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A Roland-Garros, la chasse au people n'est plus ce qu'elle était

Yannick Cochennec, mis à jour le 08.06.2014 à 14 h 09

Depuis que Roland-Garros est devenu un rendez-vous sportif et mondain, paparazzi et photographes sportifs se frôlent sans vraiment se connaître.

Leonardo DiCaprio lors de la finale de Roland-Garros entre Nadal et Ferrer en 2013. REUTERS/Gonzalo Fuentes

Leonardo DiCaprio lors de la finale de Roland-Garros entre Nadal et Ferrer en 2013. REUTERS/Gonzalo Fuentes

Les finalistes du tournoi de Roland-Garros sont connus (Rafael Nadal et Novak Djokovic) et il ne reste plus désormais qu’à installer le public qui prendra place dans les tribunes du court Philippe Chatrier à l’occasion de l’une des journées les plus «people» de l’année en France.

En effet, tandis que le plus gros des troupes des spectateurs se retrouvera «au balcon», dans la partie supérieure du stade, ils seront des dizaines de privilégiés assis au plus près de l’action, confortablement installés dans les loges qui ceinturent le central. Parmi eux, donc, des grands noms du spectacle, des capitaines d’industrie, des politiques, des sportifs, des échappés de la télé-réalité concentrés sur quelques dizaines de mètres carrés et prêts à se laisser dévorer par les objectifs des photographes.

En revanche, pas de président de la République à l’horizon puisqu’il faut remonter à 1974 et à Valéry Giscard d’Estaing pour retrouver trace d’une visite élyséenne au bord du court à l’occasion de la demi-finale entre François Jauffret et Manuel Orantes.

Tout au long de la quinzaine de Roland-Garros, joueurs et «people» sont offerts sur un plateau numérique aux photographes dans une épreuve où cohabitent deux types de preneurs d’images professionnels: ceux qui pourchassent les vedettes dans les loges comme indifférents au combat qui se déroule sur le court et ceux qui ne quittent pas les joueurs de l’œil et de l’objectif. Depuis que Roland-Garros est devenu ce rendez-vous sportif et mondain, ces deux univers professionnels se frôlent sans vraiment se connaître.

«Il y a du respect, mais pas vraiment d’échanges», constate Max Colin, photographe de stars, comme il se définit lui-même, et qui estime en être à son 30e Roland-Garros. «Les photographes sportifs nous prennent parfois un peu de haut avec leurs gros objectifs, sourit Sébastien Toubon, de l’agence Visual. Pendant longtemps, on a pu ressentir une forme de condescendance, mais comme les grandes agences, à l’image de l’AFP, se sont aussi mises au “people”, parce qu’il faut bien vivre, les relations sont devenues tout à fait normales et agréables. La seule différence est qu’ils déclenchent beaucoup plus que nous. Notre doigt est nettement plus sage.»

Roland-Garros s’est ouvert aux vedettes dans les années 1970 quand Philippe Chatrier, le président de la Fédération française de tennis de l’époque, avait demandé à la comédienne Juliette Mills (alors compagne de Jean-Paul Loth) de mettre son carnet d’adresses au service du tournoi afin de faire venir les artistes du côté de la Porte d’Auteuil.

Menacés de devenir un événement secondaire, Philippe Chatrier avait senti que les Internationaux de France avaient besoin de dépoussiérer leur image et que les célébrités pourraient justement apporter cette patine de modernité. Jean-Paul Belmondo, alors au faîte de sa popularité et généralement accompagné de son ami comédien Charles Gérard, est devenu ainsi l’un de ces premiers habitués prestigieux de la Porte d’Auteuil bientôt suivis par Jean Rochefort, Claude Brasseur, Pierre Richard, Victor Lanoux, Claude Lelouch, grandes figures de ces années-là et que l’on peut encore apercevoir à Roland-Garros près de 40 ans plus tard.

«Pendant longtemps, Jean-Paul Belmondo avait une loge proche de la chaise d’arbitre et donc du lieu où nous nous trouvions, se remémore Serge Philippot, photographe pendant de longues années à Tennis Magazine. Avec lui, les échanges étaient très courtois et parfois même chaleureux

Aujourd’hui, le défilé est devenu incessant et sans les «people», Roland-Garros ne serait pas tout à fait ce qu’il est. Il y a les «people» qui ont un vrai goût pour le tennis parce qu’ils pratiquent ce sport comme Patrick Bruel ou Michèle Laroque et ceux qui ne sont pas vraiment concernés par le lift de Nadal, mais pour qui une présence à Roland-Garros reste bonne pour leur image comme une montée des marches à Cannes à l’instar de Zahia ces jours derniers.

Dans quelle catégorie ranger Prince venu assister voilà quelques jours au huitième de finale de Rafael Nadal? Impossible à dire, le chanteur étant reparti avec son sceptre et son mystère.

Alors qu’environ 200 photographes professionnels sont accrédités pour la durée du tournoi, ils ne sont qu’une quinzaine à se consacrer entièrement à ces prises de vue «people» et ces photographes sont soumis à des règles relativement strictes. «Ils sont limités dans leur nombre et dans leur espace, précise Christophe Guibbaud, photographe de l’agence Abaca, responsable cette année de l’ensemble de la profession à Roland-Garros. Dans la tribune de presse située à mi-hauteur du stade, ils ont un coin de cinq places qui leur est réservé avec tirage au sort tous les jours pour savoir qui peut y être. Sinon, ils peuvent “tourner” dans les loges à partir du moment où il y a des places libres.»

Pendant longtemps et avant d’être isolés sur une plateforme devant des cabines de radio, les photographes «people» de la tribune de presse ont été les «ennemis » des journalistes qui leur reprochaient de troubler leur concentration avec les cliquetis de leurs appareils, même si les rédacteurs étaient toujours contents d’apprendre qu’untel était là et que bidule avait une histoire avec machine.

On demande aux stars qui jouent ce tournoi de poser devant une bâche avec des noms de sponsors, mais quelle misère

Max Colin

Sébastien Toubon, Max Colin, mais aussi Jean Catuffe font partie de ces photographes qui promènent inlassablement leur regard aiguisé sur les tribunes de Roland-Garros en essayant de débusquer ceux qui tentent de se «cacher» comme Leonardo DiCaprio lors de la finale 2013. «Il était placé à un endroit complètement inhabituel, mais nous l’avons débusqué, se rappelle Jean Catuffe. L’autre jour, l’émir du Qatar a fait aussi une apparition incognito et nous n’avons pas été nombreux à le repérer Pour ces photographes, la journée commence toujours à l’heure du déjeuner à l’entrée du village des relations publiques où passent et posent les personnalités connues.

C’est l’un des rituels de l’endroit orchestré principalement par la marque Lacoste, le sponsor qui est le plus grand pourvoyeur de têtes connues tout au long des deux semaines. L’équipementier dispose d’une grande loge face à la chaise d’arbitre et de deux autres, plus petites, en face, généralement occupées par les VIP de premier rang qui tournent ainsi le dos aux «planqueurs» de la tribune de presse.

«Mais je trouve qu’avec le temps, il y a de moins en moins de “people”, constate Max Colin. Le numérique a changé beaucoup de choses dans notre profession parce que tout le monde est capable de faire des photos et de surprendre les stars qui se méfient donc de l’endroit en craignant la mauvaise photo au mauvais moment.»

Et Max Colin de dire qu’il s’agit probablement de son dernier Roland-Garros, tournoi de plus en plus encadré au point que le tournoi des personnalités, qui se déroule de l’autre côté de l’autoroute, dans le Bois de Boulogne, ne lui est même plus accessible comme avant car il est couvert en exclusivité par un photographe de la Fédération française de tennis. «Maintenant, on demande aux stars qui jouent ce tournoi de poser devant une bâche avec des noms de sponsors, mais quelle misère», soupire-t-il. «C’est vrai que ça devient un peu mou», reconnaît Sébastien Toubon.

«Comme le gâteau s’est rapetissé avec les difficultés de la presse papier et comme tout le monde fait désormais du “people”, Roland-Garros n’est peut-être plus la pépite que le tournoi a été», confirme Jean Catuffe.

Une valeur sûre, cependant: la star internationale de passage à Roland-Garros comme Di Caprio en 2013, Beyoncé et Jay-Z en 2010 ou Bill Clinton en 2001. Ventes garanties au-delà des simples frontières nationales. «Pour le “people”, le meilleur tournoi reste de toute façon l’US Open, remarque Jean Catuffe. Lors des finales, là, c’est Hollywood.»

Yannick Cochennec
Yannick Cochennec (574 articles)
Journaliste
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