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Comment les sigles permettent de comprendre le rapport des habitants à leur lieu de vie

Julien Damon, mis à jour le 13.06.2014 à 16 h 27

NIMBY, LULU, NOOS ou NIMTOO... Ces sigles permettent d’expliquer en quelques lettres les égoïsmes, les paradoxes des habitants et les projets visant à améliorer le cadre de vie.

L’univers des villes et de l’urbain ouvre sur un délice d’expressions. Des noms propres et surnoms qui désignent les villes jusqu’aux abréviations qui ponctuent les discussions et documents d’urbanisme, la matière de ce vocabulaire est d’une richesse illimitée et constamment renouvelée.

A elle seule l’avalanche de sigles alimente copieusement les codes et dictionnaires! Les experts de la ville (des architectes aux urbanistes en passant par les édiles) sont friands de nouveautés. Ils inventent, relaient, critiquent de nouvelles appellations et désignations pour comprendre les dynamiques et questions urbaines. Les emprunts aux lexiques du droit, de la géographie ou de la sociologie et du management sont légion.

L’urbain, en un mot, se gargarise de mots, ceux-ci venant maintenant nourrir une copieuse littérature spécialisée. On peut, pour avoir un aperçu de l’abécédaire des sigles, passer par le plus célèbre, dans les milieux tout de même autorisés, d’entre eux. Avec ses dérivés, il ouvre sur les problématiques urbaines les plus importantes et les plus modernes.

NIMBY (Not In My Back Yard, «pas dans mon jardin») est probablement l’un des acronymes les plus connus en urbanisme. Devenu objet de théorisations savantes et argument de polémiques militantes, il désigne, en la dépréciant ironiquement, l’opposition locale à l’implantation ou au développement d’infrastructures, d’équipements et de logements, en raison des nuisances probables ou supposées que ces installations pourraient engendrer. On peut souhaiter que tout le monde soit bien logé, mais on refuse les hébergements et logements sociaux à côté de chez soi. On apprécie d’avoir de l’électricité, mais on ne veut pas de centrale près de chez soi. On veut tous des TGV, mais pas de LGV (lignes à grande vitesse) dans sa commune. En gros: d’accord sur les principes, mais pas de ça chez moi!

Le sigle NIMBY, devenu mot, est apparu durant les années 1980 dans le vocabulaire d’urbanistes anglo-saxons. À mesure que le phénomène augmentait, d’autres acronymes imagés sont venus s’ajouter pour décrire ou décrier les oppositions locales à l’implantation de nouveaux équipements. De nouveaux raccourcis comme LULU (Locally Unwanted Land Use, «usage indésirable d’un terrain local») ou NOOS (Not On Our Street, «pas dans notre rue») viennent remplacer ou compléter NIMBY.

À une échelle plus large, on parle volontiers de NOPE (Not On Planet Earth, «pas sur la planète terre»), notamment en ce qui concerne les débats sur le nucléaire. Des termes plus politiques sont apparus comme NIMEY (Not In My Electoral Yard, «pas dans ma circonscription») ou NIMTOO (Not In My Term Of Office, «pas durant mon mandat»). Les termes, érigés en slogans, s’ajoutent dans une collection d’expressions très critiques. Certaines désignent des catégories particulières d’habitants, comme les CAVE (Citizens Against Virtually Everything, «citoyens contre tout»). D’autres soulignent les périls associés aux conséquences collectives de ces replis particuliers. C’est, par exemple, le conseil BANANA (Build Absolutely Nothing Anywhere Near Anyone, «ne rien construire quelque part à proximité de quiconque») qui invite à ne plus rien entreprendre. Et qui résonne assurément avec une maxime bien française, en matière de construction: un maire qui bâtit est un maire battu!

La densification par la maison individuelle

De manière volontariste, quasiment utopique, certains ont plaidé, à rebours du NIMBY et de sa logique, pour le WIMBY (Welcome In My Back Yard, «bienvenue dans mon jardin»), mais sans contenu précis ni grande postérité. Il n’en va pas de même, en France, pour le dernier né, le BIMBY. Sous ce «BIMBY» (pour Build In My Back Yard, «construisez dans mon jardin») une idée forte: il est possible, à la fois, de densifier les villes et de proposer de nouveaux logements à prix accessibles tout en s’adaptant aux évolutions sociodémographiques d’une ville et le tout sans provoquer l’opposition des riverains.

Le projet a une direction précise: la densification par la maison individuelle. Et cette «nouvelle filière de production de la ville» a été expertisée par de très sérieux chercheurs réunis, dans le cadre de d’un projet soutenu par l’Agence Nationale de la Recherche en réponse à son appel à projet «Villes Durables 2009».

NIMBY, SIMBY, LULU...

NIMBY: Not In My Back Yard

LULU: Locally Unwanted Land Use

NOOS: Not On Our Street

NOPE: Not On Planet Earth

NIMTOO: Not In My Term Of Office

BANANA: Build Absolutely Nothing Anywhere Near Anyone

WIMBY: Welcome In My Back Yard

SIMBY: Stay In My Back Yard

La boucle n’est pourtant pas bouclée avec l’irruption du BIMBY. On peut proposer une nouvelle abréviation désignant des comportements individuels et des orientations politiques possibles. Le point d’entrée, en l’occurrence, n’est plus la problématique de la densité, mais celle de la mobilité ou, plus précisément, de la démobilité. Le SIMBY (Stay In My Back Yard, «rester dans mon jardin») pourrait illustrer ce que la démobilité veut désigner.

La croissance contemporaine des mobilités peut être alternativement présentée comme incarnation de libertés nouvelles ou comme puissante menace environnementale. Sur le plan des mobilités locales, en particulier celles des actifs, les opérateurs font, avec leurs usagers et clients, le constat de la saturation des réseaux. Ils connaissent, par ailleurs, les coûts colossaux des investissements pour décongestionner. Une partie de la population vit, en tout cas, une partie de ses déplacements, notamment pour les trajets de travail, comme une douleur. Entassés debout à plusieurs par mètre carré (un vivre-ensemble assez contraint), à l’aller et au retour, dans des transports collectifs saturés, ces urbains ne vivent pas une mobilité souriante.

La perspective de la démobilité, qui s’incarne dans le développement du télétravail et de villes plus cohérentes, vise non pas la décroissance globale, mais l’optimisation de la vie dans les métropoles modernes. Le sigle SIMBY (pour rester chez soi donc) pourrait illustrer, à l’avenir, ce qui relèvera d’un mélange d’aspirations (limiter les déplacements professionnels désagréables) et de contraintes (les coûts élevés des déplacements): je veux rester autour de chez moi… Les responsables politiques et opérateurs des villes, embarrassés traditionnellement par le NIMBY, pourraient, à l’avenir devenir les promoteurs et organisateurs du SIMBY, pour des mobilités douces et réduites. Alors que le NIMBY incarne l’égoïsme local, le SIMBY pourrait venir désigner une mobilité raisonnable et des modalités de vivre ensemble acceptables. A imaginer…

Julien Damon
Julien Damon (19 articles)
Professeur associé à Sciences Po
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