Nos salles de classe ressemblent toujours à celles de nos aïeux. Et ce n'est pas près de changer

Ecole René Cassin à Nice en 2009. REUTERS/Eric Gaillard

Ecole René Cassin à Nice en 2009. REUTERS/Eric Gaillard

Tout le monde est à peu près d'accord: changer la disposition des tables serait une bonne chose pour les élèves. Mais alors, pourquoi les salles de classe du XXIe siècle sont-elles encore faites de rangées?

Comment dessineriez-vous une salle de classe? Une pièce carrée, des rangées de tables, une estrade, un tableau (noir autrefois, parfois blanc parfois interactif de nos jours). Demandez à vos enfants, frères ou sœurs, à vos parents voire à vos grands-parents : le mobilier change selon les époques, du métal et du bois, du contreplaqué mais ils vous raconteront toujours des rangées quadrillant l’espace. Des élèves deux par deux ou un par un, les uns derrière les autres, les regards soit tournés vers l’avant (leur professeur ou le tableau) soit vers leur cahier ou leur livre.

Vendredi 13 juin à 14h, dans le cadre de Futur en Seine, Louise Tourret animera «Made for Education», une conférence* consacrée à l’évolution de l’organisation des classes, en partenariat avec les Éditions Nathan, Bordas et Retz.

Même quand le ministre de l’Education Benoit Hamon conclut une conférence sur le design scolaire, comme il l’a fait lors du lancement du prix Jean Prouvé à l’école le Boulle le 27 mai dernier, il évoque les tables en bois sur lesquelles, collégien, bien caché derrière ses camarades, il a gravé au compas le nom de ses groupes de rock préférés. Nous n’avons pas réussi à savoir de quels groupes parlait le ministre de l’Éducation mais Benoit Hamon illustrait avec ces propos une tendance lourde des discours sur l'école: la difficulté de changer les choses et le poids de la tradition. La disposition des salles de classe, pour laquelle il n’existe aucune règle institutionnelle, en est une bonne illustration.

Après Mai-68, beaucoup de profs «modernes» ont voulu déménager les tables, pour rompre avec la pédagogie verticale. La mode d’alors consistait à disposer les table en U. Pour se voir, pour pouvoir parler, travailler différemment, en interaction. Le problème c’est que, dans le secondaire, les enseignants ne sont en général pas les seules à utiliser leur salle. Résultat: on n’a jamais autant déménagé les chaises et les tables qu’au début des années 70 : un coup en U, en coup en rangées... Aux élèves ou au prof d’assurer la manutention.

Pour changer la disposition de la classe, il faut vraiment en avoir envie et tous les enseignants et enseignantes ne vont pas forcément avoir le courage de s’y recoller plusieurs fois par jour des années durant… Comme nous le confiait un ancien professeur, «cela finit par créer des tensions avec les collègues avec qui on partage les salles, c’est épuisant, j’ai fini par me ranger!» Et, c’est indéniable, à l’école, les tables, et les profs sont rentrés dans le rang et les tables revenus à leur place!

Et pourquoi la majorité des profs préfèrent-ils faire comme cela? Outre la difficulté de faire tourner les tables à chaque cours, de nombreux spécialistes de l’éducation pointe un tropisme encore plus vieux que l’éducation nationale et bien répandu: enseigner de la même manière que celle avec laquelle on été éduqué. L’école est un milieu normatif. Et pour la majorité, la disposition quadrillée est la norme.

Des îlots pour collaborer

Cela étant, la norme peut supporter des variations et il y en a une qui semble se répandre: la disposition en «îlot». Il s’agit de coller les tables pour constituer des groupes de quatre élèves afin qu’ils travaillent en équipe. L’idée c’est la collaboration, le travail en groupe permettant à chacun de travailler mieux et permettant de développer des compétences différentes: esprits d’initiative, prise de décisions collectives, entraide.

C’est une tendance notable de la pédagogie contemporaine. En fait c’est comme cela que les enseignants de maternelles travaillent! Parce que pour les petits de 3, 4, 5 ans, cela n’aurait pas de sens d’être vissés sur leur chaise toute la journée avec interdiction de communiquer —ça n’a de sens à aucun âge de la vie!

Ce qui fonctionne dans les petites classes commence à se répandre dans le secondaire. Il est souvent utilisé dans le cadre des classes inversées au collège. Une pédagogie qui consiste à faire en sorte que les élèves se familiarisent avec leurs leçons à la maison ou à l’étude et réalisent les exercices collectivement, avec l’enseignant.

Mais  il n’y a pas que la classe. Il y aussi la cour, les espaces collectifs, les couloirs… Regardez ce lycée  au Danemark.

Oui des banquettes et des poufs dans les espaces communs! Un mobilier qui signifie accueil, convivialité et… confort. La présence de canapés nous semblerait saugrenue à nous, Français qui avons ciré nos pantalons sur les bancs des écoles formatées depuis la IIIe République. Réfléchissons à la vision que nous avons des élèves dans l’école et à leur travail, car une autre école est, semble-t-il, possible. (Et pas seulement ailleurs, des écoles innovantes le montrent aussi en France, il suffit d’aller faire un tour sur le site de la fédération des établissements scolaires publics innovant (la Fespi) pour s’en rendre compte.)

La pédagogie est une affaire de représentations, et la bonne disposition des tables l’est également. Pour la plupart des enseignants, il reste plus simple de travailler dans le cadre traditionnel, leur formation ne leur apprend pas à penser autrement ou très modestement. Changer les choses signifie parfois affronter ses collègues, sa hiérarchie, devoir convaincre les parents. Car, finalement, les représentations du «bon ordre» pédagogique semblent encore solidement ancrées dans les esprits, et pas seulement les esprits enseignants. 

«Made for Education»

Amphithéâtre Jean-Fourastié du Conservatoire national des arts et métiers (Cnam) | 292 rue Saint-Martin 75003 Paris | 13 juin 2014 à 14h

 

Les intervenants seront Catherine Bonnety, ergonome, Manon Bruel, architecte, Serge Pouts-Lajus, co-fondateur d’Éducation et territoires et Adeline Besson, enseignante à Aubervilliers et Brigitte Flamand,  Inspectrice générale de l'Éducation nationale Design et Métiers d'art.