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Vous pensiez que les auteurs de BD étaient riches? Erreur

Depuis quelques mois, on vous explique sans arrêt dans les journaux que la cote de la BD ne cesse de grimper. C'est une réalité. Enki Bilal est aujourd’hui le troisième artiste français le plus coté, derrière Pierre Soulages et Daniel Buren. Comme l'expliquait Daniel Andreyev sur Slate en avril: 

Avec l’avènement d’Internet et des premières ventes médiatiques, ce ne sont pas seulement les classiques du papa de Tintin, mais de tous les dessinateurs de BD qui sont tirés vers le haut. Uderzo, Peyo, Franquin, Morris, Jacobs, Roba, les grands de l’école franco-belge voient leur cote flamber. 

Sauf que cette réalité-là n'est pas monolithique. Derrière les quelques stars qui vivent très confortablement de leur art, l'écrasante majorité des auteurs de BD peinent à gagner le smic. D'où la colère, exprimée dans une pétition signée par plusieurs centaines d'auteurs de BD (dont des stars comme Enki Bilal, Florence Cestac, ou Philippe Geluck) dénonçant «la paupérisation croissante qui frappe les auteurs, que ce soit au travers des baisses d’avances ou de pourcentages, ou par l’apparition de formules numériques illimitées qui ne rémunéreront personne, sinon les diffuseurs».

Surtout, ce qui fait enrager les signataires, c'est qu'à cette situation vient de se greffer une mauvaise nouvelle: ils vont devoir devoir cotiser à partir de janvier 2016, «à hauteur de 8% de [leurs] revenus pour financer [leur] retraite complémentaire obligatoire. Actuellement les auteurs peuvent cotiser à cet organisme privé en ne versant qu’une cotisation minimale de 200 € par an». C'est le cas de tous les auteurs, pas seulement de BD. Mais en littérature les romanciers ne sont qu'une centaine en France à vivre de leur plume. Les bédéistes sont un petit corps de métier: environ 1500 personnes. 

Actuellement, leur situation de cotisation est en fait ambiguë.

«On ne payait pas cher, mais on n'avait rien en échange comme retraite», explique l'auteur Hubert, ancien membre de la branche BD du Syndicat national des auteurs et des compositeurs. Ces nouvelles cotisations pourraient constituer une amélioration, «mais ça tombe à un mauvais moment, et de façon violente: personnellement, je vais passer de 300€ à 3.000€ de cotisations par an. Ça représentera 8% de l'ensemble de mes revenus. Juste pour la caisse complémentaire».

Sans compter, reproche Hubert, que cela s'est fait sans négociation avec les auteurs.

«Il y avait peut-être de meilleures solutions à trouver: on est au coeur d'une crise du livre. Les auteurs sont déjà extrêmement fragilisés et le ministère fait comme s'ils n'avaient pas voix au chapitre. Nous sommes indépendants mais nous travaillons avec des distributeurs, des éditeurs, qui et ne participent pas du tout à nos cotisations. Les éditeurs nous considèrent comme des salariés, sans prendre les responsabilités qui vont avec»

Illustration de la pétition adressée à Aurélie Filipetti

Bastien Vivès, qui n'a pas encore signé la pétition car il n'est pas encore sûr de savoir quoi penser, expliquait à Bibliobs l'an dernier gagner entre 30.000 euros et 40.000 euros par an. «Mais sans compter les droits, avec simplement les albums, c'est juste 30.000 par an», précise-t-il à Slate. 

Or Bastien Vivès est un auteur connu, qui se vend bien, et auréolé de prix (Prix Essentiel Révélation au festival d’Angoulême en 2009 pour Le Goût du chlore, prix des Libraires de Bande Dessinée en 2011 pour Polina, prix Landerneau BD en 2012 pour La Grande Odalisque)...

Certains ont déjà préféré raccrocher plutôt que de subir la situation en pleine déterioration: l'auteur Bruno Maïorana, figure importante de la BD, dessinateur des séries Garulfo et D, écrites par Alain Ayroles, a décidé d'arrêter en mai dernier. Pour des raisons financières. 

 

 

Quelques jours plus tard, un autre auteur, Philippe Bonifay, lui aussi connu des amateurs, annonçait arrêter, sur Facebook. Pour les mêmes raisons

«Aujourd'hui, j'arrête. Ce monde de l'édition BD ne me convient plus. Je n'y ai jamais vraiment eu ma place, c'est vrai, mais là, c'est trop. La lâcheté méprisable de certains auteurs qui acceptent des conditions de travail inacceptables, l'indécence des éditeurs qui abusent sans vergogne des auteurs pris à la gorge, les libraires qui n'ouvrent plus les cartons et tous ces eunuques cachés derrière leurs écrans qui vomissent leurs impressions inutiles sur des albums si difficiles à faire...»

«Si moi je n’arrive pas à m’en sortir, ça va être dur pour les autres», assurait Bastien Vivès en 2012, conscient de ses avantages avec ses prix, et ses ventes confortables. C'était avant l'annonce de ces hausses de cotisation. Il avait raison. 

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