Coupe du monde 2014Sports

La Coupe du monde est un jeu de hasard

Simon Kuper, traduit par Jean-Marie Pottier, mis à jour le 11.06.2014 à 16 h 33

C'est pourquoi vous avez de grandes chances de vous tromper dans vos pronostics et vos paris.

L'Italien Fabio Grosso inscrit le tir au but vainqueur face à la France, le 9 juillet 2006 à Berlin. REUTERS/Shaun Best.

L'Italien Fabio Grosso inscrit le tir au but vainqueur face à la France, le 9 juillet 2006 à Berlin. REUTERS/Shaun Best.

Pelé a gagné trois Coupes du monde avec le Brésil mais, depuis quarante ans, son rôle pendant le tournoi se résume à celui d'une marionnette souriante et sociable rémunérée par de gros sponsors. Ce vénérable retraité n'aime pas vraiment regarder du football et préfère plutôt passer des journées relaxantes dans des chambres d'hôtel onéreuses.

Néanmoins, à chaque fois qu'il sort de chez lui, des journalistes arrivent pour lui demander quelle équipe décrochera le gros lot selon lui. En 1982, il a misé sur le Chili. En 1990, il a déclaré:

«L'Italie est favorite.»

En 1994, ce fut:

«Pour moi, la Colombie est favorite.»

En 1998:

«L'Espagne est la grande favorite.»

Et ainsi de suite. Aucune des équipes en faveur desquelles il s'est prononcé ne l'a emporté. Dans ce qui reste sans doute sa prophétie la plus célèbre, Pelé a un jour déclaré:

«Une nation africaine remportera la Coupe du monde avant l'an 2000.»

Jusqu'à présent, aucune équipe africaine n'a jamais dépassé les quarts de finale.

Parier sur un numéro à la roulette

Il est facile de se moquer de Pelé. Néanmoins, cette énumération cache une vérité plus profonde: la Coupe du monde de football est probablement la compétition sportive dont il est le plus difficile de prédire le résultat final, ce qui n'empêche pas tout le monde d'essayer. Ces jours-ci, des conversations aux plateaux télé, des gens débattent dans le monde entier du nom de la meilleure équipe.

Toutes ces discussions négligent un facteur crucial: le hasard. Prédire l'identité du champion du monde, c'est comme parier sur quel numéro la boule va s'arrêter au prochain tour de roulette.

Prenez la récente publication d'une organisation connue pour ses prédictions sur les marchés financiers: Goldman Sachs. Tous les quatre ans, la banque d'investissement américaine publie une étude intitulée The World Cup and Economics: cette fois-ci, elle a calculé, à partir de facteurs comme les performances historiques de chaque pays, ses dernières prestations, l'avantage de jouer à domicile, etc, que le pays organisateur, le Brésil, avait 48,5% de chances de devenir champion du monde.

Il est intéressant de noter que les parieurs ont une foi considérablement moindre dans la Seleçao: ils en font eux aussi la favorite, mais avec une cote de seulement 3 contre 1 –misez un, vous gagnerez trois. Pour résumer, Goldman semble manifester une confiance démesurée dans le Brésil alors que, dans le même temps, elle semble excessivement méfiante envers des équipes comme le Japon et le Ghana, à qui elle accorde rigoureusement 0% de chances de l'emporter. C'est bien trop bas.

Un mauvais jour ou un accès de malchance

La banque sous-estime le rôle de la chance en Coupe du monde. Si cette compétition se déroulait sous la forme d'un championnat, joué sur 38 matches ou un chiffre approchant, tous disputés au Brésil, ce dernier l'emporterait presque certainement. Sur le long terme, la chance finit par s'équilibrer. Une semaine, l'arbitre va accorder un penalty imaginaire à votre adversaire; la semaine d'après, cela sera votre tour.

Mais la Coupe du monde est une compétition beaucoup plus resserrée: le champion jouera seulement sept matches en un mois. Les quatre derniers sont à élimination directe: un mauvais jour ou un accès de malchance et vous êtes dehors au bout de quatre-vingt dix minutes, sans rattrapage la semaine suivante.

À la dernière minute de la finale 1978, le néerlandais Rensenbrink tire sur le poteau de l'Argentin Fillol.

Le football est le sport de balle dans lequel le favori perd le plus souvent. Au rugby, la meilleure équipe a généralement plus la possession du ballon, et qui dit possession dit souvent points. Pas au football.

En tennis, les tournois du Grand Chelem se jouent au meilleur des cinq sets: un favori comme Rafael Nadal peut se permettre d'en perdre deux et triompher quand même. Mais dans les matches à élimination directe de la Coupe du monde, un match se joue souvent à un but près –ou aux tirs au but.

Le sélectionneur du Brésil Luis Felipe Scolari, qui l'a emmené au titre en 2002, comprend le rôle de la chance. J'ai récemment demandé à sa jeune star de l'attaque, Neymar, comment il leur avait présenté la Coupe du monde:

«Il dit que la Coupe du monde est le plus dur des tournois. Il n'y a pas de droit à l'erreur, vous ne pouvez pas démarrer de manière moyenne, vous devez être au maximum dès le départ. C'est un tournoi court où votre marge d'erreur est beaucoup plus faible que dans les autres matches.»

Un ou deux instants

Par le passé, beaucoup de Coupes du monde ont basculé sur un ou deux instants. Dans les dernières minutes de la finale de 1978, alors que le score était de 1-1, un tir de l'attaquant néerlandais Rob Rensenbrink a tragiquement heurté le poteau; les Argentins l'ont emporté lors de la prolongation.

À la 62e minute de la finale 2010, Iker Casillas sauve l'Espagne face au néerlandais Robben.

Vingt ans plus tard, dans les heures qui ont précédé la finale France-Brésil, le meilleur joueur brésilien, Ronaldo, a subi ce qu'on suppose être une attaque de panique pendant sa sieste; le soir, épuisé, il a hanté la pelouse tel un zombie, et la France l'a emporté 3-0.

En 2010, l'Espagne est devenue championne du monde en marquant seulement huit buts en sept matches. Elle a mal joué la plupart du temps, et n'aurait probablement pas triomphé si le Paraguay n'avait pas raté un penalty en quart de finale ou si son gardien Iker Casillas n'avait pas sauvé un tir néerlandais du bout des crampons assez tard dans la finale.

Songez aussi à la collection d'échecs de l'Angleterre dans les Coupes du monde de l'ère moderne. L'an dernier, je discutais du sujet avec Greg Dyke, le président de la Fédération anglaise, et ce dernier m'a sorti une théorie selon laquelle «le principal facteur des échecs anglais a été la malchance».

Un joueur face à son destin

Il suffit de regarder les performances de l'Angleterre aux tirs au but, m'a-t-il expliqué: sur les dix tournois pour lesquels elle s'est qualifiée depuis 1990, elle a été éliminée six fois lors de cette épreuve. Dyke a glané une idée auprès de Matthew Benham, un parieur professionnel accro aux stats qui possède le club londonien de Brentford:

«Il dit que vous pouvez altérer la probabilité de gagner ou non aux tirs au but, mais pas de beaucoup. Son argument est que, si la chance avait été de l'autre côté, nous aurions gagné une ou deux de ces compétitions et nous ne serions pas là en train d'avoir cette conversation.»

En 1990, l'Angleterre est éliminée aux tirs au but en demi-finale par la RFA.

Qui s'intéresse au rôle de la chance dans cette histoire devra en effet observer les séances de tirs au but lors de la Coupe du monde. Regarder un joueur marcher depuis le rond central pour aller tirer, en sachant que les quelques secondes à venir pourront déterminer ce qui sera son épitaphe, c'est voir quelqu'un face à son destin.

Les entraîneurs vaincus évacuent souvent les tirs au but comme une «loterie», et il y a un peu de ça. Mais il y a aussi quelque chose de majestueux dans cet exercice. Comme une pièce dramatique sans scénario, regardée par des centaines de millions de personnes dans le monde entier, et dont le thème serait le rôle du destin dans les évènements qui affectent les hommes.

Nous regardons la Coupe du monde pour sa beauté, pour son patriotisme, pour vivre l'expérience d'un carnaval mondial, mais aussi pour voir la chance à l'oeuvre dans un tournoi qui tend à ridiculiser les devins, de Goldman Sachs à Pelé.

 

Simon Kuper
Simon Kuper (7 articles)
Chroniqueur au Financial Times
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