SportsCoupe du monde 2014

Le football mexicain est-il vraiment épargné par les narcos?

Thomas Goubin, mis à jour le 17.06.2014 à 17 h 08

Il y a vingt ans, l'international colombien Andrés Escobar payait de sa vie un but contre son camp inscrit en Coupe du monde et les relations dangereuses entre crime organisé et football. Aujourd'hui, alors que les cartels mexicains ont pris le relais de leurs homologues colombiens comme force dominante de la région, le football mexicain semble épargné par l'incursion des trafiquants de drogue. Seulement en apparence?

Des habitants jouent au football dans un quartier de Monterrey. REUTERS/Daniel Becerril.

Des habitants jouent au football dans un quartier de Monterrey. REUTERS/Daniel Becerril.

Le 2 juillet 1994, le défenseur colombien Andrés Escobar était assassiné sur le parking d'une boîte de nuit, dix jours après avoir inscrit un but contre son camp éliminant son pays contre les États-Unis au premier tour de la Coupe du monde. Le clap de fin brutal d'un âge d'or du football cafetero, marqué notamment par une victoire de l'Atletico Nacional en Copa Libertadores (la Ligue des champions sud-américaine) en 1989 et par une historique victoire en Argentine (5-0) en éliminatoires du Mondial.

Un âge d'or dont une part non négligeable incombait aux narcodollars des patrons de cartel, comme Pablo Escobar (aucun lien de famille) à Medellin ou les frères Orejuela à Cali, qui investirent dans les clubs de football à partir de la fin des années 70 pour s'acheter une respectabilité sociale, laver un peu d'argent et exhiber leur pouvoir. Mais qui s'accompagna d'un climat pesant de pressions et caprices en tout genre dont l'aboutissement fut le climat de terreur entourant la sélection avant le Mondial 1994.

Vingt ans plus tard, alors que les cartels mexicains ont pris le relais de leurs homologues colombiens comme force dominante de la région, l'idée que la composition de la Tricolor soit soumise à des pressions extérieures est largement répandue, mais la main noire du crime organisé n'est pas en cause: l'influence redoutée est celle des sponsors. Chaque sélectionneur a beau nier qu'une marque de pain de mie, de soda ou de bière lui impose d'aligner les joueurs exposés dans ses publicités, la suspicion perdure.

Une affaire qui marche

Il faut dire que la sélection du premier pays hispanophone au monde (120 millions d'habitants) fait figure de véritable poule aux œufs d'or: selon Adidas, son maillot a été écoulé à 1,2 million d'exemplaire en 2010, davantage que celui de l'Espagne championne du monde. Plus généralement, le football mexicain est une affaire qui marche, aux bases plutôt solides, là où, en Colombie, la santé économique précaire des clubs de première division avait facilité l'incursion des narcos.

La carte des clubs de première division mexicaine (via Wikimedia Commons).

Derrière le brésilien, le championnat mexicain est le plus riche d'Amérique latine. Une prospérité qui repose sur l'investissement de grandes entreprises dans une bonne moitié des dix-huit clubs de première division. On pense notamment au groupe de télécommunications Televisa, propriétaire de l'America Mexico, qui avait étalé sa puissance lors du Mondial 2006, où il disposait du plateau télé le plus vaste de la caravane média.

Depuis deux ans, le football picante peut également compter sur l'apport de Carlos Slim, champion du classement Forbes des milliardaires de 2009 à 2013 et actionnaire de deux clubs, le CF Pachuca et León, double champion en titre. Si la Fifa interdit qu'un groupe détienne plusieurs équipes, les dirigeants mexicains arguent que cette pratique permet notamment de contenir l'immixtion d'investisseurs louches.

Au Mexique, la guerre de l'Etat contre le crime organisé a fait près de 80.000 morts depuis 2006 mais les affaires continuent de tourner, comme le ballon rond. Entre 2009 et 2011, Monterrey, la grande ville du nord du pays, a été mise à feu et à sang par la guerre entre Zetas et Cartel del Golfo, mais ses deux clubs sont sortis indemnes du conflit. Les stades des Tigres, propriété de CEMEX, l'un des leaders mondiaux des matériaux de construction, et des Rayados, qui appartient au géant latino-américain de la distribution de boissons FEMSA, n'ont jamais cessé d'afficher complet.

Aujourd'hui, l'Etat du Michoacan est l'un des points chauds du pays: face à l'emprise croissante sur leur vie du cartel des Chevaliers templiers et à l'apathie de l'Etat mexicain, des citoyens s'y sont soulevés sous la forme de groupes d'autodéfense. Les joueurs des Monarcas Morelia, dont l'international équatorien Jefferson Montero, futur adversaire de la France au Mondial, assurent pourtant vivre paisiblement dans la brûlante région.

Fusillade autour d'un stade

La digue invisible qui semble protéger le football mexicain des narcotraficants pourrait toutefois être inspectée avec des yeux suspicieux. Au Mexique, les budgets des clubs sont confidentiels, le montant des transferts rarement communiqués. «On sait très bien que les clubs de football sont des structures propices au blanchiment d'argent», considère ainsi Liliana de Ita, sociologue de l'UANL (Monterrey). Les clubs n'achèteraient-ils pas aussi la paix sociale via le versement de «quotas», le pizzo sauce mexicaine? Pour le moment, aucun élément tangible n'est venu appuyer ces soupçons.

Le match Santos-Morelia d'août 2011.

Mas si le foot mexicain ne peut être comparé à son homologue colombien des années 80, il ne vit pas pour autant dans sa tour d'ivoire. Alors joueur de l'America, le buteur paraguayen Salvador Cabañas a ainsi vu sa vie basculer en janvier 2010: dans les toilettes d'un établissement de nuit de Mexico, l'attaquant s'est écharpé avec un homme qui a mis fin à la dispute en lui logeant une balle dans la tête. L'agresseur s'avèrera être José Jorge Balderas Garza, un narco chargé de laver l'argent sale d'un cartel. Alors meilleur joueur du championnat mexicain, Cabañas réchappera à l'agression, mais de lourdes séquelles mettront fin brutalement à sa carrière au plus haut niveau.

Au Mexique, se trouver au mauvais endroit au mauvais moment peut avoir des conséquences fatales, que l'on soit footballeur pro ou misérable. Cela n'a heureusement pas été le cas pour les spectateurs d'un match entre Santos et Morelia en août 2011, mais ils sont toutefois repartis du stade de Torreón, ville du nord du Mexique au quotidien ensanglanté par la guerre entre narcos, après avoir craint le pire. En plein match, une fusillade assourdissante a éclaté aux abords de l'enceinte: un mouvement de panique s'est produit dans le public et les joueurs ont couru se réfugier dans les vestiaires. Mais aucune victime ne sera à déplorer. Seul dommage apparent: des impacts de balle sur l'extérieur du stade.

Cibles privilégiées

Les footballeurs du championnat mexicain vivent bien, avec des salaires qui peuvent être supérieurs à ce qu'ils toucheraient en Europe: les meilleurs éléments peuvent ainsi empocher plus de 100.000 euros mensuels. De quoi en faire des cibles privilégiés pour la délinquance organisée.

Francisco Rafael Arellano Félix (via Wikimedia Commons).

S'ils sont invités par leurs clubs à prendre leurs précautions –regarder dans son rétroviseur si un véhicule ne vous suit pas, ne pas sortir à certaines heures et certains endroits–, leurs hauts revenus les conduisent aussi à fréquenter, en toute connaissance de cause ou non, des grosses fortunes à l'origine suspecte. Meilleur buteur de l'histoire d'El Tri, Jared Borgetti se trouvait ainsi à la fête d'anniversaire du capo Francisco Rafael Arellano Félix quand celui-ci a été abattu par un homme déguisé en clown en octobre dernier.

Ex-gardien des Rayados Monterrey, Omar El Gato Ortiz a lui été recruté par une bande de kidnappeurs appartenant au cartel del Golfo alors qu'il affrontait une suspension pour dopage depuis près de deux ans. C'est tout du moins de ce dont il est accusé depuis son incarcération en janvier 2012: selon les enquêteurs, l'ex-footballeur jouait le rôle d'informateur de la bande en profitant de son introduction dans des fêtes mondaines pour repérer de futures et prospères victimes.

Au final, néanmoins, seul un club mexicain peut rappeler la Colombie de l'ère des deux Escobar: les Xolos Tijuana. Créés en 2007 par le sulfureux homme d'affaires et politique Jorge Hank Rhon, les Xolos ont connu une ascension express. Sacré champion du Mexique en décembre 2012, le représentant de la ville frontalière s'est aussi trouvé à deux doigts d'éliminer l'Atletico Mineiro de Ronaldinho en quart de finale de la Copa Libertadores, en 2013.

Jorge Hank Rhon (via Wikimedia Commons).

Au moment de l'accession en première division des Xolos, en juin 2011, Jorge Hank Rhon venait de faire l'objet d'une perquisition. Quatre-vingt huit armes et neuf mille cartouches avaient été retrouvées à l'intérieur de la villa d'un homme que la DEA, l'agence américaine chargée de la lutte contre le narcotrafic, a suspecté de liens avec les cartels, notamment avec le clan des Arellano Félix. Jorge Hank Rohn n'est toutefois plus le président des Xolos: il a passé la main à l'un de ses dix-neuf enfants, Jorge Hank Insunza, 30 ans.

Un football qui stagne

En Colombie, l'argent des narcos avait permis aux clubs du pays d'obtenir des résultats historiques, mais n'expliquait pas tout: l'âge d'or du football cafetero était aussi lié à l'émergence de la meilleure génération de footballeurs de son histoire, guidée par le révolutionnaire entraîneur Pacho Maturana. Aujourd'hui, le Mexique ne dispose pas d'équivalents aux Valderrama, Asprilla, ou Higuita, et s'est présenté à la Coupe du Monde avec un CV sans relief –qui pourrait néanmoins lui permettre, pour la sixième fois consécutive, de franchir le premier tour après sa victoire inaugurale sur le Cameroun (1-0).

Ses clubs, en revanche, ont les moyens de faire leur marché en Amérique du sud, comme un touriste américain dans une boutique d'artisanat de Cancun. Il y a un an, Queretaro, lanterne rouge du championnat mexicain, a ainsi acheté deux joueurs des Millonarios Bogota, qui venaient d'être sacrés champion de Colombie.

Reste que sportivement, le football mexicain stagne. Cette saison, ses deux représentants en Copa Libertadores, Santos et León, ont été éliminés en huitièmes de finale. Et si ces résultats médiocres étaient la meilleure preuve que les narcos n'ont pas infiltré le football mexicain?

Thomas Goubin
Thomas Goubin (20 articles)
Journaliste
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte