Culture

«Bird People», ou quand un film ouvre ses ailes

Jean-Michel Frodon, mis à jour le 07.11.2016 à 17 h 33

Le nouveau film de Pascale Ferran tresse pendant près d’une heure le fil de deux solitudes avant de s'envoler pour inventer quelque chose de rarement vu dans le cinéma français récent.

«Bird People», de Pascale Ferran.

«Bird People», de Pascale Ferran.

Y'a du monde! Il y a «le monde», à la fois la foule et le sentiment de la planète, c’est bigarré et mouvant, c’est à Roissy-CDG comme cela pourrait être (presque) dans n’importe quel grand aéroport, plaque tournante d’une circulation ininterrompue où passent ceux qui bougent et ceux qui restent, ceux qui partent en vacances et ceux qui partent pour travailler, ou restent pour travailler –ou sans travail.

Bird People, de Pascale Ferran

Avec Anaïs Demoustier, Josh Charles, Roschdy Zem. 2h08. Sortie en salles le 4 juin.

Tout de suite, ça circule dans le film, on y discerne des flux, peut-être devine-t-on qu’ils figurent aussi d’autres flux, toutes ces ondes qui, pour le meilleur et le pire, parcourent notre univers visible et invisible. Peu à peu, de cet immense et très humain trafic, émergent un visage, puis un deuxième.

Une jeune fille, Audrey. Elle est vaguement étudiante et de plus en plus employée dans un hôtel de l’aéroport, elle fait le ménage, elle galère, elle n’a que des miettes de vie.

Un homme de 40 ans, Gary. Américain, en transit, il a pris une chambre dans le même hôtel, une nuit, avant de poursuivre ses incessants voyages professionnels, ingénieur informaticien toujours sous pression, mari et père absent, qui ce jour là décide de s’arrêter, là. Il ne bouge plus. Il rompt avec sa boîte, ses copains qui sont aussi ses patrons et collègues, sa femme. Basta.

Une affaire de regard

Bird People tresse pendant près d’une heure le fil de ces deux histoires, leurs interférences, des arborescences à partir de l’une et l’autre. Grâce surtout à la justesse délicate du jeu des deux interprètes, Anaïs Demoustier, comme toujours parfaite, Josh Charles, impeccable découverte, ces trajectoires qui se frôlent sans se croiser se parent de vibrations, se trouent d’échappées mélancoliques ou étranges. Ainsi d’une engueulade pathétique sur Skype à une rencontre chaleureuse pour fumer une clope sur le pas de la porte avec le portier de nuit, d’un moineau erratique à un hibou hypnotique.

Peu à peu, au-delà du grand motif de la solitude contemporaine, vieille solitude des foules reconfigurée postmoderne 2.0, s’esquisse une symétrie plus précise entre Audrey et Gary. Une affaire de regard (donc aussi de cinéma), de regard impossible: Audrey a le sentiment de ne pas exister aux yeux des autres, Gary angoisse de ne plus voir le monde dans lequel il vit.

Bird People n’est pas un film sur le cinéma, mais c’est un film qui ne cesse d’être traversé par des questions qui sont aussi celles du cinéma, et où passent, au long des couloirs, au détour des chambres habitées par des inconnus, avec la mémoire de Shining et de Trouble Every Day, de La Fille seule aussi, les terreurs enfouies et les possibles ouvertures d’autres histoires, d’autres rencontres.

La bande-annonce de «Bird People».

Et puis… et puis le film s’envole. Littéralement. Il ouvre ses ailes et hop! C’est parti.

Ces ailes sont celles du conte, de la magie, du rêve, appelez ça comme vous voulez, en tout cas, sans le moins du monde se départir de son rapport à la réalité, il décolle et plane, vire et pique dans les airs, remonte en chandelle et survole en rase-mottes. Sans même les tours de passe-passe du médecin chinois d’Alice (celle de Woody Allen), la poudre de la fée Clochette ou l’Ikran de Jake Sully, c’est Audrey qui quitte le sol.

Du côté de Vigo

Avec elle, Bird People s’élance d’une manière très belle et très simple, et qui à nouveau associe une idée de libération, de possibilité d’échapper aux pesanteurs et aux attachements, et l’effective puissance du cinéma de s’envoler, d’ouvrir la porte à des sensations qui ne sont pas des leurres mais des déplacements: à modifier le regard, les points de vue en même temps que les distances. Non pas à oublier le monde, mais au contraire à le retrouver en le regardant autrement. L’envol du film n’est pas un trip pour se perdre, pour oublier le réel, c’est une expérience de réalité augmentée par des moyens poétiques, ceux que possède une caméra en mouvement –et un très beau travail sur les bruits et la musique.

La science-fiction bien space, la chronique naturaliste, les dessins animés façon Tex Avery, le documentaire social, le bouddhisme zen sont comme emportés ensemble par ce mouvement à la fois ample et frétillant, quelque chose de très vivant et de fragile –un vol de moineau, pas un vol d’aigle.

Inventant un film qui ne ressemble pas à grand chose de connu, surtout dans le cinéma français des cinquante dernières années (il faudrait retourner du côté de Vigo et de Cocteau, et un peu d’Albert Lamorisse), Pascale Ferran aura si bien agencé sa complexe procédure d’envol que cette utopie sans abracadabra techno ou mytho agit comme un courant d’air ascendant, de ces forces qui, même temporairement, peuvent sans quitter son fauteuil emmener vers les sommets.

Jean-Michel Frodon
Jean-Michel Frodon (499 articles)
Critique de cinéma
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte