France

La politique sur le sable: de juin 1944 à juin 2014

Roselyne Febvre , mis à jour le 06.06.2014 à 10 h 59

La France, jadis si fière d'elle-même, est devenue un vieux pays fatigué.

Un vétéran britannique, le 5 juin 2014 à Hermanville-sur-mer. REUTERS/Toby Melville

Un vétéran britannique, le 5 juin 2014 à Hermanville-sur-mer. REUTERS/Toby Melville

Le vieux pays remis à la table des Grands par le général de Gaulle il y a 70 ans, cette France est fatiguée. On peut dire «fatiguée par elle-même», angoissée «par elle-même», rabaissée «par elle-même». Le  vieux et grand pays hier encore si fier de lui avec ses Lumières qui éblouirent l'Europe, sa Révolution qui  fascina les libérateurs, son Empire qui lui apporta les soleils d’Austerlitz et lui inventa un système politique selon ses gènes ancestraux. 

De Gaulle, le même, qui lui bâtit une  République stable et industrielle  et lui donna un Etat modernisé. La France, fière  enfin, d’avoir fait l’Europe avec l'Allemagne, et ainsi tracé son grand avenir dans l’Union.

Aujourd'hui la France rase les murs. Le FN gagne les élections européennes et le rêve européen est transformé en repoussoir. Fatigue, abstention, rejet, repli sur soi, la France rétrécie vit la fin d'un cycle politique.

La dégradation, à y regarder, ne date pas d'hier. Le traité de Maastricht en 1992 avait  découvert ses eurosceptiques. L’échec du référendum sur le traité constitutionnel leur avait donné la victoire et annoncé la tempête. Mais le ciel devenu gris n'a pas alerté sur les causes du non. Le rêve européen mort? Nos politiques français par fainéantise,  nos leaders européens par aveuglément, ont laissé les citoyens maugréer et touiller  leurs déceptions.

L’Europe paie pour ses dérives technocratiques, pour n'être pas achevée, pour n'avoir pas su gérer la crise des dettes, en un mot pour voir trompé avec le rêve de prospérité quand la mondialisation élevait considérablement les exigences économiques et le besoins des réformes profondes.

Mais au mal européen, la France rajoute le sien.

Les Français sont fatigués, fatigués d'une classe politique impuissante, en proie aux affres d'une crise morale généralisée, d'un vide idéologique à gauche comme à droite, d'un système institutionnel au bout du rouleau. Comme le note Pierre Nora[1] les Français ont perdu De Gaulle et avec lui «la vraie France» venue en droite ligne de Vercingétorix et pour la remplacer ils ne se sont retrouvés ni dans le socialisme, ni dans le libéralisme, ni dans l’écologie, ni, donc, dans l’Europe.

Les Français
sont fatigués, fatigués d'une classe politique impuissante

Dimanche 25 mai à la tombée du jour, le diable est sorti de la boite. L’émotion a pris la pose: le choc, le séisme, le tremblement de terre, le Big Bang, toutes métaphores géologiques avec lesquelles les journalistes peignent la réalité pour la rendre commerciale presque comestible.

Y a-t-il 25% de fachos en France? Non. Mais il y a 100% de Français qui dénoncent une classe politique décrédibilisée depuis trop de temps. «La parole politique est devenue une langue morte», comme l’a déclaré Manuel Valls lors de son discours de politique générale à l’Assemblée nationale. Quel aveu, quelle lucidité...

Mais une fois le constat posé que fait-on? On renverse la table? Non on s'assassine entre amis comme à l’UMP. La faute à Copé, dit Fillon. La faute à mes collaborateurs, répond Copé. Lesquels collaborateurs en accusent d’autres... et ainsi de suite.

Alors on fait quoi?  Un droit d’inventaire? Non quelle horreur! L’on va repêcher trois papes. Trois anciens Premiers ministres qui tournent et retournent leurs haines recuites comme des potions périmées pour voir revenir Nicolas Sarkozy tel le Deus ex-machina qui comme dans les tragédies grecques sort de la «machine» pour arranger les affaires de tout le monde.

Quant aux socialistes, même au pouvoir ils continuent de penser «rue de Solférino» entre courants, querelles byzantines et infantilisme.

A l’Elysée, l’on trouve aujourd’hui un président impuissant devant les drames sociaux et économiques qui hésite, improvise en  zig-zag depuis deux ans comme le reconnaît l’économiste Thomas Picketty, peu suspect d’être à droite.

Mais le mal dépasse François Hollande. Deux tiers des Français considèrent «que la démocratie ne fonctionne pas très bien ou pas bien du tout»[2].  Il y a plusieurs raisons: le vide idéologique des partis qui n’ont pas travaillé sur les réalités d’une France remuée dans ses sillons par la mondialisation, sur les moyens de reconstruire l’Etat-social et qui, en conséquence, donne le sentiment «de ne pas écouter»; des institutions devenues obsolètes avec le quinquennat; un personnel politique professionnalisé, vieilli, qui truste les sièges sans se renouveler.

Le pouvoir politique tourne en rond dans la consanguinité. Gauche et droite: les mêmes depuis des décennies comme une résurgence monarchique, comme plutôt une Cour où à droite c’est le petit meurtre qui fait l’avancement et à gauche c’est la «combinazione»  des courants qui l’emporte.

Jacques Chirac n'aurait jamais dû parvenir au sommet, s’il n’avait obstinément et systématiquement éliminé tous les potentiels adversaires où compagnons: de Chaban-Delmas aux rénovateurs en passant par Philippe Seguin.

Lionel Jospin en 2002 battu par la désertion du vote populaire abandonne la politique sur une blessure narcissique laissant le PS défait en déshérence programmatique comme un général qui aurait déserté le champ de bataille après la déroute. Un PS, dernier parti socialiste à faire son aggiornamento et sa mue idéologique, qui  n’a toujours pas vraiment admis, en 2014, le «virage» de Hollande. Comme s’il se satisfaisait d’être à jamais le parti des promesses impossibles et non tenues, celui en somme de l’utopie.

Et si on prenait exemple sur
Matteo Renzi?

Nicolas Sarkozy, le miraculé, échappé de la faux meurtrière de Chirac, s’est avéré  aussi indéterminé sur la politique nécessaire à la France. Il a promis la rupture pour  augmenter les impôts, comme les autres avant et après lui. Personnalité clivante, il a hystérisé ses rapports avec l'opinion et les médias, contribuant au rejet de la classe politique.

François Hollande, dernier de la liste, n’est arrivé qu’après la chute du vainqueur des sondages Dominique Strauss-Kahn.

La défaite de l’adversaire est devenue la méthode pour s’emparer du pouvoir. Une fois en place, faire le moins possible dans les reformes attendues, nécessaires mais douloureuses. 

Maintenant, comment rétablir la confiance des Français dans la politique ? Il faudra en passer par une réforme, mais une réforme radicale. Certains plaident pour une VIè République, d’autres pour un mode de scrutin à la proportionnelle aux législatives. D’autres encore proposent un quinquennat unique.

Et si l’on regardait ailleurs?

Prendre l’exemple de Matteo Renzi en Italie qui propose de ne faire de la politique que pendant 10 ans: le temps de faire les réformes et partir, a-t-il déclaré en jean à des journalistes de la presse internationale. Redonner de l’espace aux citoyens. 

La Big Society de David Cameron qui fait faire par la société civile ce que l’Etat, trop gros et trop loin, fait mal est une piste fructueuse malgré les critiques possibles. Réviser la structure de l’exécutif, faire moins de lois, simplifier les territoires (c’est en route quoi qu’on en pense), restreindre de beaucoup le poids de l’Etat et, surtout, mettre à la retraite une bonne moitié du personnel politique, la France l’attend, les yeux vers le rivage comme la Libération. 

La France est-elle en mesure de bouger? C’est le grand défi des années qui viennent car que nous le voulions où non nous sommes sur un pont. Celui qui nous transporte d’un rivage à l’autre.

1 — Recherches de la France Gallimard Retourner à l'article

2 — Baromètre Cevipov décembre 2013 Retourner à l'article

Roselyne Febvre
Roselyne Febvre (10 articles)
Journaliste
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