Ce que les 6 secondes d'un Vine changent à la Coupe du monde

Olivier Giroud pendant le match amical France-Jamaïque au stade Pierre Mauroy à Villeneuve d'Ascq, le 8 juin 2014. REUTERS/Pascal Rossignol.

Olivier Giroud pendant le match amical France-Jamaïque au stade Pierre Mauroy à Villeneuve d'Ascq, le 8 juin 2014. REUTERS/Pascal Rossignol.

Les soirs de match, les tweets se suivent toujours dans le même ordre. D’abord un «OH PUTAIN» qui annonce l’orage. 

Puis un premier compte-rendu factuel:

«But de XXX!!!!»

Viennent alors les premières analyses:

«Magique ce but de XXX!»

Et les premières leçons tirées de l’événement:

«Je vous l’avais dit que XXX marquerait!!! Dans ta gueule Duga!!!»

Une minute plus tard tombe l’essentiel, qui rend toute conversation superflue: le Vine officiel du but.

Le fan de football qui, ce soir-là, sirote un verre en terrasse peut voir immédiatement sur son smartphone le but qui fait l’événement. Mais le Vine n’arrive pas par une alerte push d’un site de sport. 

Il vient des tréfonds du web et porte la marque de son amateurisme: le poste de télé est filmé au smartphone et souvent de travers. Le Vine, c’est le football vrai, celui qui sent la bière et la pizza froide, loin des plateaux clinquants de Canal +.

Du marathon de Boston aux terrains de Ligue 1

Vine, lancé par Twitter en janvier 2013, s’était retrouvé une première fois sous le feu des projecteurs le 15 avril suivant lors de l’attentat de Boston. Pendant de longues minutes, les seules images qui ont circulé sur Internet de l’explosion était un Vine filmé sur une télé locale de Boston. 

 

 

Le Vine fige dans une boucle éternelle de courts extraits télé et joue un rôle majeur quand la télévision, support d’origine des images, n’est pas en mesure d’assurer la circulation de son propre matériau.

Les buts de foot sont un exemple parfait du rôle social du Vine. Aucun média n’est en mesure d’offrir aux internautes un but quelques minutes après qu’il a eu lieu. 

Sur Lequipe.fr, seul média qui possède les droits Internet de la Ligue 1, en vertu de la réglementation, il faut attendre le dimanche à minuit pour voir les buts du week-end. Un but d’Ibrahimovic marqué le vendredi soir devra attendre 50h pour être légalement en ligne.

De toute façon, tout le monde le fait

Antoine Maes, 20minutes.fr

Historiquement, Dailymotion et YouTube assuraient cette mission de service public consistant à montrer le but dont tout le monde parle. Mais les temps ont changé, les plateformes vidéo se sont moralisées et à moins d’aller sur Rutube ou un autre player exotique, Vine s’impose comme la solution parfaite. 

6 secondes. Rien de plus. Sauf à partir en dribble depuis le milieu de terrain comme Maradona contre l’Angleterre en 1986 (action chronométrée à 10 secondes), c’est suffisant.

 

 

Des Vine sur les sites d'info?

Les sites d’info sportive ne sont pas sourds au tumulte des réseaux. Frédéric Waringuez, rédacteur en chef de Lequipe.fr, se mord parfois les doigts en voyant les Vines passer:

«On est à la fois hyper tentés de les reprendre dans nos papiers et en même temps, on est scrutés par les ayants droit, on ne peut pas faire n’importe quoi, surtout que nous détenons les droits Internet Ligue 1. Mais il faut reconnaître que moi-même, en tant que consommateur, j'aime bien pouvoir voir un but tout de suite. Et pour cela, un Vine est beaucoup mieux qu’une photo»

Certains se posent moins de question et ajoutent des Vine de but dans leurs lives, comme 20minutes.fr. Antoine Maes, responsable du service sport, a bien conscience de flirter avec la ligne jaune juridique, mais défend la politique du fait accompli: 

«Personne ne nous a jamais embêté avec ça, donc on continue. De toute façon, tout le monde le fait.»

Le Zidane du GIF est corse

20minutes.fr héberge aussi un blog de GIF de sport, par le Zidane du GIF, Saintmtex, qui s’est fait connaître auparavant sur Twitter. En matière de foot, le GIF est assez similaire au Vine. 

Avantage: l’image est souvent de meilleure qualité car enregistrée depuis l’ordinateur et non pas filmée depuis la télé. Inconvénient: il n’y a pas le son. Avantage subsidiaire: on échappe ainsi à Christian Jeanpierre.

Tous les week-end, Saintmtex passe une vingtaine d’heures devant sa télé et enregistre tout le direct en branchant son cube HD Canal+ à son PC. Dès qu’il voit passer une image forte, il revient en arrière, isole la séquence et la transforme en GIF. 

La manipulation prend 2 à 3 minutes, pas tant à cause de la complexité technique mais de la piètre qualité de la connexion dans son petit village corse. Ses «best of GIF» chaque week-end valent largement une chronique «insolites» dans Stade 2.

Sa plus grande oeuvre? Le GIF de la quenelle d’Anelka, qui a fait 24.000 vues sur son blog et a été reprise sur de nombreux sites d’info. 

Saintmtex ne reçoit pas d’argent de 20minutes.fr et se permet même de refuser les offres rémunérées de clubs plus prestigieux. Sans emploi, il touche l'allocation adulte handicapé. 

Son statut de star du GIF et le sentiment de servir la communauté lui suffisent: 

«Les GIF me permettent de partager ma passion du sport et je me sens utile grâce à ça.»

Un Vine en D2 hollandaise, OK, mais pas au Mondial

Les concurrents de 20minutes.fr comme Frédéric Waringuez regardent passer les GIF avec une certaine amertume:

«Ça nous fait un peu enrager quand on voit que 20minutes.fr bosse avec Saintmtex, alors que nous on ne peut pas mettre les actions de Ligue 1 ou de Champion’s League. Mais s’il y a un but incroyable qui fait le tour du web, par exemple un but de Zlatan du milieu de terrain, qui est presque rentré dans le domaine public, là, on ne s’interdit pas de le reprendre. On ne peut pas être à côté du web.»

La Coupe du monde devrait marquer une nouvelle étape dans l’ascension irrésistible des Vines de foot, et de son grand frère un peu vieillisant, le GIF. Mais sans doute pas sur les sites d’info. 

La peur de la Fifa tétanise tout le monde. Pas de Vine chez Eurosport.fr, annonce le rédacteur en chef Cédric Rouquette:

«On peut reprendre un Vine d’un but en D2 hollandaise, personne ne nous demandera rien! Sur la Coupe du monde, c'est absolument exclu par principe parce que la Fifa est très agressive concernant ses droits.»

Cédric Rouquette estime que la Fifa serait «dans son bon droit» de faire la police sur les Vine. Et pourtant, leur légalité se discute.

6

En secondes, la durée d'un Vine

Si les Vine font 6 secondes, tout laisse à penser que c’est pour rentrer dans les clous du fair use à l’américaine. Un célèbre procès avait opposé en 2002 les Beastie Boys au flûtiste James Newton. Ce dernier reprochait au groupe de hip-hop d’avoir samplé trois notes d’un de ses morceaux pour flûte. Les tribunaux américains avaient donné raison aux Beastie Boys, estimant que cette reprise était trop courte pour être une violation des droits d’auteur. Il se trouve que les trois notes samplées faisaient précisément 6 secondes.

Des Vine d'une minute trente?

Mais selon Blandine Poidevin, avocate associée au cabinet Jurispexpert, spécialisée en droit du sport, les 6 secondes ne sont même pas une question. Le droit français autorise théoriquement des Vine de foot... d’une minute trente.

Faute de s'être préoccupée du problème, en l’état, la loi française assimile Internet aux chaînes de télé. Selon les recommandations du CSA, au nom du droit à l’information, les chaînes qui ne possèdent pas les droits, ont le droit de diffuser «de brefs extraits de 90 secondes par heure d'antenne»

C’est ce qui permet, par exemple, au JT de France 2 de diffuser les principaux buts de Ligue 1. Mais, surprise, cette réglementation issue du code du sport s’applique aussi à Internet, et les sites d’info pourraient s’en prévaloir devant la justice.

Pour complexifier encore la chose, une directive européenne limite ce droit aux seules chaînes de télévision. Le CSA avait averti le gouvernement en mars 2013 concernant:

«la divergence de champ d'application entre la directive SMA (uniquement les services de communication audiovisuelle) et le code du sport (qui s’applique aussi aux sites internet, notamment), afin d'éviter la persistance d'un double régime susceptible d'emporter des conséquences néfastes pour l'économie des services de télévision et des ayants droit.»

Pour faire simple, cela veut dire que, juridiquement, c’est un peu le bordel. Et ce n'est pas Internet qui va s'en plaindre. 

La Coupe du monde est et sera vinée et dans 50 ans, le but victorieux de Neymar en finale tournera encore quelque part dans un recoin du web.

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