plus favorables au maintien dans l’UE que les Anglais—qui constituent la majorité de la population des îles britanniques. Par conséquent, sachant que selon les sondages le Royaume-Uni dans son ensemble serait plus ou moins également divisé entre quitter l’UE et y rester, le fait que l’Ecosse vote pour l’indépendance et ne participe donc pas à un référendum britannique sur le maintien dans l’UE pourrait faire pencher la balance.

Sortir de l’UE ne désavantagerait pas seulement le Royaume-Uni mais aussi le reste de l’Europe qui reconnaît la valeur de la présence britannique dans l’Union. Le Royaume-Uni, souvent à l’origine des idées débattues à Bruxelles, a joué un rôle crucial dans la conception et la promotion d’initiatives-clés comme le Marché unique européen.

Si l’Ecosse devenait indépendante, certaines revendications des nationalistes ne se réaliseraient probablement pas. Ceux-ci promettent au peuple écossais une adhésion automatique à l’UE qui, en réalité, nécessiterait sans doute des négociations longues et complexes.

En effet, tous les pays de l’UE doivent être d’accord pour intégrer un nouvel Etat et le gouvernement espagnol, que les velléités sécessionnistes de la Catalogne inquiètent, a déjà annoncé son opposition à une adhésion automatique de l’Ecosse. Même si les Ecossais finissaient par accéder à l’Union après une longue attente, les conditions de leur adhésion seraient bien moins favorables que celles négociées à l’origine par la Grande-Bretagne.

 Une Ecosse indépendante, par exemple, n’aurait pas droit aux substantielles réductions de contributions dont bénéficie le Royaume-Uni. On ne sait pas non plus si Bruxelles demanderait à l’Ecosse de rejoindre la zone euro (exigence à laquelle un gouvernement écossais pourrait s’opposer), comme cela a été le cas pour des Etats ayant récemment rejoint l’UE.

Pour la Grande-Bretagne, les répercussions de ces potentiels séismes, sans être forcément toutes immédiates, pourraient bien se révéler très profondes à long terme. Sur le front européen, par exemple, l’influence et la prospérité du Royaume-Uni sont particulièrement renforcées par l’appartenance à l’UE. Certes l’UE est imparfaite et en grand besoin de réforme, mais il ne fait aucun doute que l’économie britannique souffrirait si le pays devait rendre sa carte du club.

Certains Britanniques aimeraient sûrement continuer à s’imaginer au centre du monde mais les faits indiquent clairement que ce n’est plus le cas. Le Royaume-Uni représente aujourd’hui moins de 1% de la population mondiale et environ 3% du PIB global. Comme l’a très justement verbalisé l’ancien secrétaire aux Affaires étrangères David Miliband: «Notre rôle en Europe décuple la puissance de nos idées et renforce notre influence internationale à Washington, Beijing et Moscou.» 

Dans les négociations commerciales par exemple, telles celles qui se déroulent en ce moment entre les Etats-Unis et l’UE autour du Partenariat transatlantique de commerce et d’investissement (TTIP), la position de négociateur de Londres est raffermie par son appartenance à l’UE—le plus grand bloc commercial du monde—qui représente quelque 20% du PIB mondial et environ 500 millions de personnes.

L’influence que doit la Grande-Bretagne à son appartenance à l’Union européenne contribue également à orienter les investissements directs à l’étranger (IDE). Le Royaume-Uni est aujourd’hui le quatrième plus grand destinataire d'IDE du monde. Certaines entreprises japonaises ont ouvertement menacé de reconsidérer leurs investissements si la Grande-Bretagne choisissait de quitter l’UE. En effet, ces sociétés envisagent leurs opérations au RU comme des moyens efficaces d’accéder au marché européen dans son ensemble.

L’impact de l’indépendance écossaise saperait l’influence britannique de multiples manières. Un comité parlementaire du RU a par exemple très justement averti au début de l’année que perdre l’assiette fiscale de l’Ecosse, surtout en période d’austérité, pourrait conduire à de nouvelles coupes budgétaires dans le secteur militaire. 

Ces coupes pourraient même menacer l’avenir de Trident, l’onéreux programme britannique d’arsenal nucléaire basé en mer, qui devrait être renouvelé dans les années qui viennent. Autre complication, nombre des sous-marins britanniques Trident sont en Ecosse. Or, les nationalistes écossais insistent sur le fait qu’en cas d’indépendance, leur pays serait totalement dénucléarisé en cinq ans. Selon le ministère britannique de la Défense, le déplacement de ces bases, processus long et onéreux, coûterait des milliards et durerait au moins dix ans.

Les coupes budgétaires provoquées par la perte de l’assiette fiscale de l’Ecosse auraient également un impact sur le budget conséquent que la Grande-Bretagne consacre chaque année à l’aide humanitaire et qui contribue à sa bonne réputation à l’étranger. 

Le Royaume-Uni est le deuxième plus grand fournisseur d'aide internationale du monde après les Etats-Unis, et le seul Etat du G7 à avoir, en 2013, atteint l’objectif convenu de consacrer 0,7% de son PIB à l’aide internationale. Le gouvernement britannique contribue à la stabilisation et aux opérations humanitaires de nombreux pays, comme la Syrie par exemple, où il fournit nourriture, soins médicaux et abri à plus d’un million de personnes.

L’indépendance écossaise affaiblirait également la voix de la Grande-Bretagne dans des forums internationaux cruciaux; aux Nations-Unies, aux G-7/8, au G-20 et à l’Otan, en partie parce que comme l’a observé l’ancien Premier Ministre conservateur John Major, l’union serait perçue comme dégradée «si une partie choisissait délibérément de la quitter... Dans tous les rassemblements internationaux, la voix de la Grande-Bretagne ... irait s’affaiblissant car nous serions touchés par une fracture politique des plus dramatiques et c’est le genre de choses qui pousse les gens à s’interroger sur sa stabilité.... Qu’arriverait-il au pays de Galles, qu’arriverait-il à l’Irlande du Nord?»

Mais surtout, l’éclatement du Royaume-Uni pourrait être mis à profit par certains membres non-permanents du Conseil de sécurité et/ou d’autres membres de l’Onu pour susciter une remise en question de son siège au Conseil. Il est vrai que le Conseil de sécurité a besoin d’être réformé depuis un bon moment. Dans ce cas de figure, l’indépendance de l’Ecosse pourrait jouer en défaveur de la Grande-Bretagne.

Dans l’ensemble, l’indépendance de l’Ecosse et la sortie de l’UE seraient préjudiciables à la Grande-Bretagne qui en sortirait diminuée. Et le fait qu’elle perde en stature sur la scène internationale affecterait aussi son aptitude à soutenir la sécurité et la prospérité internationales à un moment où les deux restent pourtant fragiles. Même le président américain y a mis son grain de sel, en soulignant le 5 juin que les Etats-Unis avaient «un grand intérêt à s’assurer que l’un des plus proches alliés que nous aurons jamais demeure un partenaire fort, solide, uni et efficace

Le 70e anniversaire du débarquement en Normandie est le moment idéal pour se remémorer la fière et longue tradition de défenseur de la démocratie, des droits humains et de l’Etat de droit du Royaume-Uni. Perpétuer cette tradition au XXIe siècle nécessite que l’Angleterre, l’Ecosse, le Pays de Galles et l’Irlande du Nord restent unis, soutenus par leur appartenance à une Union européenne réformée.

Andrew Hammond
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