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La biographie (beaucoup trop) élogieuse du Premier ministre indien est un étrange succès de librairie

Eve Charrin, mis à jour le 06.06.2014 à 7 h 14

Peu de journalistes osent la critiquer mais c'est en réalité une hagiographie gênante qui traduit la vision du pouvoir du parti en place.

Enfant portant un masque de Narendra Modi, avril 2014. REUTERS/Amit Dave

Enfant portant un masque de Narendra Modi, avril 2014. REUTERS/Amit Dave

Qui est vraiment Narendra Modi, le nouveau Premier ministre indien, chef charismatique du BJP nationaliste (Bharatiya Janata Party, ou Parti du peuple indien)?

Publiée fin mars en pleine campagne électorale, la biographie autorisée qui  prétend répondre à la question a connu en Inde un beau succès de librairie. Pas étonnant: d’après l’éditeur, Harper Collins India, l’ouvrage, Narendra Modi – A political biography, offre «des détails de première main sur les années de formation» du nouvel homme fort de l’Inde, «sur son ascension politique, sa philosophie personnelle sur la religion et la politique». L’auteur, le britannique Andy Marino, a «récemment enregistré plus de dix heures d’interview avec Narendra Modi au cours d’une demi-douzaine d’entretiens exclusifs», vante l’éditeur. Voilà qui s’annonce passionnant, surtout quand il s’agit d’un personnage aussi puissant et controversé.

Narendra Modi, a political biography

Andy Marino

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En 2002, Modi avait en effet joué un rôle mal élucidé dans les émeutes du Gujarat, un État dont il était (et reste) ministre en chef. La mort de 58 pèlerins hindous dans l’incendie d’un train avait provoqué des représailles sanglantes de la part des zélateurs de l’hindutva («identité hindoue»), au cours desquelles quelque 2000 Musulmans avaient été pourchassés, blessés ou tués.

C’est justement ce qui, dans la biographie, a retenu l’attention des médias indiens. Dès la sortie du livre, le 25 mars, le quotidien anglophone de référence Times of India lui a consacré un article. En guise de titre, cette confidence de Modi à son biographe: «Je suis triste au sujet du Gujarat, mais je ne me sens pas coupable». Sa culpabilité, ajoute le leader du BJP devenu Premier ministre, «aucun tribunal n’a jamais pu l’établir, ni de près ni de loin». Autre confidence: Modi, lit-on dans l’ouvrage du Britannique, «ne voulait plus rester ministre en chef après les émeutes, parce qu’il estimait que ce serait injuste pour le peuple de cet État qui avait été gravement maltraité à cause de lui»

A en croire cette biographie autorisée — et «largement hagiographique», glisse la rédaction de Times of India, Modi «avait résolu de donner sa démission lors du Congrès exécutif national du BJP, tenu en avril 2002, un mois après les émeutes». Alors, pourquoi est-il resté à la tête du Gujarat? «Je voulais quitter mon poste, assure l’intéressé, «mais mon parti n’était pas prêt à me laisser partir, ni le peuple du Gujarat. La décision ne dépendait pas de moi, et je n’étais pas prêt à me dresser contre l’autorité de mon parti»

Au pays des ascètes et de Gandhi, le renoncement au pouvoir demeure paré de tous les prestiges, comme l’ultime gage de légitimité: idéalement, seul celui qui peut tourner le dos au pouvoir mérite de l’exercer. Ainsi, Modi se positionne adroitement sur un terreau politico-mythologique fertile. Quant au sujet explosif des émeutes, le ministre en chef du Gujarat y revient: il explique qu’il aurait fait appel aux forces de l’ordre des trois États voisins, qui auraient refusé leur aide.

Un producteur comme biographe

Le plus étonnant dans cette biographie, c’est… son auteur. Andy Marino (à ne pas confondre avec son homonyme américain auteur de romans fantastiques pour jeunes adultes), est un «auteur et producteur de films basé à Londres, peut-on lire sur le site de l’éditeur Harper Collins. Il a fait sa thèse en littérature anglaiseIl adore voyager». Un peu court, non, pour expliquer la dizaine d’heures d’entretiens exclusifs avec l’un des hommes les plus puissants de la planète? Faussement candide, le Financial Times s’étonne: «Comment un essayiste peu connu, sans connexion antérieure avec l’Inde a-t-il pu avoir accès à un personnage aussi inaccessible» que Modi?

L’ouvrage fournit sans doute une partie de la réponse: «Les premiers chapitres du livre (distribué aux journalistes par le BJP dès sa publication, ndr) sur les années de jeunesse de Narendra, sont en réalité une version pour adultes de Bal Narendra, ou Jeune Narendra, une BD publiée récemment pour montrer que le chef du BJP déployait des talents innés de leadership dès sa prime enfance», écrit Amy Kazmin, la correspondante du Financial Times à New Delhi. 

Comme dans la BD, le livre raconte un plongeon héroïque du jeune garçon dans un lac infesté de crocodiles. Il est aussi question de ses remarquables performances sportives et de son ascétisme rigoureux. L’auteur, Andy Marino, enfonce le clou: ah, pareil enfant n’était certes pas destiné à devenir «employé de banque» ou «directeur de magasin»

On devine aisément que Modi ne souhaitait pas choisir comme biographe un(e) spécialiste de la politique indienne, rompu(e) aux arcanes du BJP, capable de mettre en perspective les propos de son sujet, de croiser les sources et d’imposer une publication en toute indépendance. La principale qualité de l’auteur semble avoir été sa docilité. Résultat, la bio autorisée ressemble beaucoup en tous points à une bio officielle. «Si, en lisant ce livre, vous voulez en apprendre plus sur Narendra Modi, vous allez droit vers une déception , écrit Ranjona Banerji dans le quotidien Hindustan Times. Mais si vous voulez en savoir davantage sur la vision de l’Inde et de son histoire par le RSS (Rashtriya Swayamsevak Sangh, l’organisation extrémiste paramilitaire  proche du BJP où s’est formé Modi) et sur les affirmations du pouvoir relayées sans ironie ni sans distance, alors ce livre est fait pour vous». La journaliste suggère même que, d’un certain point de vue, cette bio est très drôle!

Il y a moins drôle, pourtant: peu de journalistes indiens ont réagi comme l’a fait – avec un humour acéré, quoiqu’un peu tardivement – le Hindustan Times. Ainsi, la rédaction du quotidien de référence Times of India s’est presque abstenue de tout commentaire sur l’ouvrage d’Andy Marino. Il est remarquable que l’article de ce journal, très neutre en dehors d’une brève mention critique, ne soit pas signé. Dans la «plus grande démocratie du monde», la presse pratique manifestement l’autocensure. Des journalistes trop libres ou trop critiques vis-à-vis du BJP ont été récemment contraints à la démission (comme Siddarth Varadarajan, du quotidien The Hindu). Et la biographie du Premier ministre, aussi absurdement hagiographique soit-elle, est accueillie avec une circonspection assez inquiétante.

Eve Charrin
Eve Charrin (4 articles)
Journaliste
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