Coupe du monde 2014Sports

Pelé, symbole du désenchantement brésilien

Camille Belsoeur, mis à jour le 12.06.2014 à 19 h 21

Ambassadeur de la Coupe du monde 2014 en son pays, le meilleur joueur de l’Histoire concentre les rancœurs des Brésiliens. Mais peut-il en être autrement?

Au Musée du football à Sao Paulo, en octobre 2008. REUTERS/Paulo Whitaker.

Au Musée du football à Sao Paulo, en octobre 2008. REUTERS/Paulo Whitaker.

C’est peut-être le plus parfait symbole de l’ombre qui est tombée sur «O Rei» depuis quelques mois. Edson Arantes do Nascimento, dit Pelé, plus grand footballeur de l’Histoire du haut de ses 1.281 buts et trois titres de champion de monde en 1958, 1962 et 1970 –deux records peut-être gravés pour l’éternité– n’aura finalement pas de statue érigée à sa gloire devant le mythique stade du Maracanã, où se jouera la finale de la Coupe du monde 2014.

«L'inauguration a d’abord été repoussée à mars 2014 car Pelé venait de se faire opérer de la hanche», confiait l'artiste, le sculpteur brésilien Ique, le 22 mai. «Puis, en mars, la secrétaire d'État aux Sports qui avait commandé le projet a quitté son poste. Depuis, silence radio.» Rien à voir donc, en apparence, avec les critiques virulentes lancées envers Pelé au Brésil depuis un peu plus d’un an, mais aucune statue –même à l’état de projet– n’est indéboulonnable.

Pour avoir vivement critiqué les manifestations contre le coût du Mondial et le gaspillage de l’argent public brésilien dans les stades construits ou rénovés pour l'occasion, Pelé est l’une des cibles principales des opposants à la Coupe du monde au Brésil. Un désamour qui a débuté en juin 2013, lors de la dernière Coupe des confédérations, sorte de mini-répétition de la Coupe du monde organisée par le pays hôte de celle-ci un an avant.

«Une fois encore, je veux demander aux Brésiliens de ne pas se tromper», clamait à l’époque l’ancien attaquant de Santos alors que les manifestations atteignaient leur paroxysme. «Nous allons oublier toute cette confusion qui règne dans le pays, toutes ces manifestations, et nous dire que l'équipe du Brésil incarne notre pays.» Plus récemment, le 7 avril, Pelé a encore dérapé en déclarant, quelques jours après la mort d’un ouvrier sur le chantier –très en retard– du stade de São Paulo:

«C’est un accident, ce sont des choses qui arrivent dans la vie. Je ne crois pas qu’il faille s’inquiéter.»

Pelé est un poète quand il est silencieux

Romario

Sans doute conscient de la virulence des critiques à son encontre, «O Rei» a tout récemment adouci ses propos dans une interview donnée au quotidien allemand Bild. «Je comprends les manifestations des Brésiliens à partir du moment où elles sont pacifiques», a-t-il déclaré, tout en soulignant dans le même temps que «la corruption politique et le football n'ont aucun rapport», en réponse aux accusations de corruption contre la Fifa.

Dans un article intitulé «Pelé Said What?», publié par l’hebdomadaire américain The Nation, David Zirin, auteur du livre Brazil’s Dance with the Devil: The World Cup, the Olympics, and the Fight for Democracy, analyse la position politique du triple champion du monde au Brésil:

«C’est ce qu’est Pelé, et ce qu’il a toujours été. Dans les années 1960, il autorisa la dictature militaire (1964-1985) à utiliser son image sur les timbres. […] Le gouvernement brésilien était, en définitive, son plus important patron, et il se rangea à l’époque, et encore aujourd’hui, dans le camp du pouvoir en place dans son pays, en bien ou en mal, sur la question de la pauvreté qui touche une large part de la population brésilienne depuis des décennies.»

Cette nature «mercantile» de Pelé n’est donc pas nouvelle au Brésil. Au sein de la Dream Team du Mondial 1970, le numéro 10 était critiqué par plusieurs de ses coéquipiers pour sa relation étroite avec la junte. Plus généralement, bon nombre de Brésiliens se souviennent de la célèbre déclaration de Romario, ancienne star de la Seleçao des années 90 et aujourd’hui député très critique envers le gouvernement, la Fifa et le coût du Mondial:

«Pelé est un poète quand il est silencieux.»

«Malgré le fait qu’il soit le plus grand joueur de tous les temps, Pelé n’a jamais fait l’unanimité au Brésil à cause de ses opinions», nous explique un journaliste du service des sports de TV Globo, principale chaîne de télévision brésilienne, qui préfère rester anonyme en raison du sujet sensible que représente Pelé chez son employeur, diffuseur du Mondial. «Je veux dire que, si une partie des Brésiliens l’aimeront toujours pour tout ce qu’il a fait pour notre football à travers le monde, une autre partie de la population le déteste justement pour ses déclarations polémiques. Après son discours dans lequel il avait critiqué les manifestants, plein de gens étaient vraiment déçus, c’est sûr. Mais cela ne suffit pas à dire que l’étoile de Pelé s’est éteinte.»

«Traître du siècle»

«Pelé, traitre du siècle.» Lors d’une manifestation contre le coût du Mondial, le 15 mai 2014, c’est ce qu’on pouvait lire sur la pancarte d’une opposante.

Le clivage autour du triple champion du monde illustre la position quasiment intenable de Pelé en terre auriverde. Ambassadeur de la Coupe du monde, il ne peut pas lâcher la Fifa –qui concentre la haine du peuple brésilien– ni le gouvernement. Difficile donc, tout en occupant cette posture, de se mettre du côté d’une majorité de la population.

«Il est clair que politiquement parlant, l’argent dépensé pour construire les stades était énorme, et dans plusieurs cas, c’était bien plus que cela aurait dû être. Une partie de cet argent pourrait être investi dans des écoles ou des hôpitaux», déclarait pourtant Pelé, le 20 mai, à l’université Anahuac de Mexico, se rangeant un instant du côté des manifestants, qui réclament plus d’argent pour les domaines de l’éducation et la santé et moins pour le football.

Les larmes de 1950

D’un coût initial de 4,8 milliards de dollars, le «prix» de la Coupe du monde 2014 a grimpé à 11 milliards de dollars selon l’agence Associated Press, dont 4 milliards pour la seule construction ou rénovation des douze stades de la compétition. Et selon un nouveau sondage de l'institut Pew publié le 6 juin, 61% des Brésiliens pensent qu'organiser la Coupe du monde est «une mauvaise chose parce que cela fait de l'argent en moins pour les services publics», tandis que seuls 34% pensent que c'est une «bonne chose parce que cela crée des emplois».

Les douze buts de Pelé en Coupe du monde.

Dans son autobiographie My Life and the Beautiful Game, Pelé raconte avoir vécu comme un traumatisme la défaite en finale du Brésil sur la pelouse du Maracanã lors de la dernière Coupe du monde organisée par le pays, en 1950. «Je n’oublierai jamais la Coupe du monde de 1950 organisée ici, et les larmes de mon père lorsque nous avons perdu», face à l'Uruguay, le match décisif pour le titre, écrit-il. En prélude au tirage au sort de l’édition 2014, il ajoutait, en décembre dernier:

«Je ne veux pas que mes enfants voient leur père pleurer lors de cette Coupe du monde.»

Un succès du Brésil en finale d’un Mondial qu’il n’a pas le droit de perdre à domicile effacerait-il, soixante-quatre ans après, les larmes de la famille d’Edson Arantes do Nascimento? Ou une reprise des manifestations –qui ont continué à secouer le pays en mai– pendant la compétition scellerait quoiqu’il arrive cette Coupe du monde comme une défaite pour «O Rei»?

Même si le Brésil ne l’emporte pas, il serait légitime qu’une statue en l’honneur de Pelé soit construite devant le siège de la Fifa à Zurich, une institution qu’il a sûrement mieux servi que le peuple brésilien pour cette Coupe du monde 2014.

Camille Belsoeur
Camille Belsoeur (133 articles)
Journaliste
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte