SportsCultureCoupe du monde 2014

A la recherche de la Coupe du monde perdue

Jean-Marie Pottier, mis à jour le 06.06.2014 à 19 h 06

Des soldats nazis contre des paysans mapuches, un stade englouti, l'arbitrage vidéo avec soixante-dix ans d'avance... Revivez en vidéo la plus irréelle des compétitions, le Mondial 1942.

«Il Mundial dimenticato»

Dans l'histoire de la Coupe du monde de football, il y a un trou noir. Douze ans sans compétition entre la victoire de l'Italie de Giuseppe Meazza, en 1938, et le premier Mondial organisé par le Brésil avant le retour du tournoi sur son sol cette année, en 1950.

Le plus grand pays d'Amérique du sud aurait pourtant pu accueillir la compétition huit ans plus tôt: en 1936, il se porte candidat à l'édition 1942, en même temps que l'Allemagne nazie, qui vient d'organiser les Jeux d'été à Berlin. Lors de son congrès de 1938, la Fifa, incapable de trancher, reporte le choix du pays organisateur à l'année suivante. L'Argentine se porte à son tour candidate, se présentant comme «le pays le plus cosmopolite et le plus libre du monde». Quelques mois plus tard, les chars allemands entrent en Pologne. La Coupe du monde 1942 n'aura pas lieu.

Du moins, c'est ce qui s'est passé dans la vraie vie, si ennuyeuse. Dans celle qu'on fantasme, un drôle d'aristocrate hongrois, le comte Otz, se met en tête de sauver le tournoi en invitant douze équipes à se disputer la statuette dorée d'Abel Lafleur dans les montagnes de Patagonie: une équipe d'Allemagne formée de soldats nazis ayant pour mission de ramener le trophée à Hitler, des Italiens anti-mussoliniens, des catholiques polonais ou de redoutables et très techniques Mapuches. Ce tournoi qui n'eut jamais lieu commence le 8 novembre 1942, jour où se produit un évènement autrement plus important pour le devenir du monde.

Douze équipes

se disputent la statue d'Abel Lafleur dans les montagnes de Patagonie

C'est son histoire que raconte –que délire, parfois– le «documenteur» Il Mundial dimenticato (La Coupe du monde disparue) de Lorenzo Garzella et Filippo Macelloni, projeté à Venise en 2011. Inédit en salles en France, le film a été diffusé simultanément ce mois-ci par Canal+ et le festival du film de football La Lucarne, et il est également possible de le visionner intégralement en ligne.

On y trouve des vraies interviews et de fausses archives, du journal de l'époque à l'album Panini en passant par des résumés de matches en noir et blanc, gracieux comme des films burlesques. Des personnages fictifs –un vieil émigré italien, une belle Allemande, un paysan mapuche– et des consultants bien réels: Roberto Baggio, Jorge Valdano, le toujours impeccable Gary Lineker ou encore l'ancien président de la Fifa João Havelange, que les réalisateurs du documentaire ont piégé à l'occasion du tournage d'un autre documentaire sur le trophée de la Coupe du monde.

Gianluigi Buffon fait la promo de Il Mundial dimenticato

Ils avaient également embauché, pour les besoins de la promo, Michel Platini, Diego Maradona ou encore Gianluigi Buffon. «On a joué avec ça, avec le vrai/pas vrai. On a fait une campagne de promotion un peu virale en Italie, par exemple avec Buffon qui disait, que pendant la finale de 2006, il a attaqué tous les pénaltys avec la technique mapuche de l'hypnotisme», expliquait Filippo Macelloni lors d'une projection du film à Paris, le 3 juin. «On a voulu jouer sur cette complicité avec le public.»


L'équipe d'Allemagne pendant la Coupe du monde 1942 en Patagonie.

Complicité qui repose aussi sur des références partagées, un patrimoine footballistique commun à tous ceux qui se passionnent pour le ballon rond. Dans Il Mundial dimenticato, on trouve tout ce qui pourrait faire une vraie Coupe du monde, des faits de jeu qui se sont réellement produits –une demi-finale Allemagne-Italie de légende, des Anglais humiliés par une équipe inconnue, un coup du scorpion ou un pénalty marqué en deux temps. Mais aussi des choses qu'on ne peut voir qu'au cinéma: un stade englouti, un squelette de caméraman sportif qu'on déterre soixante-dix ans plus tard, un buteur nazi à lunettes et un arbitre descendant de Butch Cassidy qui dégaine son revolver plutôt que des cartons jaunes et rouges.

C'est ce mélange de décors réels et de trouvailles poétiques parfois hilarantes (l'arbitrage vidéo inventé avec un demi-siècle d'avance!), cette peinture de vies rêvées mais transmises avec un tel luxe de détails qu'elles deviennent vraies, cette mixture de réalisme et de merveilleux, qui font le prix de Il Mundial dimenticato.

Inspiré d'une nouvelle de l'écrivain argentin Osvaldo Soriano, le film fait parfois penser à la meilleure littérature sud-américaine –celle d'un Roberto Bolaño par exemple qui, en 1996, dans La Littérature nazie en Amérique, avait déjà inventé d'extraordinaires personnages de footballeurs fascistes. Et nous incite à nous demander si, qu'on les joue dans son jardin enfant ou qu'on les recrée sur grand écran, les plus belles Coupes du monde ne sont pas celles qu'on rêve.

La Coupe du monde disparue

Diffusé le 1er juin sur Canal+, le film est rediffusé le 7 juin à 8h35 sur Canal+Sport et disponible à la demande tout le mois de juin.

 

Le festival de cinéma La Lucarne se déroule jusqu'au 8 juin à Paris.

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Jean-Marie Pottier
Jean-Marie Pottier (944 articles)
Rédacteur en chef, responsable de la newsletter politique «Le Jour d'après». Auteur de «Indie Pop 1979-1997» et «Ground Zero. Une histoire musicale du 11-Septembre» (Le Mot et le Reste).
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