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1989, l'année où l'Histoire a failli s'arrêter (pour recommencer de plus belle)

Daniel Vernet, mis à jour le 05.06.2014 à 11 h 10

La répression du Printemps de Pékin a mis à mal la théorie de «fin de l’Histoire» chère à Francis Fukuyama. Mais elle inquiète toujours les régimes autoritaires.

Le 5 juin 1989, LA photo de la répression de la place Tian'anmen. REUTERS/Arthur Tsang

Le 5 juin 1989, LA photo de la répression de la place Tian'anmen. REUTERS/Arthur Tsang

A Pékin, il est interdit d’évoquer la révolte de Tienanmen du printemps 1989 et ceux qui enfreignent la consigne de silence se retrouvent derrière les barreaux. A Varsovie, au contraire, les Polonais célèbrent en grande pompe, avec François Hollande et Barack Obama, le 25e anniversaire de l’effondrement du régime communiste.

1989 est l’année des contrastes qui aurait pu voir la «fin de l’Histoire» chère à Francis Fukuyama, c’est-à-dire la marche, partout dans le monde, ou presque, de la démocratie libérale. C’était au moins une aspiration, qui s’est réalisée pendant les mois suivants dans l’Europe centrale et orientale, et dont les prémices ont été posées à l’autre bout de la planète, en Afrique du sud, mais qui a connu un violent coup d’arrêt en Chine après des semaines de manifestations pacifiques autour des «lieux saints» de la République populaire de Chine.

1989 reste une année exceptionnelle. L’ouverture du mur de Belin le 9 novembre en est le symbole le plus marquant mais outre les premiers pas de la réunification allemande et la fin du monde bipolaire, l’année a été celle du retrait du dernier soldat soviétique d’Afghanistan, de l’élection de Frederik De Klerk à la présidence de l’Afrique du sud, prélude à la disparition de l’apartheid, des premières élections démocratiques au Brésil après la dictature militaire, de la chute de Khmers rouges au Cambodge, de la mort de l’ayatollah Khomeiny, de l’éviction du pouvoir du général Pinochet et du prix Nobel de la paix au dalaï-lama. 

Un cru spécial, bel hommage au bicentenaire de la Révolution française.

Beaucoup de ces événements n’avaient aucun rapport en eux mais ils ont créé une atmosphère d’optimisme sinon d’euphorie, tempérée par la répression en Chine et les débordements sanglants de la révolution de palais en Roumanie. Pour ne pas remonter à la préhistoire de cette année 1989, tout a commencé en Pologne.

L’agitation a repris malgré l’état de guerre proclamé par le général Jaruzelski en 1981. La direction communiste polonaise n’a plus le soutien de Moscou. Mikhaïl Gorbatchev a proclamé la fin de la «doctrine Brejnev» de la souveraineté limitée et s’est interdit d’intervenir par la force dans les pays-frères. Le 6 février se réunit la première table ronde chargée de trouver une solution au face-à-face entre le pouvoir et la société représentée par le syndicat Solidarité. Trois mois de négociations aboutissent à un compromis: des élections semi-libres – des sièges sont réservés au Parti communiste – auront lieu en juin. C’est un triomphe pour les candidats de l’opposition. En août, et pour la première fois dans un pays du camp socialiste depuis les lendemains de la Deuxième guerre mondiale, un chef de gouvernement non-communiste, Tadeusz Mazowieck, arrive au pouvoir.

Campagne présidentielle de Lech Walesa, en mai 1989. REUTERS / Lesdek Wdowinski  

En URSS aussi, Mikhaïl Gorbatchev a tenté une timide ouverture démocratique. Les élections au Congrès du peuple voient pour la première fois depuis des décennies dans quelques circonscriptions des candidatures multiples. Même si celles-ci sont strictement encadrées, des adversaires de Gorbatchev sont élus et des communistes sont battus.

Le mouvement fait tache d’huile. En Hongrie, les réformateurs imposent un changement de gouvernement et le démantèlement du rideau de fer matérialisé par les barbelés à la frontière avec l’Autriche. En Tchécoslovaquie, les anciens du Printemps de Prague de 1968 et les signataires de la Charte 77 reprennent du service contre les communistes orthodoxes mis en place par Moscou vingt ans auparavant. En République démocratique allemande, les protestations sont quotidiennes contre la manipulation des élections municipales qui ont eu lieu au printemps.

Inquiets de perdre leur pouvoir qui ne repose sur aucune base «nationale», les dirigeants est-allemands refusent les réformes que leurs camarades des pays-frères ont engagées pour tenter de sauver leur peau. Ils critiquent même la perestroïka de Gorbatchev et interdisent les revues soviétiques à Berlin-Est. «Celui vient trop tard sera puni par la vie», déclare le numéro un soviétique, en octobre, lors du 40ème anniversaire de la création de la RDA.

Festivités surréalistes: l’armée et les jeunesses communistes défilent devant les manteaux gris du bureau politique tandis que la foule crie «Micha [Gorbatchev] aide-nous!». Les manifestations culmineront le novembre avec un rassemblement d’un million de personnes à Berlin-Est. Des intellectuels, des artistes, des dissidents, des communistes favorables à la perestroïka s’adressent à la foule qui réclament des élections libres et le droit de voyager.

Personne ne pense alors à une réunification avec l’Allemagne de l’Ouest. C’est la liberté de partir et surtout de revenir qui va tout emporter. Le bureau politique cède à la pression de la rue et décidé que tout le monde pourra demander un passeport. «Quand?», demande un journaliste occidental au porte-parole officiel. Ce dernier ne sait pas et improvise: «A partir de maintenant!» L’annonce à la radio de Berlin-Ouest que tout le monde écoute à l’est jette une foule en direction des points de passage dans le Mur.

Les Vopos n’ont plus qu’à ouvrir les barrières.

A Pékin, c’est aussi Mikhaïl Gorbatchev qui est au centre des discussions. Certes les manifestations d’étudiants ont commencé dès le 15 avril à l’occasion des obsèques de l’ancien secrétaire général du Parti communiste chinois, Hu Yaobang, limogé deux ans plus tôt pour réformisme et incompatibilité d’humeur avec l’homme fort du PCC, Deng Xiaoping.

Le mur de Berlin, à la porte de Brandebourg, le 10 novembre 1989. REUTERS

La place Tienanmen, autour du mausolée de Mao, est occupée par des manifestants qui dénoncent la corruption, la hausse des prix, l’absence de liberté. Fin mai, Mikhaïl Gorbatchev arrive en visite officielle à Pékin. C’est le premier voyage en Chine d’un dirigeant soviétique de haut rang depuis le schisme des années 1960. Deng n’apprécie pas la politique de Gorbatchev.

S’il a choisi de modernisé son pays, il refuse la libéralisation que mène son collègue soviétique sous le nom de glasnost. Il pense même, et la suite montrera qu’il n’a pas complètement tort, que les réformes politiques signent la fin du système communiste. C’est la conviction qui continue d’animer les dirigeants chinois vingt-cinq ans après Tienanmen.

A Pékin, les manifestants acclament le dirigeant soviétique et demandent «Où est notre Gorbatchev chinois?». Aussi longtemps que dure la visite officielle, les dirigeants du PCC font mine de négocier avec les étudiants révoltés. Le ton change au lendemain du départ de Gorbatchev.

Le secrétaire général du Parti, Zhao Zyang, qui a mené les négociations, est limogé. Le 4 juin, le jour même où ont lieu en Pologne les premières élections semi-libres, l’armée charge la foule sur la place Tienanmen, faisant des dizaines de milliers de victimes.

On apprend aujourd’hui, grâce à des documents officiels sortis de Chine et à des entretiens avec les protagonistes d’alors, que l’armée n’était pas unanime pour servir d’auxiliaire au pouvoir politique. Le général Xu Qinxiang, commandant la 38e armée, a refusé de tirer sur les manifestants. Il a été arrêté et les officiers de la 38e armée ont été sommés de se condamner leur chef, bien que beaucoup d’entre eux l’aient approuvé.

Le monde n’est plus bipolaire comme au temps de la guerre froide qui s’est terminée au lendemain de 1989. Devenu multipolaire, il n’en reste pas moins divisé en deux. Entre les pays qui, comme la Pologne, ont opté pour la démocratie libérale et l’Etat de droit, avec d’autres en Europe centrale et orientale ou dans le monde émergent, et ceux qui, à l’instar de la Chine, cherchent à allier modernisation économique et autoritarisme politique.

Lula pour la première campagne présidentielle brésilienne après la chute de la dictature, en décembre 1989. REUTERS.

Deng Xiaoping et ses héritiers font parfois office de modèle pour ceux qui envient le formidable essor économique de la Chine – elle a doublé son PIB tous les dix ans depuis les années 1980 –, et qui redoutent les mouvements populaires menaçant leur pouvoir. La crise ukrainienne a montré, pour ceux qui en doutaient encore, que Vladimir Poutine se range du côté des partisans du « consensus de Pékin» contre le «consensus de Washington». Mais il a du mal à imiter l’exemple chinois dont il retient l’autoritarisme sans parvenir à moderniser l’appareil économique.

Les tenants de l’idéologie libérale y verront la preuve qu’à long terme, la modernité économique et sociale ne peut pas faire bon ménage avec la tyrannie politique. Ou, a contrario, que la libéralisation économique conduit inévitablement à la réforme politique (la «fin de l’Histoire»). L’expérience ne confirme pas vraiment cette thèse. Mais paradoxalement les plus convaincus sont les dirigeants autoritaires. C’est la raison pour laquelle ils aggravent la répression quand ils ouvrent l’économie. 

Daniel Vernet
Daniel Vernet (438 articles)
Journaliste
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