Culture

Personne ne s'intéresse à l'empereur Auguste. C'est sacrément injuste. Mais explicable

David Laleye, mis à jour le 11.06.2014 à 13 h 47

Alors que cette année le fondateur du principat est à l'honneur au Grand Palais avec l'exposition, «Moi, Auguste, Empereur de Rome» dans le cadre des commémorations du bimillénaire de sa mort, il est temps de remarquer que l'intérêt qu'il suscite dans le domaine artistique est l'exact opposé de l'intérêt scientifique qu'il représente.

Simon Woods en Auguste dans la série «Rome»

Simon Woods en Auguste dans la série «Rome»

Le Grand Palais fait à Auguste, empereur de Rome, l'honneur de lui consacrer une exposition jusqu'à mi-juillet. Mais c'est peu dire que ce monsieur n'a pas suscité, artistiquement, un intérêt qui soit à la hauteur de son importance historique. 

En examinant les fiches Wikipédia, IMDB, ou Allociné le concernant, on ne retrouve Octave-Auguste que dans environ sept films et séries, dont deux peu recommandables, et où il occupe des rôles secondaire. Quand Jules César, son père adoptif, apparaît dans une vingtaine de films; Marc Antoine, son concurrent et Cléopâtre, compagne de ce concurrent ont droit à une vingtaine de références; Néron et Jésus Christ sont hors classement: plus de soixante-dix références ayant connues des fortunes diverses. Dans l'ensemble on peut citer un grand film pour chacun de ces personnages et des noms mythiques viennent à l'esprit: de comédiens (Elizabeth Taylor), de films (Quo Vadis). 

Pour les romans et les pièces: Auguste a droit à une dizaine de références obscures. L'exception notable est Augustus de John Edward Williams qui reçut le National book award en 1972.

Enfin, pour ce qui est de la peinture, le XIXe siècle livra quelques productions, c'est notamment le cas de Mécène présentant les arts libéraux à l'Empereur. Ingre le peint également dans une scène de conversation, assis sur un trône dans Virgile lisant l'Enéide, ou dans le sacre d'Homère. Il apparaît alors comme secondaire, et éthéré, détaché du monde.

Mécène présentant les arts libétaux à l'empereur, Tiepolo

Le mensuel l'Histoire relève au sujet d'Auguste: «Le premier empereur romain reste pourtant méconnu. C'est qu'il n'avait pas la séduction de son père adoptif Jules César.»

En comparant leurs destinés dans la culture classique et populaire, on peut comprendre pourquoi Auguste est devenue «un nain» artistique, quoique sa stature et le nombre de reproductions de son image puisse commander l'inverse. Alors que Jules César sert de réflexion politique et de leitmotiv artistique, qu'il est mythifié par les masses et réadapté aux époques qui le traitent en permanence.

La malédiction du fils de César

Octave né le 23 septembre 63 av. J-C à Rome sera adopté par Jules César dans son testament, il devient Octavien, puis Auguste à son accession au pouvoir. Il fonde le principat, en agrégeant plusieurs pouvoirs entre ses mains relevant d'institutions auparavant séparées. Il est reconnu par le sénat premier des citoyens et réunit le contrôle des forces armées, la puissance tribunicienne, et le titre de pontifex maximusle plus élevé du culte romain. Il dirigera Rome pendant 40 ans.


Auguste de Prima Porta, Époque Tibérienne

Ce premier élément historique pose déjà un problème pour la réception du personnage aux époques ultérieures: la fondation de l'Empire romain est trop souvent attribuée à Jules César, pour son élection à la dictature à vie, plutôt qu'à son héritier.

Toujours est-il que sous le règne d'Auguste, les arts libéraux florissent: avec l'aide de Mécène, il se lie à des poètes et des historiens, fait reproduire sa figure afin qu'elle soit dispersée dans tout l'Empire. 

Cependant, déjà, certains artistes se rebellent contre celui qu'ils dénoncent comme un tyran. Et quelques années avant la fin de son règne, il impose l'exil de l'auteur des Métamorphoses, Ovide. Ces éléments sont comme des présages de son destin artistique.

Ni guerrier, ni saint

La figure d'Auguste traverse l'époque médiévale, mais elle semble s'affadir derrière celle de son père adoptif. Certains avancent qu'Einhard, intellectuel de l'époque carolingienne, auteur de la première biographie de Charlemagne, aurait dépeint ce dernier sous les traits de l'Empereur Auguste tel que décrit par Suétone dans Vie des douze Césars. Cependant l'image d'Octavien - autre nom d'Auguste-  survit plus dans les monastères et chez les lettrés, que dans les psychés populaires, et n'est déjà pas réinterprétée par les artistes de l'époque. À l'inverse de Jules César, présent dans des récits mythiques d'invasion de la Bretagne, une chanson de geste, et une biographie en vieux français dès le XIIIe siècle: des ouvrages à diffusion plus larges que les copies discutant des concepts à destination des princes et des clercs.

La transmission du père adoptif se fait plus vivace et surtout, elle est «contemporanisée» sur des tapisseries (exemple: les quatre tapisseries de la Vie de César datant du XVe siècle, au musée de Berne): on le retrouve en souverain médiéval. Il est multiple: bâtisseur, conquérant, et Brunetto Latini, philosophe du Moyen-âge, le décrit comme le premier empereur des romains.

Car le meneur de la guerre des Gaules possède l'image d'un combattant redoutable, incarnant l'idéal de la chevalerie. Ainsi on le retrouve aux côtés d'Hector, héros de la mythologie grecque, et d'Alexandre le Grand, roi de l'Antiquité, dans les Neufs preux, représentation icônique de l'idéal de la chevalerie au XIVe siècle, qui aura un écho durable. D'abord décrit dans l'oeuvre Les Voeux du paon, poème courtois du XIVe siècle, le motif inspirera des tapisseries, des gravures, des sculptures, ou encore des cartes à jouer, qui se diffuseront dans toute l'Europe. La figure de César revit ainsi tout le temps. Pas celle d'Auguste.

Il souffre de son inhabileté au combat, et de son paganisme, trop poseur pour devenir un héros médiéval, trop païen pour être un modèle de vertu.

C'est toujours sous l'angle intellectuel que survit la figure d'Auguste dans les cercles de pouvoir. Ces prémisses médiévales sont annonciatrices de la discussion entre tyrannie et monarchie qui s’opérera sous la monarchie absolue, et cette fois Auguste occupera une place de référence dans ces discussions. On le retrouvera jusque dans les débats sur la légitimation du pouvoir du Tsar en Russie, au XVe siècle. Mais cette place centrale sera peut être une malédiction: les siècles se l'accapareront pour ces questions légales plutôt que pour son humanité, et César continuera son ascension dans le coeur des européens non lettrés: sa légende se diffusera encore, et notamment sous la plus de Dante qui voit en lui, également, le premier empereur romain.

Modèle pour la monarchie absolue contre César galant homme

Votre légende ici

Entre le XVIe et le XVIIe siècles, le théâtre s'emparera des figures antiques. Shakespeare contribuera à populariser le thème de l'amour impossible entre Marc Antoine et Cléôpatre, qui sera repris dans des romans, des pièces, des tableaux et des films. Octavien est ici encore secondaire. Dans Jules César, s'installe encore la légende, avec les épisodes des Ides de mars, les figures lyriques de Marc Antoine et de Brutus sont centrale.

Corneille et Racine en France, lui attribueront une place ambiguë. Ainsi, dans Cinna ou la clémence d'Auguste, le message est un plaidoyer pour l'instauration d'un pouvoir fort qu'Auguste incarne aux yeux de l'auteur. A sa suite Racine dans Britannicus, en fera la vertu absolue qui écrase de sa stature toute la pièce, comme l'explique Volker Schröder dans  La tragédie du sang d'Auguste. Cependant, si la présence augustéenne possède une aura, pour ce qui est de la vie, les auteurs n'auront pas été inspirés pour l'animée. On le retrouve dans des tirades solitaires sur la solitude du pouvoir et la trahison: des questions qui dépassent le commun des mortel.

Pendant ce temps la figure de César se popularise toujours plus, il devient héros romanesque. On le retrouve après avoir été modèle chevaleresque comme modèle de galanterie. Sous la plume de femmes et d'hommes du XVIIe siècle, son amour des femmes exposé par Suétone devient charme absolu.

Un Auguste plus autoritaire, Jules César plus tragique

Le XIXe siècle traitera les thèmes antiques avec avidité: là encore, les images associées aux Ides de Mars (jours censément festifs durant lesquels César fut assassiné), ou à la Guerre des Gaules, dont le triomphe, déjà représenté depuis la renaissance, seront reprises dans tout l'occident. En revanche Auguste, à l'exception notable d'un tableau d'Ingres sera encore une fois laissé de côté.

Puis Octavien deviendra tour à tour un épouvantail assimilé à la terreur de Robespierre et au Directoire, une figure servant à romaniser les société occidentales, tout comme une figure opposé au nationalisme du XIXe siècle cherchant par démarcation ses références dans l'antiquité précédant la domination romaine, gauloise en France, germaine en Allemagne. Brinquebalé entre Napoléon et support de discours politiques au cours du siècle, il atterit finalement comme principe du fascisme italien, et modèle du renouveau national allemand pour les nazis. Au fond il inspire principalement pour sa morgue.

César lui, plus actif, plus charmeur, plus poignardé, imprime toujours ses mythes chez les écrivains, facilement chez les cinéastes. Nourris à l'imagerie des scènes de trahison depuis la Renaissance, ou celle des scènes de son triomphe depuis le Moyen Âge; attirés par une figure puissante, tragique et humaine. Chaque étape de sa vie est connue, ses phrases sont reprises dans les oeuvres hollywoodiennes de la grande époque du péplum. Auguste se détache rarement de l'éther dans lequel il aura traversé les deux millénaires précédents.

L'époque d'Auguste, qui est celle de la fin de la République, suscite un nombre incalculable d'analyses historique, justement parce qu'il y a comme une double fondation: un noeud de références à l'antiquité primitive, et des questions institutionnelles qui passionnent les historiens et les latinistes. Cette double fondation a amené Auguste à grandir dans l'ombre de César, à pas menus.

Simon Woods en Octave dans la série Rome, à droite

Il est vrai qu'on ne lui connaît pas d'amours passionnés. L'image austère du gestionnaire et du législateur absorbe celle du stratège, qui, gamin, réussit à défaire les troupes de Brutus, puis de Marc Antoine. C'est une vie certainement moins romanesque est plus difficile à narrer: pourtant la série Rome en 2005 pour HBO, qui en fait un personnage secondaire intéressant, réussit à poser la question des transformations d'Auguste, celle d'un homme fragile et contradictoire qui dompta une époque troublée.

Entre la majestuosité de ses représentations somptuaires, les défauts physiques et les maladies qu’il tente de cacher, il y a là matière à des arches intéressantes ainsi qu’à une réflexion sur l’écriture de l’histoire et le mensonge en politique.

Et puis être créateur, c’est aussi s’emparer des ombres et des interstices d’une histoire partiellement racontée, à la manière de Casanova peint, dépeint et repeint. Au fond, la question est de savoir si un auteur, en ces temps de réflexion sur l'autorité et la démocratie, s'imposera pour animer une grande figure marbrée.

Moi, Auguste, Empereur de Rome

Grand Palais jusqu'au 13 juillet 2014

Site officiel

 

David Laleye
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