Culture

Et si on allait voir nos épisodes de séries préférées au cinéma?

Alexandre Hervaud, mis à jour le 10.06.2014 à 7 h 13

Transformer certaines séries en de vrais événements visibles en salle semble titiller de plus en plus l'industrie hollywoodienne.

Game of Thrones, sortez le pop corn - DR

Game of Thrones, sortez le pop corn - DR

Dans 99% des cas, évoquer le «passage au grand écran» d'une série TV revient à parler de son adaptation au cinéma, qu'elle soit dans la continuité directe du show (Sex and the City) ou totalement déconnectée de la franchise originelle (L'Agence tous risques).

Une fois n'est pas coutume, on va parler aujourd'hui de «passage au grand écran» de manière littérale, à savoir la diffusion dans des salles de cinéma d'épisodes de séries télé –et pas dans le cadre éphémère d'un festival spécialisé type Séries Mania, d'un marathon homérique genre intégrale de Lost en un long week-end ou encore d'une projection exceptionnelle en festival type P'tit Quinquin à la dernière Quinzaine des réalisateurs quatre mois avant sa diffusion sur Arte.

L'idée, qui semble gagner du terrain dans l'esprit des décideurs outre-Atlantique, consiste à diffuser une série dans des multiplexes à l'occasion de certains épisodes marquants et attendus, comme par exemple le premier ou le dernier d'une saison. C'est d'ailleurs à l'occasion de la diffusion du l'ultime épisode de Breaking Bad en 2013 que cette stratégie avait été évoquée par Steven Soderbergh.

Le réalisateur de Ocean's Eleven avait alors déclaré à Empire:

«Je pense qu'il serait très cool de regrouper les deux derniers épisodes de la série en un seul métrage qui sortirait le vendredi [jour de sortie de films aux Etats-Unis] une fois l'avant-dernier épisode diffusé. L'événement serait annoncé tout au long de la saison avec des spots promo qui diraient “allez voir le season finale en salles!” où le résultat ne serait diffusé que pendant une semaine. Je pense que ça pourrait cartonner, ça n'a jamais été fait auparavant.»

Le final de Breaking Bad en salles, ça ferait un carton!

Steven Soderbergh

Un an après cette déclaration venant d'un artiste s'exprimant aussi bien en tant que fan que professionnel, la revue professionnelle Variety relance le débat avec le son de cloche d'une partie fondamentale de l'équation: celui des exploitants de salles.

Certes, Tim Warner ne parle pas au nom de tous les propriétaires de cinémas, mais l'homme est PDG de Cinemark, troisième plus large circuit de salles des Etats-Unis avec plus de 330 salles et plus de 4450 écrans. Sa parole a donc un certain poids lorsqu'il déclare:

«Voir Game of Thrones sur grand écran, ça serait si excitant! Certes, vous pouvez aller dans un bar pour le voir aussi, mais ce ne serait pas vraiment une expérience premium.»

La sortie en salles, c'est la plus grande plateforme de pay-per-view au monde

Tim Warner

D'après Tim Warner, les branches TV et cinéma des studios qui ne travaillent pas forcément main dans la main devraient à terme s'accorder pour réserver à leurs séries les meilleures (comprendre: les plus lucratives) des fenêtres d'exploitation, allant jusqu'à déclarer: «Ils doivent considérer la sortie cinéma comme la plus grande plateforme de pay-per-view au monde.»

Si l'idée de voir Game of Thrones dans de parfaites conditions de projection ne nous déplaît pas, cette initiative soulève toutefois de nombreuses questions.

Qu'on apprécie ou pas cette tendance –à titre personnel, je suis assez réservé pour des raisons parfaitement expliquées dans ce billet du site Badass Digest–, Netflix a encouragé la pratique du binge-watching avec la mise à disposition d'un bloc des saisons de House of Cards et Orange is the new black. Pas sûr que ce type de productions, avec un tel mode de diffusion, soient compatibles avec des projections événementielles. Le modèle Netflix, et c'est sans doute sa faiblesse, semble même contradictoire avec la traditionnelle «montée en puissance» des attentes du public à l'approche d'une fin de saison classique.

Deux séries phares du service Netflix.

La question du coût se pose également: pour les séries diffusées par des diffuseurs payants (Showtime, HBO, Netflix), doit-on imaginer que les abonnés payeront à nouveau pour découvrir les seasons finales de leurs séries favorites en salles? Soderbergh suggérait de proposer les épisodes en téléchargement une semaine après leur sortie salle. Est-ce à dire –c'est ce que l'on comprend, en tout cas– que la fenêtre TV traditionnelle serait complètement zappée ? Peu probable.

Outre la qualité des programmes qui n'ont parfois rien à envier aux blockbusters (dix heures de Game of Thrones semblent bien moins longues que trois heures de Hobbit), l'un des arguments avancés par les prophètes de la série sur grand écran est le plaisir de découvrir dans de bonnes conditions les épisodes, qui plus est entouré de ses pairs fans.

S'il est vrai qu'on croise encore des hérétiques capables de regarder House of Cards sur leur smartphone dans un métro bondé, la recrudescence des écrans plats haute-définition et autres vidéo-projecteurs, de plus en plus abordables, a plutôt redonné ses lettres de noblesses au visionnage télévisuel.

Quant à l'expérience collective et sociale, depuis quand aurait-on besoin d'intermédiaires pour inviter des camarades à découvrir ensemble le sort réservé à Tyrion Lannister?

Il faut réaffirmer la spécificité de la salle de cinéma comme lieu consubstantiel à l'art cinématographique

Véronique Cayla, DG du CNC.

Au-delà de ces considérations relativement subjectives, reste la question de la faisabilité de ce genre de projections. En France, Véronique Cayla, directrice générale du CNC, déclarait il y a peu à l'Express: «Il est indispensable de réaffirmer la spécificité de la salle de cinéma comme lieu consubstantiel à l'art cinématographique.» Certes, l'objet de l'article concernait plus les retransmissions de rencontres sportives, Coupe du monde oblige, que les season finales de séries HBO. Il n'empêche: dans le même article, Cayla se déclare favorable à réduire les aides aux salles abusant du «hors film» (matchs, opéra, concert, etc.).

Bref, au-delà des projections exceptionnelles du type avant-première (comme celle de la saison 4 de Game of Thrones au Grand Rex début avril en présence d'acteurs de la série), on n'est sans doute pas près de voir le souhait de Soderbergh s'exaucer par chez nous.

PS: quitte à parler de Steven Soderbergh et de série, autant signaler ici la diffusion sur Cinemax (groupe HBO) dès le 8 août de sa future série en tant que réalisateur et producteur : The Knick, avec Clive Owen, une série située dans un hôpital new-yorkais au début du XXe siècle, à une époque où la chirurgie flirtait parfois plus avec la boucherie qu'avec la médecine.

Le teaser est alléchant:

 

 

Alexandre Hervaud
Alexandre Hervaud (231 articles)
Journaliste
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte