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La mort d'Alexander Shulgin, inventeur de la MDMA, et intellectuel pionnier

Benjamin Billot, mis à jour le 05.06.2014 à 18 h 31

Disparu le 2 juin, le chimiste américain a fait partie des intellectuels pionniers en matière de drogues. Une attitude qui commence à porter ses fruits aujourd'hui.

Alexander Shulgin, en décembre 2005. REUTERS/Brian Snyder.

Alexander Shulgin, en décembre 2005. REUTERS/Brian Snyder.

La MDMA n'a pas bonne presse. Consommée depuis le milieu des années 80 dans les fêtes et les soirées occidentales, elle traîne la même réputation que les autres drogues de synthèse.

En cas d'usage répété, elle peut être dangereuse pour la santé. Elle peut provoquer des crises d'angoisses, une dépression, des troubles de l'attention ou de la mémoire, et peut révéler des maladies psychiatriques. Des milliers de jeunes Occidentaux ont subi les effets négatifs d'une consommation importante.

Difficile pourtant, pour plusieurs raisons, de faire porter le chapeau au chimiste américain Alexander Shulgin, disparu le 2 juin en Californie d'un cancer du foie. Si la drogue a rapporté des milliards d'euros à ceux qui l'ont commercialisée, lui-même n'en a jamais vendu. Il n'était pas non plus un prosélyte de la MDMA.

Dans les années 60, au cours de ses recherches sur les psychédéliques, il a redécouvert cette molécule brevetée au début du XXe siècle par les laboratoires Merck. A la fin des années 70, il y a initié l'un de ses amis psychologues, Leo Zeff, et c'est ce dernier qui va diffuser largement la molécule dans le milieu des psychothérapeutes américains.

Mais la drogue ne tardera pas à s'échapper des salons psychanalytiques pour être vendue comme stimulant dans les clubs américains, prenant alors le surnom d'ecstasy.

Consommation entre amis

Alexander Shulgin n'approuvait pas cet usage festif. Ethan Brown, un journaliste américain, lui a posé la question pour le compte du magazine Wired en 2002:

«Comment vivez-vous le fait que la MDMA soit devenue un phénomène international et, pour certains, un fléau international?
–Je ne pense pas qu'elle soit utilisée de la bonne manière.»

Il y avait en effet une grande différence entre la façon dont Alexander Shulgin testait ses drogues et celle dont les fêtard consomment les leurs.

La MDMA, dans un cadre festif, est souvent mélangée à d'autres substances, particulièrement quand elle est vendue sous forme de cachets d'ecstasy. Les usagers en prennent une quantité importante, la plupart du temps en consommant de l'alcool. L'environnement n'est pas sécurisé. Consommée de cette manière, elle peut être dangereuse pour la santé.

Alexander Shulgin fabriquait lui-même ses produits, de qualité parfaite. Il les consommait chez lui, avec sa femme et un groupe d'amis de confiance. Les doses étaient soigneusement étudiées.

Je ne pense pas que la MDMA soit utilisée de la bonne manière

Alexander Shulgin, à Wired, en 2002

Quand il découvrait une nouvelle molécule, il en prenait une quantité infime, puis l'augmentait petit à petit pour éviter les risques de surdose. Il pouvait en prendre vingt fois avant de ressentir les premiers effets.

L'objectif recherché était lui aussi différent. En absorbant ses molécules, Alexander  Shulgin ne cherchait pas à s'amuser. Comme d'autres intellectuels issus de la mouvance psychédélique des années 60, il pensait que certaines drogues, utilisées à bonne escient, pouvaient apporter beaucoup à l'être humain, sur le plan spirituel mais aussi sur le plan thérapeutique.

Le LSD puis la MDMA ont fait l'objet de nombreuses expériences, parfois concluantes, sur leur capacité à accompagner efficacement des séances de psychothérapie. Mais leurs interdictions successives ont coupé court aux recherches académiques.

Philosophe-gourou et caisson d'isolation

De cette époque, il reste les travaux hétéroclites des grandes figures du mouvement, qui inspirent encore aujourd'hui le courant de pensée New Age. Timothy Leary, psychologue et professeur à Harvard, qui s'est peu à peu transformé en philosophe-gourou. John C. Lilly, le physicien qui s'enfermait dans des caissons d'isolation sensorielle après avoir pris de la kétamine pour cartographier la conscience humaine. Albert Hofmann, le chimiste qui a découvert le LSD et qui a continué toute sa vie à faire des recherches sur les psychédéliques. Stanislav Grof, psychiatre tchèque qui a inventé la psychiatrie transpersonnelle –le seul de la bande a être encore vivant. Et Alexander Shulgin, donc, qui a découvert des dizaines de nouvelles molécules psychoactives.

PIHKAL: A Chemical Love Story, publié en 1991.

Parmi les ouvrages du chimiste californien, deux livres ont eu une influence particulièrement importante, PiKHAL et TiKHAL, écrits dans les années 90. Deux acronymes pour Phenethylamines I Have Known And Loved et Tryptamines I Have Known And Loved. Ils contiennent les recettes pour fabriquer plusieurs dizaines de composés psychédéliques, accompagnées de notes sur leurs effets et de quelques commentaires.

Ces deux ouvrages sont devenus des bibles pour les chimistes qui souhaitent synthétiser des drogues. Parfois pour leurs usages personnels, parfois pour le profit généré par la vente.

La conjonction de l'arrivée d'Internet et de PiKHAL et TiKHAL a permis à de nouveaux réseaux de vente de drogue d'émerger dans les années 2000. Inspirés par les ouvrages d'Alexander Shulgin, des laboratoires synthétisent de nouveaux produits, souvent des variantes de molécules interdites. Ces nouvelles drogues sont légales puisque, dans le domaine des stupéfiants, tout ce qui n'est pas encore interdit est autorisé. Puis ils les vendent grâce à des sites web discrets et les envoient par courrier à leurs clients.

Les usagers –qui appellent parfois ces drogues RC, pour research chemical– testent eux-mêmes les molécules et, à la manière d'Alexander Shulgin, écrivent des rapports précis sur leurs effets sur des forums spécialisés. Les autorités étatiques mettent longtemps à repérer puis à interdire les nouvelles molécules. Devant l'ampleur du phénomène, le Royaume-Uni, lassé de devoir jouer au chat et à la souris avec les chimistes, a décidé en 2011 de carrément interdire tout une famille de composés.

Dédiabolisation des psychédéliques

Mais l'influence d'Alexander Shulgin ne s'est pas limitée à l'apparition de ces molécules, aussi nombreuses soit-elles. Son attitude raisonnée envers les drogues a participé à la dédiabolisation des psychédéliques. Avec d'autres, il a été l'un de ces intellectuels pionniers qui ont refusé de catégoriser définitivement ces molécules comme des substances dangereuses.

Une attitude qui est en train de porter ses fruits. Lors des années 90, l'étau législatif sur l'expérimentation des drogues dans un cadre scientifique s'est desserré. Et plusieurs études ont été menées récemment sur l'usage des psychédéliques dans un cadre thérapeutique, avec des résultats intéressants.

En 2011, des chercheurs de la prestigieuse Johns Hopkins School of Medecine ont ainsi conclu qu'une prise de psylocibine (la molécule contenue dans les champignons hallucinogènes) pouvait entraîner des bienfaits psychologiques à long terme. D'autres études ont montré que la kétamine, un anesthésiant mais également une drogue largement consommée dans un but récréatif, pouvait être très efficace dans le traitement de la dépression.

Des cachets d'ecstasy.REUTERS/U.S. DEA/Handout

En compilant des données obtenues par des expériences dans les années 60, des chercheurs norvégiens ont démontré que le LSD pouvait avoir des effets positifs contre l'alcoolisme. Enfin, la MDMA, associée à une psychothérapie, s'est révélée efficace dans le traitement contre le syndrome post-traumatique.

Ces études sont la continuation, plus académique, de celles de cette bande d'intellectuels des années 60 qui ont perçu à l'époque le potentiel des drogues psychédéliques. Alexander Shulgin n'était pas psychiatre, il s'est contenté de faire de la chimie. Mais son travail minutieux et son éthique inébranlable ont participé à la rationalisation de l'appréhension des drogues.

Aujourd'hui, la MDMA est peut-être une voie prometteuse pour aider des personnes perdues dans des maladies mentales douloureuses. Et c'est probablement l'aspect le plus intéressant de l'héritage d'Alexander Shulgin.

Benjamin Billot
Benjamin Billot (9 articles)
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