Economie

L’Europe paie encore sa mauvaise gestion de la crise

Gérard Horny, mis à jour le 05.06.2014 à 18 h 26

Six raisons qui expliquent pourquoi elle continue de souffrir là où les Etats-Unis se sont redressés.

«Money Laundering - Euros» par Images of Money | FlickR licence CC BY

«Money Laundering - Euros» par Images of Money | FlickR licence CC BY

Chez les économistes, le constat est partagé: là où les États-Unis ont réussi à sortir de la crise financière de 2007-2008, née chez eux, le bilan de ces dernières années est catastrophique pour l’Europe. Croissance molle, chômage à 11,8%...

Sur l’analyse et les conclusions à en tirer, les avis divergent, entre euroscepticisme extrême et désir d'intégration fédérale plus poussée. Entre ces deux extrêmes, on peut peut-être chercher à comprendre pourquoi la gestion européenne de la crise n’a pas été plus efficace.

Dès l’automne 2011, l’économiste Jean Pisani-Ferry, aujourd’hui commissaire général à la stratégie et à la prospective, avait dressé un inventaire dans son ouvrage Le réveil des démons, actualisé sous le titre La crise de l’euro et comment nous en sortir (dont une version anglaise vient d’être publiée). Pour la télévision, un autre économiste, Daniel Cohen, a travaillé sur le sujet dans Le roman de l’euro, diffusé le 15 mai dernier. Et si l’on ajoute les travaux plus ponctuels réalisés par les uns et les autres, on commence à avoir des idées assez claires sur au moins six constats.

1.La zone euro n'était pas prête pour la crise

En soi, ce fait n’est pas surprenant: depuis la création de la Communauté européenne du charbon et de l'acier (CECA), l’Europe avance par petits pas. Le problème, c’est que les États qui ont adopté l’euro ont abandonné un pan de leur souveraineté et ont renoncé à avoir leur propre politique monétaire. Cette situation nouvelle créait une solidarité de fait qui était insuffisamment organisée.

2.Elle a fait «trop peu, trop tard»

L'expression est de Jean Pisani-Ferry et désigne le fait que, d’un Conseil à l’autre, les dirigeants européens ont improvisé des réponses qui se sont presque à chaque fois révélées insuffisantes. Mais pouvait-il en être autrement alors que les intervenants partaient de points de vue différents depuis le début (la France avait voulu l'union monétaire pour s'arrimer politiquement l'Allemagne réunifiée; l'Allemagne avait voulue que cette union soit réalisée sur le modèle de la Bundesbank) et allaient de compromis en compromis?

3.Elle a été touchée par des crises différentes

 

Le terme de crise de l’euro est inapproprié. En fait, il s’agit de crises de pays appartenant à la zone euro, et ces crises n’étaient pas toutes identiques.

En Espagne, le budget était en excédent, la dette publique en réduction, le pays en apparence bien géré selon les critères du pacte de stabilité et de croissance, qui ne comptabilise que les dettes et déficits publics. Les économistes voyaient bien qu’une bulle immobilière était en train de se former, que le pays perdait en compétitivité et que son commerce extérieur était déséquilibré, mais cela n’allait à l’encontre d’aucune règle européenne. Le cas de l’Irlande est très voisin.

Le roman de l'Euro, diffusé le 15 mai 2014 sur France 2.

En Grèce, la question des finances publiques se posait réellement. Tout le monde savait que les comptes étaient truqués, mais personne ne savait que c’était dans les proportions révélées par Georges Papandréou en octobre 2009, et personne n'avait voulu tenir compte des avertissements d'Eurostat et du FMI en 2005-2006.

D’abord, aucun Etat n’avait envie de voir Eurostat regarder de trop près ses comptes; ensuite, la France et l’Allemagne, qui étaient sorties du cadre prévu par le Pacte de stabilité, avaient réussi en 2003 à échapper à la procédure pour déficits excessifs. Après avoir été clément envers les grands pays de la zone euro, on n’allait pas s’acharner sur un petit pays dont la dette ne représentait que quelques points de son PIB...

 

4.La crise aurait pu s'arrêter à la Grèce

Xavier Musca, secrétaire général de l’Elysée quand la crise grecque a éclaté, a bien résumé le problème: la France a compris assez vite qu’il fallait faire jouer la solidarité, mais l’Allemagne s’y opposait car cela aurait signifié qu’elle devenait potentiellement responsable de la dette des pays en difficulté.

Par exemple, il aurait été préférable de restructurer tout de suite la dette grecque (par effacement d’une partie de la dette, allongement de la durée d’une autre partie, etc.), mais ce n’était pas possible: cela aurait inquiété les investisseurs, qui auraient pensé que la même solution pourrait être envisagée pour d’autres pays. Faute de mécanisme approprié, on a fait ce que décrit Jean Pisani-Ferry: toujours trop peu et trop tard, l’Allemagne, quoi qu’on en dise, finissant toujours par jouer le jeu de la solidarité, mais après un temps de réflexion trop long.

5.L’Allemagne n’était pas seule à freiner et elle avait de bonnes raisons de le faire

La Première ministre slovaque Iveta Radicova, par exemple, avait dit aux autres membres du Conseil européen qu’elle s’opposerait au Mécanisme européen de solidarité. Comment pourrait-elle faire accepter par son parlement la participation de la République slovaque à un mécanisme qui pourrait la conduire à contribuer au sauvetage de pays ayant un PIB plus élevé que le sien?

Finalement, ne voulant pas mettre l’Europe dans l’embarras par son refus, elle était revenue sur sa décision; mais la coalition de centre-droit qui la soutenait au Parlement slovaque a éclaté et son gouvernement a dû présenter sa démission en octobre 2011. Les bons sentiments européens ne sont pas forcément payants au niveau national…

Quant à l’Allemagne, il ne faut pas oublier qu’elle a dépensé des centaines de milliards d’euros pour remettre l’ancienne RDA au niveau de la partie ouest; entreprises et ménages paient encore un impôt solidarité. Leur demander en plus de payer pour d’autres pays qui avaient bien vécu avec les aides européennes, comme la Grèce, sans faire aucun travail sérieux d’amélioration de leur gestion, n’était pas évident et ne l’est toujours pas.

6.Les politiques d'austérité ont été excessives

DSK le reconnaît dans Le roman de l’euro: «On s’est un peu trompé, on a imposé une politique insupportable.» L'ancien ministre de l'Économie François Baroin aussi, dans un débat à la présidence de l’Assemblée nationale le 21 mai dernier:

«Selon les estimations du FMI, si on réduisait les déficits publics de 1 point, on perdait 1 point de croissance. C’est sur ces bases qu’on a négocié en Europe. En fait le ratio a été de 1,6 ; si on l’avait su, on aurait fait d’autres choix.»

Ce ne serait pas grave si ces erreurs n’avaient pas conduit à aggraver et à faire durer une crise qui, gérée autrement, aurait pu éviter le chômage à des millions de personnes. Les responsables politiques peuvent expliquer maintenant pourquoi et dans quel contexte ils ont commis ces erreurs, avec beaucoup de bonnes raisons. On ne peut demander à ceux qui en ont payé le prix de passer benoîtement l’éponge: les factures se règlent dans l’isoloir.

Il serait temps
de parler aux Européens comme
à des adultes

Et maintenant? Les médiocres performances de l’économie française montrent que rien n’est joué, la révolte gronde encore en Grèce et le calme des marchés peut ne pas durer très longtemps. Si de grands progrès ont été accomplis dans l’organisation et la gestion de la zone euro (le 6-pack, le 2-pack et autre semestre européen), ils fleurent bon la technocratie, alors même que l'autonomie budgétaire des États membres, marque de la solidarité nationale, se réduit fortement.

Si l’on veut réellement consolider la zone euro avec l’adhésion de la population des Etats membres, il est important que les droits et devoirs de chacun soient clairement énoncés et définis. Il n’est pas possible de faire reposer l’équilibre du système, comme c’est le cas actuellement, sur la seule relation de confiance entre le président de la BCE Mario Draghi et les marchés.


Mario Draghi, le 6 juin 2013. REUTERS/Ralph Orlowski

Pour cela, encore faut-il que les citoyens de chaque pays soient pris au sérieux et qu’il y ait quelque chose derrière les mots employés dans les discours officiels. Quand, en juin 2012, le Conseil européen a adopté le Pacte sur la croissance et l’emploi, on a parlé des project bonds, emprunts lancés en commun par plusieurs Etats pour financer des projets; ils sont toujours à l’état de projet. On a parlé d’une pluie de milliards (de l’ordre de 120) qui allait s’abattre sur les pays de l’Union européenne. Que s’est-il passé depuis? Ce pacte n’était-il qu’un sirop destiné à faire passer la pilule du traité budgétaire (TSCG, traité sur la stabilité, la coordination et la gouvernance) qui, lui, est entré dans les faits ?

Malgré toutes les erreurs commises au cours des dernières années, une majorité d’Européens semblent encore attachés à l’euro. Ils comprennent bien que défaire la monnaie unique aurait un coût terrible et que la liberté nationale retrouvée serait illusoire. Mais il serait temps de leur parler comme à des adultes.

Gérard Horny
Gérard Horny (300 articles)
Journaliste
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