Monde

Obama en Europe: la tournée de la réassurance américaine

Daniel Vernet, mis à jour le 06.06.2014 à 14 h 55

Pour rassurer ses alliés face à l'agressivité russe, le président américain compte sur une palette élargie d’instruments diplomatiques: mesures économiques, coopération avec les alliés, institutions internationales, etc.

Cimetière américain de Colleville-sur-Mer le 6 juin 2014. REUTERS/Alain Jocard/Pool

Cimetière américain de Colleville-sur-Mer le 6 juin 2014. REUTERS/Alain Jocard/Pool

Barack Obama, le président qui snobait l’Europe, s’y retrouve pour la deuxième fois depuis le début de cette année. L’occasion officielle est fournie par des commémorations: le 25e anniversaire des premières élections libres en Pologne et le 70e anniversaire du débarquement allié en France pendant la Deuxième guerre mondiale.

Toutefois l’Histoire rejoint l’actualité. Célébration de la lutte pour la liberté sur les plages de Normandie; garantie de l’indépendance et de la souveraineté face aux menaces d’un grand voisin à Varsovie, pas très loin de l’Ukraine en proie aux manœuvres de déstabilisation de la Russie.

C’est l’occasion aussi de quelques beaux discours comme sait les faire Barack Obama, et de quelques gestes concrets: un crédit de 1 milliard de dollars (800 millions d’euros) pour soutenir l’entrainement des soldats américains et alliés en Europe. C’est symbolique mais dans une période troublée les symboles comptent.

Le président américain a réaffirmé la pertinence de l’article 5 du Traité de l’Atlantique nord (Otan): une menace contre un des pays membres de l’Alliance sera considérée par ceux-ci comme une menace contre eux-mêmes. Au-delà des Polonais, le message s’adressait aussi aux Etats baltes.

Il n’était pas superflu. Car les alliés des Etats-Unis ne sont pas rassurés. En annexant la Crimée et en cherchant à faire pression sur le gouvernement ukrainien, Vladimir Poutine a instillé le doute de l’insécurité chez les voisins de la Russie, y compris chez ceux qui ont adhéré à l’Otan après la dissolution du bloc soviétique.

Certes, le président russe ne s’est pas attaqué jusqu’à maintenant à des Etats membres de l’Alliance atlantique (mises à part quelques cyberattaques contre l’Estonie, par exemple). Il est même significatif que ces deux cibles récentes – la Géorgie en 2008 et l’Ukraine aujourd’hui – soient deux pays dont le rapprochement avec l’Otan a été refusé, justement au printemps 2008, par l’organisation atlantique à la demande de l’Allemagne et de la France.

L'élargissement de l'Otan depuis 1949. Wikipedia CC BY-SA 3.0

Mais il n’empêche que la crédibilité des Etats-Unis et donc de l’Otan a été gravement entamée par l’attitude américaine dans la guerre en Syrie. Barack Obama avait fixé une «ligne rouge»: l’utilisation par le régime de Bachar el-Assad d’armes chimiques de devait pas rester impunie.

Après le refus de la Chambre des communes britannique de participer à des opérations aériennes, le président américain a fait marche arrière en s’abritant derrière les réticences du Congrès. La France ne pouvait agir seule. La «ligne rouge» s’était transformée en pointillés.

Le même doute saisi les pays d’Asie vers laquelle devait «pivoter» la stratégie américaine. Les alliés traditionnels de Washington (Japon, Corée du sud) comme les pays qui comptent plus récemment sur l’assistance américaine (Vietnam) se demandent s’ils peuvent se reposer sur les Etats-Unis pour s’opposer aux ambitions territoriales de la Chine. La récente tournée de Barack Obama dans le Pacifique ne les a qu’à moitié apaisés.

La reculade sur la Syrie de l’été 2013 n’a évidemment pas échappé à Vladimir Poutine qui en a profité pour engranger un succès diplomatique en proposant la destruction du stock d’armes chimiques syrien. Et le président russe en a conclu qu’il ne risquait pas grand-chose à défier ailleurs, y compris en Europe, la détermination des Occidentaux. Et à tester les limites jusqu’où il peut aller sans s’exposer à une sérieuse riposte. L’exclusion du G8 redevenu G7 (la réunion des grandes puissances économiques du monde) et les sanctions lui en donnent une idée.

Pour conforter la «réassurance» auprès de leurs alliés, les Etats-Unis ont d’autres moyens à leur disposition. Ils ont lancé quelques exercices aériens et maritimes à proximité de la Russie mais ils pourraient, par exemple, revenir sur leur engagement pris dans les années 1990, au moment de la dissolution du pacte de Varsovie – l’alliance militaire des pays communistes en Europe –, de ne pas stationner en permanence des troupes de l’Otan dans les nouveaux pays membres. C’était ce qu’on appelait alors «les 3 no»: no plan, no intention, no need (pas de plan, pas d’intention, pas de besoin). Aujourd’hui, le besoin pourrait créer l’intention et susciter un plan.

Jusqu’à maintenant, l’Otan s’est contentée d’organiser des manœuvres dans les anciens Etats socialistes d’Europe centrale et orientale qui ont rejoint l’Otan en 2004. Cependant les membres de l’organisation atlantique sont divisés, comme l’a montré la réunion des ministres de la défense, mardi 3 juin, à Bruxelles. Les pays «du front» – Pologne et Etats baltes – sont favorables au stationnement permanent de troupes alliées ; d’autres sont contre car ils y voient une «provocation» à l’égard de la Russie.

La division n’est plus entre la «vieille» et la «nouvelle» Europe, comme disait Donald Rumsfeld, le secrétaire à la défense de George W. Bush en 2003 au moment de l’invasion de l’Irak. Elle a tracé de nouvelles lignes de partage. D’anciens satellites de l’URSS hésitent maintenant à s’opposer à Moscou, soit pour des raisons économiques (approvisionnement en gaz en particulier) soit pour des raisons politiques, voire idéologiques.

Le premier ministre hongrois Viktor Orban par exemple se sent solidaire des diatribes de Poutine contre la décadence de l’Occident. Des «anciens» de l’Union européenne ont pris des positions plus fermes, comme la France, même si elle n’a toujours pas renoncé à vendre des navires de guerre sophistiqués à la Russie.

Vladimir Poutine est habile à exploiter l’apparente irrésolution américaine et les divisions entre alliés. Il peut même se permettre de faire quelques gestes d’apaisement pour accroitre le trouble de ses interlocuteurs. Il n’est sans doute pas très loin le temps où les Occidentaux ne seront plus taraudés par la question de savoir s’il faut aggraver les sanctions mais s’il faut les alléger compte-tenu des signes de désescalade que Moscou va distiller.

Dans le discours-programme de politique étrangère qu’il a récemment prononcé devant les cadets de West Point, Barack Obama a dit qu’il fallait «éviter les actes stupides». Il a ajouté que l’action avait parfois des conséquences plus négatives que l’inaction. Sans doute faisait-il allusion aux deux guerres que son prédécesseur, George W. Bush, avait lancées et qu’il lui-même engagé à terminer.

Il a tenu parole en Irak comme en Afghanistan. Sans renoncer à l’usage de la force, avec l’utilisation des drones en particulier, il hésitera à l’avenir à envoyer des troupes dans des aventures extérieures. Il compte plus sur une palette élargie d’instruments diplomatiques: mesures économiques, coopération avec les alliés, institutions internationales, etc. En phase avec une opinion publique qui considère que, comme l’a dit Barack Obama lui-même, le «nation building» commence à la maison.

Daniel Vernet
Daniel Vernet (438 articles)
Journaliste
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