Coupe du monde 2014

Les Honduriens sont-ils les «Misérables» du Mondial?

Thomas Goubin, mis à jour le 15.06.2014 à 9 h 08

Quand elle se penche sur la sélection du premier adversaire de la France, la presse étrangère ne cesse de rappeler la pauvreté et la violence extrême qui touchent la population du petit pays centro-américain. Un traitement légitime ou injuste?

Un supporter du Honduras lors d'un match amical contre la Turquie le 29 mai 2014 à Washington. REUTERS/Jonathan Ernst.

Un supporter du Honduras lors d'un match amical contre la Turquie le 29 mai 2014 à Washington. REUTERS/Jonathan Ernst.

«Les Misérables du Honduras». Tel est le titre d'un reportage diffusé par Canal+ fin février et dédié au football du pays centro-américain, premier adversaire des Bleus, dimanche 15 juin, à Porto Alegre (21 heures, heure française).

Un reportage bien documenté mais devenu objet de polémique au Honduras en raison d'un titre jugé offensant. «Ils ne peuvent traiter notre pays ainsi, s'est ainsi indigné début mars l'attaquant international Jerry Bengtson. On nous doit le respect.»

La débat a pris de telles proportions que l'ambassadeur du Honduras en France, Philippe Ardanaz, a préféré intervenir pour éteindre le feu, dans un communiqué daté du 6 mars qui débutait par une précision sémantique:

«Pour un Français, "les Misérables" évoque l'oeuvre épique, romantique, de sociologie humaine, dans laquelle Victor Hugo décrit la pauvreté en France lors de la première partie du XIXe siècle. […] Des gens humbles, sans ressources, mais dignes et orgueilleux, qui cherchent à progresser à force de volonté et de travail.»

Au mois de mai, Univision, la télé américaine destinée aux latinos, a passé une deuxième couche sur l'orgueil national hondurien en intitulant son reportage dédié aux Catrachos «l'équipe pauvre», assurant au passage que l'Etat ne disposait pas de fonds «pour des luxes, comme le sport». Sur Facebook, les réactions indignées à l'annonce de la diffusion du sujet furent si nombreuses et vindicatives qu'Univision a préféré retirer la publication de sa page.

«Donner une bonne nouvelle au peuple hondurien»

Le Honduras est un pays pauvre, qui se situe autour de la 130e place mondiale en PIB/habitant selon le FMI et la Banque mondiale. Cela ne prête pas à débat. Mais doit-on toujours le rappeler quand l'on parle de son représentant en crampons?

Journaliste à la rubrique Sport de La Prensa, Karen Cartagena à son avis sur la question:

«On aimerait qu'on arrête de lier la sélection à la situation de violence et de pauvreté qui existe au Honduras. Pour nous, la Bicolor est un symbole d'union et un motif de réjouissance, d'autant plus en cette année où nous disputons le Mondial.»

«On connaît la situation sociale du pays, reprend le sélectionneur colombien de la H, Luis Fernando Suarez. Une situation que mes joueurs ne peuvent pas changer, mais ils peuvent aider à ce que l'on connaisse positivement leur pays. On veut donner une bonne nouvelle au peuple hondurien.»

Un reportage de la télé hondurienne reprenant des images du sujet de Canal+.

Sauf pour les spécialistes de l'Amérique centrale –espèce assez rare, il faut bien en convenir– le Honduras est aujourd'hui avant tout connu à l'international pour être le pays au plus fort taux d'homicide (hors zone de conflits). San Pedro Sula, la ville où la sélection joue ses matches à domicile, occupe ainsi depuis 2011 la première place des villes les plus violentes au monde selon le Consejo Ciudadano para la Seguridad Publica y Justicia Penal: plus de trois morts par jour en 2013 pour 1,2 million d'habitants.

Pour ce qui est de la magnitude de la violence qui ensanglante le quotidien hondurien, elle ne se voit toutefois pas reflétée dans les stades, malgré une terrible scène de lynchage filmée par les caméras de Canal+ lors d'un derby entre Olimpia et Motagua, les deux grands clubs de Tegucigalpa.

Le football, en tant que phénomène social de masse, peut constituer un excellent point de départ pour évoquer la situation sociale ou politique, d'un pays. La couverture pré Coupe du Monde, qui a accordé une large place aux problèmes sociaux du Brésil, est venue le rappeler.

Les présentations des sélections nationales, en particulier, sont toutefois aussi propices à l'utilisation abondante de clichés, par essence réducteurs. Les Mexicains ne sont-ils pas encore des Aztèques ou les Colombiens des cafeteros (producteurs de café) quand l'on parle football?

«Le football est le fils de la pauvreté»

Pour le Honduras, la narration médiatique hégémonique rapproche la sélection de la pauvreté dont souffrent plus de 60% des Honduriens. Peut-être s'agit-il d'un réflexe ethno-centriste, mais parler du football hondurien sans évoquer sa pauvreté, ce serait aussi faire l'impasse sur un facteur qui influe jusque sur le style de jeu pratiqué par les catrachos.

«Au Honduras, le football est fils de la pauvreté, expliquait ainsi Chelato Uclés, sélectionneur du Honduras lors du Mondial 1982, dans le reportage de Canal+. Ici, en Amérique centrale, ils n'aiment pas nous affronter car plus que des joueurs, nous sommes des lutteurs.» Gustavo Sanchez Velasquez, sociologue et commissaire de police, ne dit pas autre chose:

Beaucoup ont grandi en se demandant chaque jour

s'ils auraient ou non à manger.

Gustavo Sanchez Velasquez, sociologue

«Le match entre la France et le Honduras, ce sera la rencontre de footballeurs appartenant au top mondial face à des joueurs qui compensent leurs limites tactiques, techniques, par l'amour qu'ils portent à ce maillot, à ce que représente leur succès professionnel en épreuves traversées. Beaucoup ont grandi en se demandant chaque jour s'ils auraient ou non à manger.»

Qu'une bonne partie des Honduriens aient été vexés ou indignés par les titres des reportages d'Univision et de Canal+ reste toutefois indéniable et compréhensible. Selon Jerry Bengtson, les joueurs honduriens compteraient même faire du reportage de Canal+ une source de motivation supplémentaire au moment de débuter le Mondial face aux Bleus. «Ceux qui vont jouer ce match face à la France vont avoir en tête ces mots, prévient l'attaquant, auteur de huit buts lors des éliminatoires de la zone Concacaf, et on va tenter de bien faire les choses pour leur montrer qu'on est pas des misérables.» Le footballeur hondurien a faim, mais seulement de victoires.

Thomas Goubin
Thomas Goubin (20 articles)
Journaliste
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