Culture

«Black Coal», une fleur vénéneuse née du séisme chinois

Jean-Michel Frodon, mis à jour le 07.11.2016 à 17 h 30

Chorégraphie tendue, violente et sexuelle hantée par toutes les angoisses d'une société, le troisième film de Diao Yinan, Ours d'or à Berlin, est d'une rare intensité.

«Black Coal», de Diao Yinan.

«Black Coal», de Diao Yinan.

Il arrive souvent qu’on ait au cinéma un sentiment de «déjà-vu». Cette impression peut être pénible (répétition, manque d’originalité) ou au contraire plaisante (retrouvailles heureuses, variation stimulante).

Il est beaucoup plus rare d’avoir un sentiment de «déjà-vu» deux fois. C’est, et pour le meilleur, ce qui advient avec Black Coal, troisième long métrage du réalisateur chinois Diao Yinan, qui a bien mérité son Ours d’or au Festival de Berlin 2014.

Black Coal se déploie comme une fleur vénéneuse au confluent de deux grands courants: la tradition du grand film noir américain, celui des années 1930-1950, et le cinéma chinois réaliste contemporain. Une telle convergence n’est pas illogique: la Chine vit aujourd’hui un bouleversement social, urbain et moral comparable, quoiqu’encore plus brutal et massif, à celui que les États-Unis ont expérimenté durant la première moitié du XXe siècle. Et c’était bien l’écho de ce séisme qu’inscrivaient sur la pellicule Howard Hawks, Joseph Sternberg, Raoul Walsh, John Huston, Fritz Lang, Otto Preminger et toute la bande.

Chorégraphie tendue, violente et sexuelle, hantée de toutes les angoisses de la société, Black Coal se construit autour d’une enquête policière qui est moins la recherche d’un coupable ou d’une explication que l’occasion d’une plongée dans un inconscient collectif en forme de champ de bataille. Ces morceaux de cadavre qu’on retrouve dispersés au quatre coins de la région ne sont pas seulement les restes d’un meurtre qui en appellera d’autres, selon une succession de «logiques» plus pulsionnelles que rationnelles. Ils sont la matérialisation d’un pays aux valeurs en miettes, aux repères explosés, un pays peuplé de nouveaux riches sans foi ni loi, d’ouvriers apeurés, de flics dépassés ou corrompus, un pays où la brutalité des mœurs engendrée par le séisme sociétal devient le mouvement fondateur des comportements de chacun.

Fluidité gracieuse et mortelle

Repéré dès son premier film (Uniform, 2003) non seulement pour son talent, mais pour sa capacité à associer plusieurs angles d’approches (à l’époque: réalisme social plus comédie), Diao Yinan avait confirmé tous les espoirs avec Train de nuit (2007), qui sans rien céder sur l’acuité de l’observation, lorgnait plutôt vers un fantastique proche de l’abstraction. Il s’inscrit ainsi parmi les meilleurs représentants d’un jeune cinéma chinois qui, par la fiction, le documentaire et souvent l’association des deux, aura accompagné ce qui se produit dans son pays depuis l’écrasement de Tian'anmen et la fulgurante mutation de la Chine en grande puissance capitaliste.

Selon une stratégie qui rappelle celle de Jia Zhang-ke dans A Touch of Sin, film où se renforcent l’énergie de l’observation aigue et critique de la réalité contemporaine et celle d’un film de genre (le film d’arts martiaux), Diao réussit ici la mise à feu l’une par l’autre de la puissance narrative et fantasmatique du film noir et de la vigueur angoissée devant l’écrasement des individus, de leurs sentiments, de leurs espoirs, de leur image d’eux-mêmes.

Une des grandes forces de ce récit mené avec un sens du suspens consommé est en effet, tout en n’édulcorant en rien la violence des relations, de ne jamais aboutir à un partage simpliste. Imposant une figure visuelle inédite, et dont l’artifice est bientôt oublié, celle de la filature en patin à glace, le cinéaste en fait la traduction visuelle et physique de relations effectivement glissantes, dangereuses, d’une fluidité à la fois gracieuse, réversible et possiblement mortelle.

Et en refusant de désigner à la vindicte du spectateur un personnage bouc émissaire comme il advient si souvent, il admet, et fait film, de ce que le problème est infiniment plus complexe. Ce que sait bien l’ex-flic désabusé, digne héritier des détectives d’Hammett et de Chandler, sur les traces d’une femme fatale et d’un tueur psychopathe dont il est possible qu’ils soient la même personne, ou deux ennemis mortels, ou des alliés par-delà le bien et le mal.

La neige et la nuit

Cette ouverture, à la fois indécise et menaçante, est entièrement prise en charge par la construction visuelle du film, dans cet univers dominé par la neige et la nuit. Le titre international, Black Coal Thin Ice –le titre chinois, encore différent, signifie lui «Feux d’artifice en plein jour»– en matérialisait plus efficacement le côté à la fois glacé et violemment contrasté, soulignant son abstraction d’épure. Diao Yinan y retrouve un écho de l’esthétique du vide de la peinture classique chinoise dans les ruelles ou les espaces désolés d’une grande ville du nord, ville de béton et de suie au cœur d’une région minière, monde matériel et univers esthétique désigné par le titre.

Là, le noir et blanc de gel et de charbon n’est pas celui des images, aux couleurs luisantes à l’excès ou excessivement délavées, et certainement pas des symboles d’un manichéisme moral ou social, mais bien la traduction d’une tension et d’une vibration extrêmes, dont les stridences et les chaos vibrent tout au long du film, jusqu’aux dérisoires, spectaculaires et dangereuses explosions finales.

L’élégance du filmage, la capacité à entrer dans des propositions fictionnelles inattendues (mais il se passe aujourd’hui en Chine des choses qui dépassent en étrangeté et en violence les scénarios les plus délirants), l’intensité de situations toujours chargées de davantage que leur côté utilitaire –sur le plan romanesque comme sur le plan descriptif– sont encore renforcées par un traitement très fin et efficace du son (mémorables glissements des patins à glace dans la nuit) et surtout par le jeu des deux acteurs principaux, le flic à la retraite (Liao Fan) et la jeune femme (Gwei Lun-mei): à la fois sensuels et opaques, ces corps saturés de fiction et pourtant si quotidiens sont comme la chair même d’un film d’une rare intensité.

Black Coal

de Diao Yinan, avec Liao Fan, Gwen Lun-mei | Durée: 1h46 | Sortie le 11 juin

Séances

 

Jean-Michel Frodon
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Critique de cinéma
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