La salle de classe idéale existe: elle est équipée de rocking chairs

«Space for Personalised Learning», du designer d'espaces et de mobilier Gavin Hughes. DR

«Space for Personalised Learning», du designer d'espaces et de mobilier Gavin Hughes. DR

Elèves du dernier rang, la revanche est proche: oubliez le plan rigide et le design punitif, la salle de classe de demain sera flexible, évolutive... Voire inexistante.

Nos salles de classe n'ont guère connu d'évolution depuis le développement des écoles primaires au XIXe siècle. D'ailleurs, la définition qu'en donne Wikipedia fleure la naphtaline: sur un plan rectangulaire, dotée de deux accès dont un sur couloir, la salle de classe française est flanquée de «vastes fenêtres» (à travers lesquelles s'échappent en pensée nombre d'élèves).

Elle est équipée d'un tableau noir, blanc ou de papier –en fonction du degré de modernité de l'école– placé en hauteur, face aux élèves alignés en rang d'oignon, assis sur des chaises ergonomiquement correctes à défaut d'être réellement confortables, avachis par paire sur des tables sommaires. Seule évolution notable: la disparition du pupitre, il y a une trentaine d'années. En bref, un espace voué à la discipline et au contrôle, ordonné autour de l'autorité du professeur.

Vendredi 13 juin à 14h, dans le cadre de Futur en Seine, Louise Tourret animera «Made for Education», une conférence* consacrée à l’évolution de l’organisation des classes, en partenariat avec les Éditions Nathan, Bordas et Retz.

Pas franchement ludique. Quoi de plus normal? Les élèves ne fréquentent pas les écoles de la République pour se divertir, mais bel et bien pour apprendre un métier, n'est-ce pas?

Un nombre croissant d'études et tests récents tendrait à prouver qu'il s'agit d'une erreur: une salle de classe évoluée et évolutive permettrait de capter naturellement et plus efficacement l'attention des élèves. D'après l'étude menée par les chercheurs de l'Université de Salford, en Grande-Bretagne, le gain de rendement pourrait atteindre 25%.

Pas étonnant, à en croire Sandy Speicher, en charge du département «Education» d'Ideo, un des studios de design global et d'innovation les plus respectés au monde —fondé par Bill Moggridge, inventeur de l'ordinateur portable. Chez Ideo, implanté dans la Silicon Valley, on crie haut et fort que l'école de demain sera participative, adaptée, personnalisée, flexible – et «designed».

Un design comportemental, finalement: une journée de classe organisée autour de « la découverte de l'information, les connexions aux challenges du monde réel, les discussions qui vont piocher au fond de nos expériences avec le monde.» Et une salle de classe qui ne ressemble plus du tout à nos quatre murs bien ordonnés, mais suit plutôt l'élève que le professeur, dans ses mouvements, la poursuite de ses idées.

La notion de salle de classe devient alors extensible, voire virtuelle: quelques élèves peuvent choisir de s'installer dans le couloir, d'autres à l'extérieur. Leur professeur navigue d'un groupe à l'autre; l'échange est primordial, y compris entre élèves.

Des « bean bags », des LEGO, des rocking chairs

A New York, la «School of One» mise sur l'individualité: les élèves y sont invités à suivre leur propre rythme, à s'asseoir à un bureau pour écrire leur rédaction ou à s'étaler par terre pour résoudre le problème de maths. La journée s'achève par une réunion des professeurs, qui vont étudier les réactions et mesurer les progrès de chacun, avant de peaufiner un programme personnalisé pour chaque élève, appliqué la journée suivante. Sandy Speicher cite aussi en exemple les Leadership Public Schools, qui appliquent un mode de fonctionnement similaire.

Plus près de chez nous, Londres tente également l'expérience de l'école primaire «idéale»,  construite à l'initiative du Department for Children, Schools & Families dans le cadre du programme «Space for Personalised Learning». Designer d'espaces et de mobilier, Gavin Hughes explique le projet, qui a vu le jour dans un bâtiment d'époque victorienne:

«Un certain nombre d'espaces pilotes sont actuellement créés dans diverses écoles, chacun reflétant l'interprétation propre de l'approche « personnalisée ». Ici, il s'agissait d'un établissement de petite taille, multiculturel, multi-ethnique, la majorité des enfants venant de milieux défavorisés. L'initiative a été prise par l'école pour améliorer leur réactivité d'apprentissage en développant leur bien-être social et émotionnel, leur permettant de s'épanouir pleinement.»

Concrètement, le design de la salle de classe a de quoi surprendre: les élèves sont là encore assis à même le sol, en arc de cercle autour du professeur (un motif imprimé au sol pour seule délimitation de l'espace). Ou bien ils sont libres d'attraper un des «bean bags» mis à leur disposition, qu'ils chevauchent ensuite autour de petites tables-cubes. Ou s'installent encore, face-à-face, dans des «alcôves» destinées à leur donner un peu d'intimité, et leur permettre d'échanger librement.

Le fameux «Cesse donc de bavarder!» devrait donc faire long feu. Tout comme « Tiens-toi droit » et « Arrête de gigoter », deux injonctions qui pourraient être amenées à disparaître. Gerry Vassar, directeur du Lakeside Educational Network (Pennsylvanie), a remarqué la propension des élèves à se balancer sur leurs chaises. Il a donc eu l'idée d'équiper les salles de classe de... rocking chairs scolaires.

«Le mouvement de bascule calme le cerveau, facilite la concentration et favorise la pensée logique. (…) Au départ, l'idée de donner des rocking chairs aux élèves peut sembler étrange, voire gênante. Toutefois, une fois qu'ils sont utilisés, et que les autres élèves se sont habitués au mouvement, cela devient normal. Ce sont juste les bases de la neuroscience, et quelque chose que toute école devrait prendre en considération. Les élèves sont à la fois apaisés et intellectuellement stimulés par le mouvement constant. Cela pourrait faire une vraie différence dans leur cursus scolaire comme dans leur vie!»

Les solutions alternatives et personnalisées ont depuis longtemps fait leurs preuves en Finlande, dont l'excellence du niveau scolaire fait des émules, notamment aux Etats-Unis. On estime que 30% des élèves y reçoivent, à un moment donné dans leur scolarité, une attention particulière. Une pédagogie quasi sur-mesure évidemment facilitée par un nombre plus limité d'élèves dans chaque classe, comparativement à la situation que connaît la France.

Rocking chair scolaire. DR

Au Danemark, l'annonce en 2013 de l'ouverture de «l'école Lego» à Billund, royaume de la petite brique, avait fait grand bruit. La presse internationale s'était empressée de relayer l'information, projetant l'improbable vision d'un établissement scolaire bâti à l'aide de millions de mini-briques multicolores. Dans la réalité, il n'en est rien.

Kjeld Kirk Kristiansen, petit-fils du fondateur de l'empire Lego et première fortune du pays, est à l'origine du projet. Un enseignement basé sur l'autonomie de l'enfant et la méthode inductive – finalement assez proche des préceptes de Maria Montessori.

A l'International School of Billund, on « encourage la collaboration, la résolution des problèmes, et l'apprentissage à travers le jeu qui est au coeur de notre philosophie. La fusion de ces méthodes renforcera la capacité de nos élèves à se lancer dans la vie, en tant qu'esprits créatifs et critiques. » Les briques Lego sont omniprésentes, en effet, mais elles sont vecteur d'enseignement, comme en témoigne cette mappemonde en relief (voir photo).

Promis, l'école du futur sera connectée

Oui, demain nos enfants maîtriseront les technologies modernes, grâce aux outils mis à leur disposition, quotidiennement, à l'école. Et on ne parle pas de deux ou trois ordinateurs en libre service à la bibliothèque. En attendant, rares sont les établissements vraiment «connectés», comme les 62 écoles américaines du New Tech Network. Tous ses écoliers ne sont pas riches, un tiers bénéficie même d'une aide financière pour les repas. Ils sont pourtant une majorité à venir chaque matin armés de leur propre ordinateur portable.

Les élèves travaillent en groupes, et sont notés ou évalués selon des critères « différents »: contenu, communication écrite (même en maths), pensée critique et éthique de travail. Un changement radical et peu confortable pour certains d'entre eux. «Quant il s'agit d'esprit critique, de collaboration, ils ne savent pas toujours comment s'y prendre.»

Et il n'est pas rare de voir les notes des «bons élèves» issus du circuit classique en chute libre, tandis que certains de leurs camarades,  moins brillants, s'épanouissent soudain dans ce nouvel environnement d'apprentissage.

Au Panama, le ministère des Sciences, Technologies et de l'Innovation a commandé en 2012 20 « EXOdesks » à la société québecoise ExoPC pour une classe pilote. Qu'est-ce qu'un «EXObureau»? Une tablette géante.  Un écran tactile de 32 pouces, intégré à la table de travail. Un autre écran tactile, plus large, s'affiche derrière le professeur. Les élèves suivent au «tableau» et simultanément sur leur bureau-tablette. Terminés les livres, cahiers, brouillons, stylos. Et plus d'excuses pour tirer au flan : les informations et listes de devoirs sont accessibles partout, stockées dans le «cloud».

Une salle de classe nouvelle génération est également à l'étude au Royaume-Uni, équipée de bureaux-tablettes. Liz Burd (Durham University) fait partie de l'équipe de chercheurs chargée de sonder le sujet. «Notre but était d'encourager un niveau d'engagement beaucoup plus élevé de la part de l'étudiant, où le savoir serait lié au partage, à la résolution de problèmes, à la créativité plutôt qu'à la traditionnelle écoute passive. Les bureaux connectés aident les étudiants à travailler plus efficacement, à collaborer – ce qui n'était pas souvent le cas en suivant l'approche "papier".»

Quant aux professeurs, ils pourraient bientôt bénéficier de l'assistance de robots pour enseigner à leurs classes de plus en plus chargées. Cette utopie d'hier semble pourtant se concrétiser : souvenez-vous de NAO, le petit robot de la firme française Aldebaran Robotics, qui tutoyait d'emblée un président Hollande interloqué: «Je peux prendre une photo avec toi?» Des enseignants en font en tout cas la comm’, notamment dans le cadre d’un programme destiné à aider les enfants souffrant d'autisme, ASK NAO (Autism Solution for Kids).

Le prototype «Classroom of the Future», de Gollifer Langston s'installe à l'arrière d'un campion et va d'école en école. DR

Une salle de classe flexible, modulable, adaptable, c'est bien. Si elle s'avère mobile, c'est encore mieux. Le cabinet d'architecture britannique Gollifer Langston en est persuadé: déjà les maîtres d'œuvre de plusieurs écoles à Londres, les architectes de la firme ont planché sur une salle de classe mobile pour le bénéfice du Camden Council de Londres. 

La salle de classe mobile de Gollifer Langston faisait initialement partie d'une série de 30 projets pilotes chargés d'explorer les développements de l'environnement scolaire du futur. Le rutilant prototype («Classroom of the Future») né en 2008 s'installe à l'arrière d'un camion, pour être déposé d'école en école. La capsule, une fois déposée sur place, déploie rampe d'accès et scène. Versatile et évolutive, elle est équipée de bureaux et ordinateurs, matériel d'enregistrement audio et vidéo. Plus besoin d'effectuer de lourds investissements, on partage les ressources: le bonheur (ou l'avenir) est dans la capsule.

Par quoi commencer ? Par une bonne séance de brainstorming entre professeurs et élèves. A Chicago, le programme « Hack your classroom » initié par le studio de design et d'architecture Cannon a prouvé que les enfants sont plutôt bien placés pour savoir de quoi ils ont besoin, et plutôt doués pour l'exprimer. Ils se sont attaqués à leurs salles de classe avec quelques designers et beaucoup de brio.

«Made for Education»

Amphithéâtre Jean-Fourastié du Conservatoire national des arts et métiers (Cnam) | 292 rue Saint-Martin 75003 Paris | 13 juin 2014 à 14h

 

Les intervenants seront Catherine Bonnety, ergonome, Manon Bruel, architecte, Serge Pouts-Lajus, co-fondateur d’Éducation et territoires et Adeline Besson, enseignante à Aubervilliers et Brigitte Flamand,  Inspectrice générale de l'Éducation nationale Design et Métiers d'art.