LGBTQ

Les icônes gays sont mortes

Julien Kojfer, mis à jour le 10.06.2014 à 14 h 35

Et ce n'est peut-être pas une mauvaise nouvelle pour les homosexuels.

Barbra Streisand. REUTERS

Barbra Streisand. REUTERS

«J’adorerais être une icône gay! Pour ce que ça véhicule, et parce que c’est un statut très confortable. Le public est fidèle...», confiait récemment la jeune chanteuse Christine and the Queens à Télérama. Elle n’est pas la seule: autrefois accordé à des artistes dont l’œuvre ou l’attitude encapsulaient plus ou moins consciemment une part de l’expérience homosexuelle, le statut d’icône gay est désormais activement sollicité par une génération de popstars à qui il n’a sans doute pas échappé que Madonna et Mylène Farmer font partie des rares quinquagénaires à pouvoir encore remplir des stades.

Mais à l’heure où la culture gay se fond chaque jour un peu plus dans le mainstream, les icônes gays ont-elles encore la même signification qu’au siècle dernier?

A l’instar d’autres termes hyperboliques –génie, star ou encore chef d’œuvre– le mot icône a été galvaudé depuis tant d’années qu’il a fini par perdre tout son sens (en témoigne Wikipédia, qui définit l’icône culturelle comme «une figure emblématique qui joue un rôle essentiel dans la construction et le maintien de l’imaginaire social et de l’identité collective» avant de déballer une liste d’exemples qui comprend Willy Denzey, Eve Angeli et René la Taupe).

Une tenue kitsch et de la dance ne suffisent pas

Il en va de même pour les icônes gays: ces jours-ci, n’importe quelle chanteuse avec un penchant pour la dance-pop et les outrances vestimentaires se voit automatiquement étiquetée icône gay, le concept ayant été réduit à ses clichés les plus superficiels.

Pourtant, il suffit de se pencher sur les icônes gays les plus marquantes du XXe siècle pour comprendre que les passions suscitées par celles-ci racontent autres choses que la faiblesse des pédés pour le dancefloor et les tenues kitsch.

Judy Garland, Bette Davis, Barbra Streisand, Liza Minnelli, Bette Midler, Cher, Madonna: la première chose qui frappe, c’est qu’aucune de ces femmes n’est à proprement parler une beauté. Et que requiert notre société du spectacle de ses stars féminines, sinon la perfection plastique? Loin de se laisser démonter, ces vilains petits canards ont lutté sans relâche pour être acceptées en dépit (ou à cause) de leurs imperfections, et sont parvenues à faire plier les canons de la beauté pour y inclure leurs physiques atypiques.

Leur âge d’or fut
le moyen-âge
de la culture gay, une période de peur et de répression

Rien d’étonnant donc à ce que des générations d’homosexuels vivant en marge de la société y aient vu l’écho de leurs propres combats pour l’acceptation. Et quoi de plus logique qu’ils aient choisi de s’identifier à des figures tragiques à la sensibilité exacerbée (Judy, Dalida, Mylène Farmer), à des insoumises ayant repoussé les frontières de ce qui était accordé à leur sexe (Bette Davis, Barbra, Madonna), où à des excentriques tapageuses défiant joyeusement les limites de la vulgarité (Cher, Liza, Bette Midler).

En substance, ces icônes gays classiques incarnaient, chacune à leur façon, le triomphe de l’altérité.

Mais à une époque où les gays peuvent enfin vivre leurs vies à la lumière du jour et où l’égalité des droits n’est plus qu’une question de temps, l’ère de l’altérité semble être dans le rétroviseur.

Toutes les idoles pop du moment –Britney Spears, Beyoncé, Rihanna, Katy Perry– sont survendues en tant qu’icônes gays dès qu’un de leur tubes chauffe le dancefloor du Tango ou de Rosa Bonheur, alors que ce qu’elles incarnent est à l’opposé de ce que fut la culture gay.

Britney Spears?

L’incarnation du conformisme absolu, le cliché ultime de la pom-pom girl/prom queen empressée de se faire engrosser par le gars le plus populaire du lycée, dont même le fameux pétage de plomb n’aura pas réussi à en faire une survivor luttant vaillamment contre les affres d’un destin tragique, juste une cruche apathique qui n’a jamais cessé de se laisser manipuler par son entourage.

Beyoncé?

Le couronnement inévitable de celle qui est née avec toutes les cartes en main (beauté parfaite, voix en or, soutien quasi-fanatique de toute sa famille), dont le récent virage féministe lui a logiquement acquis de nouveaux fans gays, aucun d’entre eux n’ayant pris le temps d’écouter ses paroles («Eat the cake, Anna Mae!», lui balance plaisamment Jay-Z dans Drunk in Love, en référence à une insoutenable scène de violence conjugale entre Ike et Tina Turner dans le biopic Tina).

Rihanna?

Ce qui est toujours mieux que Rihanna, la victime consentante, qui a transformé ses propres violences conjugales en une stratégie marketing le temps d’un duo trop romantique, dans lequel elle se rabiboche avec le sociopathe qui l’a tabassée en lui roucoulant «Your love is perfection» (quand elle n’écarte pas les fesses en grand pour le magazine de beaufs de Frédéric Beigbeder).

Katy Perry?

Pire encore, Katy Perry, la fille de pasteur qui joue ces temps-ci les ardentes partisanes du mariage gay, pour faire oublier qu’elle s’est fait connaître avec les titres Ur So Gay (dans lequel elle souhaite à son copain de se pendre avec son écharpe H&M parce qu’il est trop maigre, écoute Mozart, lit Hemingway, et porte du maquillage) et I Kissed a Girl, célébrée comme une chanson progressiste alors qu’elle réduit les lesbiennes aux pires clichés du porno: des pintades en quête de jeux sexuels expérimentaux, tout juste bonnes à exciter les mecs hétéros.

Lady Gaga?

Pas de doute, les popstars savent qu’elles ont désormais tout intérêt à se vendre au public gay, et personne n’incarne cette tendance mieux que Lady Gaga, la sainte patronne des aspirantes icônes gays, qui s’est lancée depuis ses débuts dans une infatigable campagne de séduction du public LGBT, courtisant ses fans potentiels à coup d’hymnes à la différence bien calibrés et de prises de positions politiques savamment calculées.

Mais ses efforts sentent la sueur et le marketing à plein nez, et une vraie icône ne devrait jamais avoir à solliciter son statut. En effet, les divas de l’ère passée étaient choisies indépendamment de leur volonté, une position d’ailleurs pas forcément confortable pour certaines d’entre elles (voir cette interview déprimante de Judy Garland qui grimace lorsque l’on évoque la présence massive d’homosexuels à ses spectacles, ou Donna Summer qui affirma –avant de se rétracter un peu– au cours d’un de ses concert que le sida était une punition envoyée par Dieu pour punir les gays de leurs péchés).

Judy Garland et son public gay: la question arrive à 3:25

 

Mais l’approbation n’avait rien à voir là-dedans: à une époque où leurs vies n’étaient représentées nulle part, c’est dans les destins de ces femmes hors du commun que les homosexuels aimaient à se reconnaître, qu’elles le veuillent ou non.

Mais à l’aune de leur visibilité grandissante, dans un monde post-Brokeback Mountain où leurs histoires se racontent désormais sur les écrans,  les homosexuels ont-ils encore besoin d’emblèmes de substitution à vénérer?

Lady Gaga aura beau jouer les déesses bienveillantes à toutes les Gay Prides du monde, son empressement à s’autoproclamer porte-parole de la communauté agace une grande partie des gays, qui lui préfèrent des popstars véritablement LGBT –comme Beth Ditto, les Scissor Sisters, Goldfrapp, Rufus Wainwright, Sia– ou encore des artistes hétérosexuels authentiquement façonnés par la culture gay, comme Tilda Swinton (qui fut la muse du cinéaste queer Derek Jarman avant de prêter ses traits à l’androgyne Orlando de Virginia Woolf).

Au final, si Lady Gaga ne parviendra vraisemblablement jamais à se hisser au niveau de Madonna, c’est sans doute moins une affaire de talent que de contexte.

Car les gays représentent désormais un marché comme les autres. Sollicitée de toutes part, leur attention se disperse et se divise, et ne permet plus ce phénomène d’adoration collective spontanée qui donna naissance aux icônes gays. Fragmentée en une multitude de sous-cultures, la culture gay a gagné en richesse et en diversité, mais même ses représentants les plus glorieux ne retrouveront sans doute jamais la puissance fédératrice des divas d’antan.

Leur âge d’or fut le moyen-âge de la culture gay, une période de peur et de répression, où les homosexuels vivaient cachés et ne retrouvaient une famille qu’en se rassemblant pieusement autour de quelques grandes idoles, comme en signe d’appartenance (il suffit de regarder quelques minutes d’un concert de Mylène Farmer pour comprendre que le mot icône, avec sa connotation religieuse, n’a clairement pas été choisi au hasard).

Aujourd’hui, «la mode c’est les gays», pour reprendre la formule immortelle de Christine Boutin: la culture gay sort chaque jour un peu plus du placard, les stars hésitent de moins en moins à faire leur coming-out, et les jeunes gays n’ont que faire des représentations obliques de leur sexualité.

Après tout, pourquoi chercher une réfraction de soi dans une néo-Madonna quand des films comme Weekend ou La Vie d’Adèle sont là pour vous tendre un vrai miroir? Et puis, quitte à s’identifier à une diva outrageusement coiffée, autant opter pour Xavier Dolan

Julien Kojfer
Julien Kojfer (1 article)
Scénariste
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte