EconomieCoupe du monde 2014

Mondial: Dilma Rousseff voulait faire de la «Copa» un marchepied vers sa réélection. C’est raté

Anne Denis, mis à jour le 12.06.2014 à 6 h 16

La présidente-candidate brésilienne dont la popularité s’effrite à moins de 4 mois de la présidentielle, n’a pas su faire de la Coupe du monde un argument électoral.

Le président de la FIFA Sepp Blatter et la Présidente du Brésil Dilma Rousseff  à Brasilia le 2 juin. REUTERS/Joedson Alves

Le président de la FIFA Sepp Blatter et la Présidente du Brésil Dilma Rousseff à Brasilia le 2 juin. REUTERS/Joedson Alves

Le 1er mai dernier, journée internationale du travail, la présidente du Brésil Dilma Rousseff fait une allocution retransmise sur toutes les chaines de télévision. L’avocat Charles Henry Chenut est à Confins, ville de l’Etat du Minas Gerais, et regarde le discours avec un ami brésilien. Ils entendent alors, me raconte-t-il, une clameur répétée venant d’un peu partout: «Fora Dilma!» (Dehors Dilma). Pas de manif dans la rue: les gens sont chez eux devant leur télé et, toutes fenêtres ouvertes, insultent en chœur leur présidente. Certes, cette partie du Brésil est plutôt un fief de l’opposition mais l’anecdote n’en est pas moins significative. Beaucoup n’excluent d’ailleurs pas qu’elle se fasse huer le 12 juin prochain à l’Arena Corinthians de Sao Paulo, lors du match d’ouverture de la Coupe du Monde.

Pour «Dilma»,  l’enjeu de la «Copa» s’est transformé en un énorme coup de poker. La campagne pour l’élection présidentielle du 5 octobre entrera dans sa phase décisive peu après la fin. Or, la Présidente, qui pouvait encore espérer l’emporter dès le premier tour il y a 6 mois, a vu sa popularité dégringoler à 37% (avant de regagner quelques points récemment). Elle reste en tête mais sa victoire n’est plus assurée. Et ses deux principaux challengers, Aecio Neves, du parti social démocrate PSDB (sénateur du Minas Gerais, crédité d’un bon bilan comme gouverneur de l’Etat jusqu’en 2010 mais desservi par une vie de jet setteur) et Eduardo Campos, gouverneur socialiste de l’Etat de Pernambuco, se prennent à y croire.

Difficile de ne pas penser que si la «Seleçao», déjà cinq fois championne du monde, remporte la victoire à domicile, les Brésiliens seront plus indulgents envers Dilma Rousseff.  «Le Brésil peut être champion et moi perdre l'élection. Le Brésil peut l'emporter et moi ne pas être réélue», rétorque la présidente qui fait semblant de croire que la fronde sociale s’apaisera «quand le ballon roulera sur la pelouse». Incroyable aveu d’impuissance, alors que cette «Copa» aurait dû être l’apothéose, au pays du football, d’une décennie d’optimisme et de boom économique. Retour sur la série de ratés qui a poussé dans un corner la présidente de la 7e économie du monde.

Les dérapages en série des préparatifs de la Copa 

La presse nationale et étrangère s’en fait l’écho depuis des mois, au rythme des mises en garde de moins en moins polies de la FIFA: les retards se sont accumulés, au point de faire carrément craindre le chaos pendant la Coupe.

A une semaine du Mondial, 11 aéroports des villes hôtes étaient toujours en travaux, le centre de Rio de Janeiro n’était qu’un vaste chantier et certains des 12 stades n’étaient  toujours pas prêts. De nombreux projets de tramway ou autres projets ont été abandonnés ou reportés, un programme de «maquillage» lancé en catastrophe pour dissimuler les travaux inachevés.

La polémique fait rage sur ces retards —tergiversations de départ, mégalomanie, amateurisme, désorganisation—  et sur leurs conséquences: faute de temps, les appels d’offre ont souvent été court-circuités, ouvrant la voie à la corruption et à l’envolée des coûts, au profit des grands groupes de BTP. 

11

milliards d'euros de budget pour le Mondial brésilien contre 0,5 pour la Coupe du Monde en France.

Le budget global est de l’ordre de 11 milliards d'euros (à comparer aux 500 millions de la Coupe 1998 à Paris), et les dépassements de coûts de rénovation ou construction des stades (400 millions d’euros pour le seul Arena Corinthians) varient de 30 à 100%.

La présidente a reconnu le dérapage de la facture publique, tout en accusant la FIFA d’avoir promis des financements privés qui ne seraient jamais venus. «Mais la majorité des investissements publics effectués depuis 2007 l'ont été pour le Brésil et pas pour le Mondial», a-t-elle réaffirmé.

Ces dérives cristallisent des mécontentements plus profonds

Elle prêche dans le désert. Sondage après sondage, la proportion de Brésiliens favorables à la Copa faiblit: à peine plus de 45% ces derniers jours (contre 39% contre). Pour Ricardo Ribeiro, de MCM Consultores, «la perception générale est que beaucoup de promesses sur les travaux d'infrastructures, de transports, n'ont pas été tenues. La rue a le sentiment que la priorité a été donnée à la Coupe».

En juin 2013, le mouvement social de grande ampleur qui a secoué le pays durant la Coupe des Confédérations traduisait déjà cette frustration des «nouvelles classes moyennes». L’étincelle fut la hausse du prix du ticket de bus et de métro mais rapidement, les manifestants ont réclamé une meilleure éducation, une meilleure santé, de meilleurs transports «aux standards FIFA».

Dilma Rousseff a promis beaucoup —dont une «réforme politique»— mais rien n’est venu (en dehors du recours massif à des médecins cubains dans les campagnes).

Logiquement, la contestation a donc redémarré ces dernières semaines, pour profiter de la caisse de résonance du Mondial. «Ces revendications ne sont pas opportunistes, elles sont légitimes, il faudra bien y répondre, estime Charles Henry Chenut, du cabinet d’avocats franco-brésilien Chenut Oliveira Santiago. Mais le mouvement est devenu totalement hétéroclite, sans leaders  identifiés avec lesquels le gouvernement puisse négocier».

La vague de contestation est surtout de plus en plus corporatiste: militants du MTST (mouvement des Travailleurs sans toit) dénonçant la spéculation immobilière; Indiens armés d’arcs et de flèches manifestant à Brasilia contre la déforestation de l’Amazonie; grèves de chauffeurs de bus et de professeurs; policiers fédéraux menaçant de faire grève durant le Mondial.

Le gouvernement gère au coup par coup, recevant une délégation des premiers, augmentant en toute hâte de 16% les salaires des profs et des policiers… Et créant ainsi un appel d’air: le 5 juin dernier, les employés du métro de Sao Paulo, réclamant des hausses identiques à celles des policiers, se sont mis en grève illimitée, au risque de paralyser totalement la capitale économique à quelques jours du match d’ouverture.

Petrobras, bombe à retardement

A cette situation ultra-tendue s’ajoutent une conjoncture morose —croissance de 1,9% en rythme annuel, inflation élevé, faible taux d’investissement de 17,7%— et un inquiétant regain de violence (plus de 56.000 homicides par an), attestant des limites des opérations de «pacification» en cours dans les favelas.

Mais c’est le scandale de corruption touchant la compagnie pétrolière nationale Petrobras qui risque surtout de déstabiliser Dilma Rousseff. En résumé, une raffinerie texane a été rachetée 42,5 millions de dollars en 2005 par une société contrôlée par l’homme d’affaires belge Albert Frère, qui en aurait revendu la moitié en 2006 à Petrobras pour 360 millions puis, en vertu d’une clause de rachat inscrite dans le contrat, la seconde moitié pour plus de 820 millions! L’opération aurait été menée pendant que Dilma était ministre de l’Energie et donc à la tête du Conseil d’administration de Petrobras. Elle a déclaré n’avoir pas été informée de l’existence de cette clause.

Dilma aurait pu au moins offrir la Coupe aux Brésiliens et non la leur confisquer

Charles-Henry Chenut, avocat

L’affaire se corse car Albert Frère est aussi un actionnaire important  de GDF Suez, dont la filiale Tractebel aurait financé les campagnes de Lula et Dilma. Une commission parlementaire mixte rendra son rapport … juste avant l’élection. Evidemment, les partis et la presse d’opposition sont prêts à dégainer.

La Coupe sans le peuple 

Dans la tourmente, Dilma soigne son électorat, annonçant notamment  une baisse de la fiscalité pour les salariés et une nouvelle hausse de 10% de la Bolsa Familia, célèbre programme d’aides sociales développé par Lula, qui a sorti 30 à 40 millions de personnes de la pauvreté. Cela reste sans doute son meilleur argument. «Mais on arrive au bout de ce système, le mouvement actuel le montre bien, estime Charles-Henry Chenut qui ne comprend pas comment «une femme de gauche, syndicaliste» ait si peu anticipé les germes de la protestation. «Elle aurait pu au moins offrir la Coupe aux Brésiliens et non la leur confisquer», s’indigne-t-il.

Autrement dit, négocier davantage de billets avec la FIFA, puis les vendre à prix raisonnable. Au contraire, seule une frange d’ultra privilégiés aura accès aux matches. En outre, plus de 200.000 personnes dans le pays ont été expulsées pour faire place aux nouvelles installations. «Cela aurait été moins mal accepté si, au moins, les résultats étaient probants», ajoute-t-il, citant en exemple une grande opération d’expulsion sur une zone proche du stade Maracaña pour construire un parking de 10.000 places. «Sauf qu’aujourd’hui, il n’y a pas le moindre début de parking».

Au lieu de la liesse précédant chaque Coupe du Monde, les villes voient donc surgir des banderoles dénonçant cette «Coupe sans le peuple» et, sur les murs, des dizaines de peintures. Certaines, représentant un enfant attablé devant un ballon de foot posé dans son assiette, ont fait le tour du monde. Pas sûr qu’elles disparaitront après la Coupe, même si la Sélection brésilienne triomphe.

Anne Denis
Anne Denis (76 articles)
Journaliste, éditrice du site Latina-eco.com
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