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25 ans après Tian'anmen, la Chine entre la main invisible du marché et celle, bien visible, du PC

Gérard Horny, mis à jour le 09.06.2014 à 13 h 35

En 1989, toutes les hypothèses avaient été envisagées, y compris celle d’un éclatement du pays. Vingt-cinq après, force est de constater que ce dernier a su déjouer tous les pronostics les plus négatifs, au moins jusqu’à présent...

Des billets de 100 yuan. REUTERS/Jason Lee.

Des billets de 100 yuan. REUTERS/Jason Lee.

Cette année, le cercle Cyclope, dirigé par l’économiste Philippe Chalmin, a décidé de placer son rapport sur les marchés mondiaux sous le signe du Rêve dans le pavillon rouge, grand roman de la littérature classique chinoise. Son titre fait également référence au «rêve chinois» dont parle le nouveau président Xi Jinping.

La succession de performances enregistrées par la Chine au cours des dernières années laisse penser que le rêve a déjà commencé à entrer dans la réalité: en 2011, son PIB a dépassé celui du Japon et en a fait la deuxième puissance économique mondiale; en 2012, elle est devenue le premier exportateur mondial, devant l’Allemagne; en 2013, le renminbi a pris la place de l’euro comme deuxième monnaie la plus utilisée dans les contrats commerciaux et, avec un total de 4.000 milliards de dollars d’importations et d’exportations, la Chine est devenue la première puissance commerciale mondiale, devant les Etats-Unis.

Bientôt en panne, comme le Japon?

Cette performance en rappelle quelques autres, de Taïwan, de la Corée, du Japon, qui ont connu pendant plusieurs décennies des progressions tout à fait comparables. Cette comparaison peut rassurer: il y a un peu plus de vingt ans, des économistes japonais montraient au journaliste européen de passage à Tokyo des courbes montrant que le PIB du Japon était bien parti pour dépasser celui des Etats-Unis. 

Et que voit-on? En 2013, selon les statistiques du FMI, le PIB du Japon représentait 5,4% du PIB mondial (avec seulement 1,8% de la population mondiale!) et celui des Etats-Unis 19,3%. Si la Chine connaît une évolution parallèle à celle de son voisin, elle n’est pas encore sur la première place du podium, contrairement à ce que beaucoup annoncent déjà.

Mais il y a une différence: la Chine compte plus de 1,3 milliard d’habitants et représente déjà 15,4% du PIB mondial –ce qui est encore au-dessous de sa part de 19,3% de la population mondiale. Même si sa croissance ralentit (7,7% en 2013), son poids dans l’économie mondiale va continuer à croître, ses habitants à s’enrichir. Et c’est ce qui compte le plus pour le pouvoir en place, qui ne souhaite pas à avoir à faire face de nouveau à une révolte comme celle de 1989.

Priorité à l’économie

Quel que soit le rôle joué par les idées politiques et le désir de la population de vivre dans un pays plus démocratique, on ne peut en effet ignorer l’importance de l’économie parmi les facteurs qui ont conduit aux événements de la place Tian'anmen. La hausse des prix à la consommation avait atteint 18% en 1988 et se maintenait en 1989, dépassant largement celle des salaires, majoritairement réglementés par l’Etat, et alimentant le mécontentement social. On l’oublie souvent, mais sur la place Tian'anmen, il y avait des représentants des ouvriers aux côtés des étudiants.

Le pouvoir était d’autant plus enclin à ne rien céder qu’il avait pu suivre la montée en puissance du syndicat Solidarnosc en Pologne. Au début, il s’était servi des événements de Gdansk pour montrer que la situation n’était guère brillante dans les pays satellites de l’URSS, mais il avait vite compris le danger que pourrait représenter en Chine un syndicat indépendant; or, justement, il y en avait un qui commençait à se former autour notamment de Han Dongfang, responsable aujourd’hui à Hong Kong du China Labour Bulletin. Il ne pouvait être question de laisser s’installer un contre-pouvoir.

L’occasion était belle alors, pour la frange la plus conservatrice, de montrer que les réformes en cours étaient dangereuses. Après tout, cette inflation qui sapait la confiance du peuple dans ses dirigeants, ne la devait-on pas à l’explosion du crédit qui avait suivi la relative prise d’autonomie de la banque centrale par rapport au ministère des Finances en 1979 et la mise en concurrence des quatre grandes banques publiques à partir de 1986?

Après une longue période de tension et de dissensions au sein des instances dirigeantes, Den Xiaoping réussit à relancer les réformes à partir de 1992. Il faut dire qu’il y avait urgence: de 11,3%, la croissance du PIB était retombée à 4,1% en 1989 et 3,8% en 1990; les entreprises publiques se retrouvaient face à une montagne de dettes qu’elles étaient bien incapables de rembourser. Il était impératif d’aller chercher à l’étranger la croissance que la demande intérieure ne pouvait assurer. La suite de l’histoire, tout le monde la connaît.

De gros défis à relever

Ainsi se poursuit cette expérience tout à fait originale qui consiste à faire travailler ensemble la «main invisible du marché» et la «main visible du gouvernement», selon la formule employée par le Premier ministre Li Kegiang à l’ouverture des travaux de l’Assemblée nationale populaire en mars dernier.

Comme le soulignent les économistes Michel Aglietta et Guo Bai, «le capitalisme et l’économie de marché sont étroitement liés, mais il ne faut pas les confondre» et, dans le cas de la Chine, qui s’est ouverte à l’économie de marché, «les intérêts capitalistes ne doivent jamais être assez puissants pour menacer la suprématie incontestée de l’Etat».

Cette forme de gestion de l’économie permettra-t-elle au pays de relever les nombreux défis qui lui sont posés? A court terme, il doit lever l’incertitude sur sa capacité à maintenir une croissance de l’ordre de 7%–7,5% par an, davantage orientée que par le passé vers la satisfaction de la population locale, et à gérer un excès d’endettement du secteur privé.

A plus long terme, il doit montrer qu’il est capable de faire face à l’urbanisation croissante du pays: dans les vingt ans à venir, il doit créer chaque année environ 10 millions d’emplois urbains pour les populations qui quittent la campagne et gagner sa guerre contre la pollution.  Tous ceux qui annoncent périodiquement l’effondrement du système chinois vont avoir bien des occasions de se manifester.

Gérard Horny
Gérard Horny (300 articles)
Journaliste
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