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'Ndrangheta: quand la lutte contre la mafia passe par les femmes

Margherita Nasi, mis à jour le 07.06.2014 à 11 h 07

Elles sont les épouses, les filles, les mères, les soeurs des criminels. Et parfois, par amour d'un autre homme, pour leurs enfants, elles décident de parler à la justice. Au péril de leur vie.

Des impacts de balles dans la fenêtre d'un restaurant en Calabre, à Riace, en novembre 2013. REUTERS/Max Rossi

Des impacts de balles dans la fenêtre d'un restaurant en Calabre, à Riace, en novembre 2013. REUTERS/Max Rossi

«Si ma famille apprend que je suis ici aujourd’hui en train de raconter ces choses, ils me tuent.»

C’était il y a trois ans, en mai 2011. Maria Concetta Cacciola décidait d’en finir avec la loi du silence et entamait une collaboration avec la justice. Son père, Michele, est le beau-frère du boss de la mafia calabraise Gregorio Bellocco. Son mari, Salvatore Figliuzzi, est condamné à 8 ans de réclusion pour association mafieuse.

Placée sous protection policière, Maria Concetta Cacciola ne résiste pas longtemps sans voir ses enfants. Elle rentre à Rosarno, en Calabre, début août. Menacée, enfermée, battue, séparée de ses enfants, la jeune femme rétracte ses aveux. Sur un enregistrement, elle déclare:

«J’ai menti, j’avais des problèmes avec ma famille et j’ai voulu me venger d’eux.»

La trentenaire finit par avaler de l’acide chlorhydrique et meurt le 20 août 2011. Suicide, homicide? Ses parents, son frère, ainsi que deux avocats, accusés d’avoir forcé Maria Concetta à rétracter ses aveux, ont été arrêtés.

Trois ans plus tard, à l’occasion de la journée des droits des femmes, la photo de Maria Concetta Cacciola trône en une du quotidien local Il Quotidiano della Calabria. A ses côtés, Lea Garofalo, tuée par son ancien compagnon pour avoir décidé de collaborer avec la justice. Mais aussi la repentie Giuseppina Pesce, grâce à laquelle des biens d’un montant de 190 millions d’euros ont été saisis au clan Pesce.

Leur révolte est aussi une révolte féministe

Ces femmes sont devenues des icônes de la lutte contre la ‘ndrangheta, la mafia calabraise.

Oser interposer son destin sur le chemin de la plus redoutées des quatre organisations criminelles italiennes est un choix téméraire. Qui repose souvent sur des ressorts classiques.

Les enfants d’abord. «La femme calabraise d’aujourd’hui n’est pas la Calabraise d’il y a 50 ans. Elle n’accepte plus que le seul avenir possible pour ses enfants soit la mort ou la prison», explique Goffredo Buccini, auteur de L’Italia Quaggiù, Maria Carmela Lanzetta e le donne contro la ‘ndrangheta.

L’amour ensuite: Giuseppina Pesce comme Maria Concetta Cacciola sont tombées amoureuses d’un homme autre que leur mari. Quelque chose d’inconcevable dans les familles dont elles sont issues. Lorsque Maria Concetta Cacciola raconte à son père avoir été menacée par son mari avec un pistolet, celui-ci rétorque:

«C’est ton mariage et tu le gardes pour toute la vie.»

Dans ce sens, leur révolte est aussi féministe, liée à une volonté d’émancipation. «Elles tombent amoureuses parce que pour la première fois elles sont considérées comme des êtres humains et pas comme des bêtes», raconte Angela Iantosca, qui dans le livre Onora la madre se penche sur le rôle des femmes dans la ‘ndrangheta.

Une émancipation via Internet

Internet occupe une place importante dans l’émancipation de ces femmes: c'est sur Facebook, où elle écrit sous pseudonyme pour ne pas subir les réprimandes de sa famille, que Maria Concetta Cacciola rencontre l’homme dont elle tombera amoureuse. Surtout, c’est via Internet que ces femmes découvrent qu’il existe un monde différent. «La plupart de ces femmes ne sortent pas de la Calabre. Après le lycée, on les prive d’université parce que cela signifierait les envoyer hors de leur région natale. Elles vivent dans une bulle mafieuse, pour elles c’est normal, c’est une sorte de Truman Show à échelle calabraise», explique Lirio Abbate, auteur de Fimmine Ribelli, come le donne salveranno il paese dalla ‘ndrangheta.

Si la révolte de ces femmes suscite une réponse aussi violente et inflexible de la part de la 'ndrangheta, ce n’est pas simplement en raison des dégâts judiciaires. «Leur impact ne peut pas être dévastateur d’un point de vue judiciaire. Ces femmes savent certaines choses uniquement parce qu’elles en entendent parler à la maison, elles peuvent difficilement dévoiler des liaisons politiques ou des homicides», explique Lirio Abbate.

En effet, la ‘ndrangheta est machiste jusque dans sa structure. Le professeur Enzo Ciconte raconte qu’au début des années 1900, les femmes participaient, déguisées, aux incursions avec les hommes. Mais avec le temps, elles sont mises à l’écart. Angela Iantosca explique:

«La ‘ndrangheta est machiste en tout, dans sa violence, dans sa façon de cantonner les femmes à un rôle secondaire. Par exemple, elles ne reçoivent pas de baptême mafieux.»

Même à partir des années 1980 et 1990, quand, avec l’arrestation et la mort de nombreux mafieux, les femmes sont amenées à participer davantage aux activités mafieuses –extorsion, racket, et gestion du porte-monnaie notamment– le respect qui leur est dû reste proportionnel au respect dû aux hommes. Angela Iantosca précise:

«Si l’homme perd son pouvoir, la femme ne compte plus.»

En revanche, les femmes jouent un rôle essentiel au niveau de l’éducation. Goffredo Buccini l'assure:

«Elles sont la courroie de transmission des valeurs. Si on change cette courroie, si elles refusent de transmettre ce que le Sud véhicule de plus abject, beaucoup de choses peuvent changer.»

Marika Demaria, auteure de La Scelta di Lea, ne dit pas autre chose.

«Le rôle de la femme est fondamental: c’est elle qui détient les valeurs de la famille –l’honneur, le respect, l’omertà. La rupture avec le monde criminel passe par le ventre maternel.»

Trahir la 'ndrina,
c'est trahir la famille

Goffredo Buccini

Voilà pourquoi la révolte de ces femmes peut avoir un véritable impact. Voilà pourquoi les mafieux redoutent ces trahisons. «La ‘ndrangheta vit de consensus social. Si Giuseppina Pesce peut trahir, alors d’autres femmes peuvent faire pareil, et si toutes commencent à collaborer, c’est la fin, voilà ce que se disent les mafieux», résume Lirio Abbate. C’est plus ou moins ce qui s’est passé. L’exemple de Giuseppina Pesce a encouragé Maria Concetta Cacciola, sa cousine, dans sa volonté de collaborer avec la justice. Aujourd’hui, une autre femme serait en train de collaborer. De quoi transformer ces histoires en un printemps calabrais?  

Lirio Abbate ne s’emballe pas:

«Il y a des exemples de collaborations, oui, mais il s’agit des cas isolés, et qui n’ont été suivis qu’en moindre partie. Une grande majorité de femmes est encore empêtrée dans une culture primordiale, non parce qu’elles y sont contraintes, mais parce qu’il s’agit pour elles de la normalité. Ces femmes ne se rendent tout simplement pas compte.»

Cela reste très difficile pour une Calabraise de se révolter. Plus encore que pour une Sicilienne. Ce qui se passait dans les années 1970 et 1980 en Sicile se passe aujourd’hui en Calabre. La ‘ndrangheta crée le consensus social, prend la place de l’Etat, trouve un emploi aux chômeurs, règle les problèmes. La Sicile a connu une prise de conscience après la mort de Falcone et Borsellino. En Calabre, les consciences sont encore endormies.

Seule au monde

Enfin, s’il est si difficile de se révolter, c’est aussi en raison de la structure horizontale de la ‘ndrangheta. Les ‘ndrine, les structures mafieuses, ont longtemps coïncidé avec les familles. «Trahir la ‘ndrina, c’est trahir la famille. La femme qui dit non à la ‘ndrangheta dit non à son père, pas seulement à son boss. C’est ce qui a permis à la ‘ndrangheta une force de pénétration inégalée en Italie», explique Goffredo Buccini. Pour lui, la révolte doit venir également du monde politique. Non seulement pour la force d’attraction que peuvent avoir des femmes comme Maria Carmela Lanzetta ou Elisabetta Tripodi, deux Calabraises qui se sont fait connaître comme «maires antimafia». Mais aussi parce qu’il est essentiel que l’Etat soit présent pour aider celles qui osent rompre avec la culture mafieuse.

«Une femme qui essaie de sortir de la ‘ndrangheta se retrouve seule au monde. Elle est reniée par sa famille, qui risque de la tuer. Dans la ‘ndrangheta, seulement une personne de la famille peut laver le déshonneur que tu as porté dans la famille. Donc l’assassin, c’est ton frère, ton cousin, ton père, une personne qui a grandi avec toi ou qui t’a élevé.»

Sans famille ni appuis sociaux, ces femmes pourront difficilement s’en sortir. Giuseppina Pesce est d’ailleurs la seule à avoir mené sa collaboration à bon terme. Lea Garofalo, Concetta Cacciola ou encore Tita Buccafusa ont payé de leur vie leur révolte.

Comment agir donc? «Il faut mettre l’accent sur la tutelle des enfants», répond Angela Iantosca. Le cas de Maria Concetta Cacciola a été un triste exemple: les enfants sont devenus un instrument de chantage pour forcer la jeune femme à rentrer à la maison et à revenir sur ses déclarations.

L’école est en train de donner une impulsion différente.

Lirio Abbate

Lirio Abbate souligne lui le rôle de l’école. Il raconte qu’au lycée de Rosarno, des filles de boss s’éloignent de la culture mafieuse. Le concours «Impegno scuola legalità» (engagement école légalité) a ainsi été gagné en 2009 par Roberta Bellocco, fille du boss Gregorio Bellocco. Et par AnnaritaMolè, fille du boss Rocco Molè, l’année suivante.

«L’école est en train de donner une impulsion différente. Le problème, c’est que dès que ces filles quittent les bancs de classe, elles sont englouties par la réalité sociale dont elles sont issues.»

Car du côté de la société civile, le chemin à faire est long et semé d’embûches. Deux icônes calabraises de l’antimafia, Rosy Canale et Carolina Girasole, ont été arrêtées en décembre 2013. La première utilisait l’argent versé par le gouvernement pour s’acheter des vêtements griffés. La deuxième est accusée, entre autres, d'association de malfaiteurs à connotation mafieuse. De quoi remettre en question un engagement antimafieux qui viendrait de la société civile? Pas pour Goffredo Buccini.

«J’ai entendu certains magistrats calabrais dire: il faut se méfier de ceux qui crient sur les places publiques. Je pense que c’est faux. L’antimafia ne peut pas être l’apanage exclusif des magistrats. Le travail culturel contre la mafia doit être fait par la société civile, l’antimafia doit être parmi les gens.»

En 2014, se déclarer contre la mafia n'est toujours pas banal, et a une vraie valeur.

Margherita Nasi
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